LES JEUX DE LA FORTUNE
Le comte Basset. « Nous autres dont les voilures roulent sur « les quatre as, nous sommes sujets à avoir « une roue dérangée.»
Le Mari pousié à bout , comédie.
Il est indispensable maintenant que nous rétrogradions un peu , et quoique ce ne soit pas tout-à-fait notre genre de style habituel, il faut que nous quittions le ton du dialogue pour prendre celui de la narration, afin de rapporter les faits plutôt que la manière dont ils affectent les acteurs. Notre promesse à cet égard n'est pourtant que conditionnelle, car nous prévoyons des tentations qui nous en rendront peut-être l'exécution littérale trop difficile.
L'arrivée du jeune comte d'Etherington à la source sa lutaire de Saint-Konan y avait produit d'autant plus de sensation, qu'il s'y joignit l'incident singulier d'une attaque dirigée contre sa personne , tandis qu'il suivait un sentier plus court à travers le bois, à quelque distance de son équipage et de ses gens. La bravoure avec laquelle il avait mis en fuite le voleur de grand chemin ne pouvait être comparable qu'à sa générosité ; car, quoiqu'il eût été assez grièvement blessé , il ne voulut pas qu'on fit aucune poursuite pour le découvrir.
Les trois Grâces noires , pour employer l'expression d'un des plus joyeux compagnons de notre temps , la Jurisprudence et la Médecine, représentées par M. Micklewham et le docteur Quackleben , s'empressèrent de rendre hommage à lord Etherington ; tandis que la Théologie , aussi favorable , quoique plus réservée, se levait sur la pointe des pieds en la personne du révérend M. Simon Chatterly, pour lui offrir également tous ses services.
D'après le motif honorable que nous avons déjà allégué, Sa Seigneurie, après avoir remercié M. Micklewham , et lui avoir donné à entendre qu'elle pourrait avoir d'autres occasions de recourir à ses services , n'accepta pas son offre de faire rechercher le brigand qui l'avait blessé. Il confia ensuite au docteur le pansement d'une blessure superficielle qu'il avait reçue au bras, et d'une égratignure qu'il avait au front. Il se conduisit avec tant de noblesse en cette occasion , que le docteur, dans sa sollicitude pour la santé du lord, lui recommanda de prendre les eaux de Saint-Konan pendant un mois , s'il voulait avoir la satisfaction d'être parfaitement guéri. Il l'assura que rien n'était si fréquent que de voir des blessures cicatrisées se rouvrir ; et l'eau de la source de Saint- Konan étant, suivant le docteur Quackleben , un remède infaillible pour tous les maux auxquels la chair est sujette, ne pouvait manquer d'avoir la même vertu que
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celles de Barèges pour faciliter l'éjection des esquilles ou de tous les corps étrangers qu'une balle peut introduire dans le corps humain ; car il avait coutume de dire que , quoiqu'il ne pût prétendre que les eaux qu'il protégeait fussent absolument un panpharmacon , une panacée, cependant il soutiendrait de vive voix et par écrit qu'elles possédaient les principales vertus des eaux médicinales les plus célèbres de l'univers. En un mot, l'amour d'Alphée pour Aréthuse n'était rien en comparaison de celui qu'avait le docteur pour sa source favorite.
Le noble personnage dont l'arrivée venait de jeter un nouveau lustre sur ce joyeux théâtre de la convalescence ne se montra pas d'abord à la table d'hôte et dans les autres réunions de l'honorable compagnie aussi fréquemment qu'on l'avait espéré. Sa blessure et sa santé lui servirent d'excuse pour ne paraître dans la société que par intervalles.
Mais quand il y paraissait, rien n'était plus séduisant que ses manières et son extérieur. Le mouchoir de soie cramoisie qui servait d'écharpe pour son bras blessé , la pâleur et la langueur qu'une perte de sang assez considérable avait laissées sur une physionomie belle et ouverte, donnaient à toute sa personne une grâce que la plupart des dames déclaraient irrésistible. Toutes cherchaient à s'en faire remarquer, attirées par son affabilité , et piquées de sa nonchalance calme et aisée. L'égoïste Mowbray et le grossier sir Bingo. habitués à se regarder et à être considérés comme les personnages les plus importans de la compagnie , souffrirent une éclipse presque totale.
Lady Pénélope mit en œuvre, pour s'emparer du jeune lord, toutes les ressources de son esprit et toutes ses connaissances littéraires ; tandis que lady Binks se fiait , pour captiver son attention, aux charmes qu'elle avait reçus de la nature. Les autres nymphes se tenaient un peu en arrière , peut-être par ce même principe de politesse
qui fait, sur le continent, que dans les parties de chasse on réserve à la personne qui a droit au plus de considération le premier coup à tirer sur une belle pièce de gibier. Mais plus d'un beau sein palpitait en songeant que les deux grandes dames pouvaient être déçues de leur attente , en dépit des avantages qu'on voulait bien leur laisser, et qu'alors les belles d'un rang. moins élevé, mais peut-être plus habiles , pourraient à leur tour faire l'essai de leur adresse.
Tandis que le comte s'abstenait ainsi de paraître en public dans la société, il était nécessaire ou du moins fort naturel qu'il choisît quelqu'un pour partager la solitude de son appartement ; et Mowbray, d'un rang supérieur à ce capitaine à la demi-paye, à ce buveur de whisky, Mac Turk; Mowbray, plus élégant que le fat suranné Winterblossom , et ayant plus de tact et de bon sens que sir Bingo Binks, n'eut pas besoin de beaucoup multiplier ses manœuvres pour s'insinuer dans la société intime de lord Ethermgton. Bénissant au fond du cœur l'honnête brigand dont la balle avait été le moyen indirect qui avait privé celui dont il voulait faire sa victime de toute autre société que la sienne, il commença peu à peu à sonder le terrain , et à mettre à l'épreuve la force et le bonheur de son antagoniste à divers jeux d'adresse et de hasard, qu'il semblait lui proposer uniquement pour le distraire de l'ennui de garder la chambre.
Micklewham , qui prenait ou qui affectait de prendre le plus grand intérêt aux succès de son patron , et qui épiait toutes les occasions de s'informer de lui jusqu'à quel point il avançait dans ses projets, en reçut d'abord des rapports si favorables , qu'il riait à gorge déployée , qu'il se frottait les mains , et qu'il se livrait à des transports de joie. Un jour pourtant Mowbray prit un air grave qui réprima cette envie de rire.
— Il y a pourtant là quelque chose que je ne corn-
prends pas bien, dit Mowbray ; Etherington, qui n'est pas novice , qui est malin en diable , qui est au courant de tout , perdre son argent comme un enfant !
— Qu'importe comment il le perde , pourvu que vous le lui gagniez bravement?
— Du diable si je puis vous le dire ! — Si je n'étais convaincu qu'il n'a pas assez d'imprudence pour s'imaginer qu'un tel tour pût lui réussir avec moi , je croirais qu'il joue le rôle d'un vieux routier et qu'il cherche à m'amorcer. Mais non : il est impossible qu'il soit assez impudent pour l'espérer. Cependant j'ai appris qu'il a battu Wolverine, et vidé le gousset du pauvre Tom. Tom m'avait écrit tout le contraire , mais la vérité a percé. Hé bien ! je serai son vengeur, car je vois qu'on peut gagner Sa Seigneurie tout aussi bien qu'un autre.
— Vous savez mieux que moi ce que vous avez à faire , M. Mowbray, dit Micklewham en affectant un accent de compassion ; mais le ciel bénit la modération. Je n'aimerais pas à vous voir ruiner ce pauvre jeune homme fundiths , c'est-à-dire de fond en comble. Qu'il perde une partie de son argent , cela ne lui fera pas grand mal, et ce sera peut-être même pour lui une leçon utile dont il profitera à l'avenir. Mais , en honnête homme , je ne voudrais pas que vous allassiez plus loin. Epargnez -le, M. Mowbray, épargnez-le.
— Qui m'a jamais épargné , Micklewham ? répondit Mowbray avec un ton d'emphase et en le regardant en face. Non , non ; il faut qu'il passe au pressoir. Il me faut de l'argent; son domaine se nomme Oakendale. Pensez à cela , Mick , Oakendale J ! O nom d'un augure trois fois heureux ! Ne parlez pas de merci , Mick; il faut démonter les écureuils d'Oakendale , et leur apprendre à marcher à pied. Quelle compassion le Troyen errant peut-il attendre des Grecs ? Des Grecs ! Je suis un vrai Souliote , le plus brave de tous les Grecs.
(i) La vallée des Chênes. — Tr.
Ni crainte, ni pitié! — Pour qui sert le visir, La crainte et la pitié doivent être inconnues ».
— Et la nécessité, Mick, continua-t-il d'une voix un peu altérée ; la nécessité est un maître aussi exigeant qu'aucun visir ou aucun pacha que Scanderbeg ait jamais combattu, ou que Byron ait jamais chanté.
Micklewham répondit à cette tirade par un son qui semblait exprimer en même temps la compassion, le plaisir et le regret : la compassion qu'il prétendait éprouver pour la victime désignée , le plaisir que devait lui inspirer l'espoir de succès auquel se livrait son patron , et le regret de savoir qu'il ne pouvait atteindre son but que par des moyens dangereux pour lui.
Tout Souliote qu'il se prétendait, Mowbray, peu de temps après cette conversation, eut sujet de reconnaître que :
Lorsque contre le Grec le Grec porte les armes, La guerre doit alors inspirer des alarmes.
Les légères escarmouches entre les parties se terminèrent, et le combat sérieux s'engagea avec quelque précaution de part et d'autre; chacun d'eux désirant peut-être connaître le système de tactique de son ennemi avant de développer le sien. Le piquet, le plus beau des jeux auxquels un homme puisse sacrifier sa fortune , en était un auquel Mowbray, pour son malheur peut-être, avait été regardé comme très-habile, à peu près depuis son enfance; et le comte d'Etherington , quoique avec moins d'expérience, n'y était pourtant pas novice. Ils jouaient alors des sommes que l'état de la fortune de Mowbray rendait considérables pour lui, quoique son antagoniste parût les regarder comme des bagatelles. La victoire n'était pas toujours constante; car si Mowbray répondait quelquefois
(t) Ces vers sont, empruntes au chant des Souliotes que lord Byron a introduit dans Je second chant de Clulde-Uarold. — Kd.
par un sourire de confiance aux regards interrogateurs de son ami Micklewham , il arrivait aussi de temps en temps qu'il cherchait à les éviter , comme pour épargner aux siens un aveu pénible,
Les alternatives dont nous parlons durèrent quelques jours. Mowbray, ami de toutes les heures, passait presque tous ses instans dans l'appartement de lord Etherington, et presque chacun de ces instans était marqué par une bataille. Cependant comme la santé de Sa Seigneurie était alors assez bien rétablie pour se joindre à la compagnie qui devait aller faire une visite au château des Shaws , et que l'indisposition de miss Mowbray n'avait eu aucune suite, on remit cette partie sur le tapis, et il fut décidé qu'on y ajouterait un divertissement dramatique , dont nous aurons ci-après l'occasion d'expliquer la nature. On envoya de nouvelles cartes d'invitation à tous ceux qui en avaient déjà reçu lors du premier projet de fête , et même à M. Touchwood comme ayant passé quelques jours à l'hôtel du Renard et se trouvant encore dans les environs, toutes les dames ayant préalablement reconnu à l'unanimité qu'un nabab, quoique ayant quelquefois le teint cuivré et la santé délabrée , ne pouvait être négligé décemment. Quant au ministre, il avait été invité par bienséance, comme une ancienne connaissance de la famille Mowbray, qu'elle ne pouvait laisser de côté quand elle réunissait tous ses amis; mais on connaissait si bien ses habitudes, qu'on ne croyait pas plus qu'il se rendît à cette invitation qu'on ne s'attendait à voir l'église de Saint-Ronan s'arracher à ses fondations pour venir au château des Shaws.
Ce fut après que ces arrangemens eurent été faits que le laird de Saint-Ronan entra tout à coup dans l'apparte ment particulier de Micklewham avec un air de triomphe , Le digne scribe tourna vers son patron son nez chargé de lunettes; il tenait d'une main une liasse de papiers qu'il venait de lire, et de l'autre le ruban dont il se préparait à l'entourer; mais il suspendit cette opération pour écouter,
les yeux , la bouche et les oreilles ouvertes, ce que Mow-
bray avait à lui dire.
— Il est fait! lui dit-il d'un ton d'exaltation, quoique sans élever la voix. J'ai fait milord capot pour cette fois, doublé mon capital, Mick, et gagné quelque chose de plus. Silence! ne m'interrompez pas. Il faut penser à Clara maintenant; il faut qu'elle jouisse du soleil , quand ce ne serait qu'un rayon précédant un orage. Vous savez, Mick, que ces deux femmes ont décidé qu'il y aura aux Shaws une espèce de bal paré, une sorte de représentation théâtrale , et que ceux qui le voudront prendront des habits de caractère. Je lis dans leurs secrètes pensées : elles s'imaginent que Clara n'a pas de parure convenable pour cette folie solennelle : elles se flattent de l'éclipser, lady Pénélope par ses vieux diamans mal montés et à la mode de l'autre siècle, et lady Binks par les atours qu'elle porte aux dépens de sa réputation. Mais, de par le ciel! Clara l'emportera sur elles. Cette sotte pétrie d'affectation, la femme de chambre de lady Binks, m'a fait confidence que sa maîtresse a dessein de prendre le costume grec , pour se montrer sans doute comme une des figures orientales de William Allan 1 . Mais lady Binks n'a pas tout prévu. Il n'y a à vendre dans tout Edimbourg qu'un seul schall qui soit digne de faire partie de ce costume; et il se trouve à la Galerie de la Mode. Or, mon cher Mick, il faut que ce schall soit pour Clara; et vous lui ferez aussi acheter les dentelles, mousselines et autres colifichets que vous trouverez désignés sur ce papier. Envoyez à Edimbourg par la malle de ce soir. Par ce moyen nous préviendrons lady Binks , qui doit écrire demain par la poste. Tenez , voici un billet de banque de cent livres sterling.
Par une habitude mécanique de ne jamais refuser l'argent qui lui était offert, Micklewham prit le billet de banque, le regarda à travers ses lunettes, et continua à le
(i, Peintre d'Edimbourg , auteur du Tableau des captifs CircaSsiens. — Ed.
tenir en main, tout en faisant à son patron la remontrance suivante.
— C'est bien agir, Saint-Ronan , très-bien agir, et je serais le dernier à dire que miss Clara ne mérite pas de vous égards et affection. Mais j'ai dans l'idée qu'elle ne donnerait pas une épingle pour toutes ces bagatelles. Vous savez vous-même qu'il est bien rare qu'elle change de mode. Elle pense que son habit de cheval suffit n'importe pour quelle compagnie ; et si nous parlons de sa figure, c'est encore la même chose. Pauvre fille! si elle mettait un peu de rouge du moins!
— Fort bien , fort bien ! dit Mowbray d'un ton d'impatience; laissez-moi le soin de faire trouver la parure agréable à une femme.
— A. coup sûr, M. Mowbray, vous savez ce que vous avez à faire ; mais , après tout , ne vaudrait-il pas mieux porter ces cent livres chez Tarn Turnpenny, où votre sœur pourrait les retrouver si, par accident, elle venait à en avoir besoin un jour? Cela pourrait guérir un mai au pied.
— Vous êtes un fou , Mick. A quoi bon me parler d'un mal au pied, quand je veux faire crever un cœur de jalousie? Non, non; faites ce que je vous dis. Nous les éclipserons du moins pour un jour, et ce sera peut-être le commencement d'un éclat durable.
— Jele souhaite de tout mon cœur. Mais ce jeune comte, avez-vous trouvé son côté faible? prête-t-il le flanc? c'est là le grand point.
— Je ne sais trop que vous en dire, répondit Mowbray d'un air pensif. Au diable Sa Seigneurie ! Il faut que j'avoue qu'il est d'un degré au-dessus de moi dans la société; il appartient à tous les grands clubs; il est des Superlatifs et des Inaccessibles, ainsi que de toutes les réunions du même genre. J'ai été élevé plus modestement; mais qu'importe? Morbleu ! on dresse de meilleurs chiens dans le chenil que dans le salon, et je puis aboyer aussi haut que lui, je pense.
Au surplus , Mick , je saurai bientôt si je puis le mordre , et c'est toujours une consolation. N'y pensons plus. Ayez soin de ne pas oublier ma commission , et ne nommez personne; je ne veux pas compromettre la petite femme de chambre.
Ils se séparèrent, Micklewham pour exécuter les ordres de son patron , le patron pour tâcher de réaliser des espérances dont son bon sens ne pouvait lui déguiser l'incertitude. *
Se fiant à la continuation de la veine de fortune qu'il avait rencontrée , Mowbray résolut d'amener ses affaires à une crise ce soir même. Tout sembla d'abord le favoriser. Il avait dîné dans l'appartement de lordEtherington, tète à tête avec lui. La santé de Sa Seigneurie ne permettait pas de faire circuler long-temps la bouteille, et une soirée humide d'automne rendant la promenade désagréable, ils se bornèrent à visiter une écurie dans laquelle étaient les chevaux du comte , confiés aux soins d'un palefrenier d'un mérite supérieur. Ils eurent naturellement et presque par force recours aux cartes pour passer le reste de la soirée ; et, suivant leur usage, le piquet fut le jeu qu'ils choisirent.
Lord Etherington sembla d'abord jouer avec insouciance, laissant échapper des avantages dont, avec un peu plus d'attention , il n'aurait pas manqué de profiter. Mowbray lui reprocha sa négligence , et lui proposa de jouer plus gros jeu , afin de l'intéresser davantage à la partie. Le jeune comte y consentit, et bientôt les deux joueurs donnèrent toute leur attention aux divers changemens de fortune qu'offrait leur jeu, et aux moyens d'en profiter. Ils étaient si fréquens, si variés , si inattendus, que l'ame des joueurs semblait passer dans leurs cartes pour attendre le résultat de chaque partie. Enfin, à force de doubler les enjeux, une somme de mille livres sterling et plus, de chaque côté, vint à dépendre du sort d'une partie. Un risque considérable compromettait à la fois la totalité des
fonds que Mowbray devait à la générosité de sa sœur et presque tout ce qu'il avait précédemment gagné , de sorte qu'il avait pour alternative la victoire ou la ruine ; aussi , malgré tous ses efforts, ne pouvait-il cacher son agitation. Il buvait de l'eau pour la calmer, et ensuite du vin pour se donner du courage ; mais , tout en buvant , il donnait à son jeu tout le soin et toute l'attention dont il était susceptible.
Au premier tour de la partie les chances parurent assez égales, et le jeu fut digne de la somme hasardée. Mais, vers îa fin, la fortune parut abandonner celui qui avait le plus grand besoin de ses faveurs , et Mowbray, avec un désespoir taciturne, vit son destin dépendre d'une dernière donne , et avec toutes les chances contre lui, puisque lord Etherington avait la main. Mais à quoi servent les faveurs de la fortune à celui qui s'abandonne lui-même? Par un oubli des règles du jeu , qu'on n'aurait pu attendre que du plus faible joueur qui ait jamais touché une carte , le jeune comte nomma son point sans le montrer, ce qui donna à Mowbray le droit de compter le sien. Cette faute décida de la partie , et le laird de Saint-Ronan ramassa les enjeux.
Lord Etherington montra quelque mécontentement, et sembla croire que Mowbray avait insisté sur l'observation des règles avec plus de rigueur que la politesse n'aurait dû le permettre, surtout en jouant un si petit jeu. Cette logique parut à Saint-Ronan manquer de justesse. Mille livres sterling, lui répondit-il, n'étaient pointa ses yeux des coquilles de noix ; il n'y avait que les enfans et les femmes qui jouassent au piquet sans en observer les règles ; quant à lui, il aimerait mieux n'y jamais jouer, que d'y jouer sans règles fixes et invariables.
— C'est ce qu'il me semble, mon cher Mowbray, dit le comte ; car, sur mon ame, je n'ai jamais vu figure aussi lugubre que la vôtre pendant cette malencontreuse partie. Elle a attiré toute l'attention que j'aurais dû donner à mon
jeu, et je puis dire que votre lamentable physionomie me coûte mille livres sterling. Si je pouvais faire passer sur la toile votre figure allongée, j'aurais ma revanche et mon argent en même temps ; car une copie bien ressemblante ne vaudrait pas un shilling de moins que ce que je viens de perdre avec l'original.
— A vous permis de plaisanter, milord, dit Mowbray ; vous en avez bien payé le droit, et je vous permettrais dix mille plaisanteries au même taux. Hé bien! ajouta-t-il en prenant les cartes et en les battant, qu'en dites-vous? Voulez-vous prendre votre revanche dans une autre partie? on dit que la vengeance est douce.
— Je n'ai pas soif de vengeance ce soir, Mowbray, répondit le comte d'un air sérieux. S'il en était autrement , vous vous en trouveriez peut-être mal. 11 ne m'arrive pas toujours de nommer mon point sans le marquer.
— Votre Seigneurie se reproche une erreur qui peut arriver à tout le monde. Votre distraction m'a servi comme de belles cartes l'auraient fait. J'en remercie la fortune.
— Et si la fortune n'y a eu aucune part? si, jouant avec un brave garçon, un ami comme vous, Mowbray, un homme préfère perdre une somme qui n'est rien pour lui, plutôt que de la gagner à cet ami, pour qui ce serait une perte considérable?
— En supposant un cas hors de toute supposition, milord, car vous me permettrez de vous dire que cette allégation est facile à faire , mais impossible à prouver, je dirais que personne n'a le droit de lire dans mes pensées à cet égard, ni de supposer que je joue plus gros jeu que je ne puis le faire sans rne gêner.
— Et ainsi, ce pauvre diable, votre ami, aurait perdu son argent , et courrait encore le risque d'avoir une querelle avec vous ! Mais prenons une autre hypothèse. Supposons que ce joueur d'humeur si facile eût une faveur de la plus haute importance à demander à son ami, et qu'il
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aimât mieux présenter sa requête à un gagnant qu'à un perdant?
— Si ce discours s'adresse à moi , milord , il serait nécessaire que j'apprisse en quoi je pourrais obl^er Votre Seigneurie.
— Je puis vous le dire en un seul mot ; mais ce mot une fois lâché ne peut plus se rappeler, de sorte que je ne sais trop si. . . mais pourtant il faut parler. Vous avez une sœur, Mowbray?
Mowbray tressaillit. — Oui, milord, j'ai une sœur; mais je ne vois pas comment son nom peut entrer convenablement dans la discussion qui nous occupe.
— Encore le ton menaçant! voilà un brave garçon! il voudrait me couper la gorge, d'abord parce qu'il m'a gagné mon argent, et ensuite parce que je lui propose de faire sa sœur comtesse!
— Comtesse, milord! vous plaisantez? vous n'avez jamais vu Clara Mowbray.
— Cela peut être, mais qu'importe? Je puis avoir vu son portrait, comme le dit Puff dans le Critique \ Je puis en être devenu amoureux sur ce que j'ai entendu dire, ou, pour vous épargner d'autres suppositions , car je vois que vous vous impatientez, je puis mécontenter de savoir que c'est une jeune personne belle, bien élevée et possédant une grande fortune.
— Une grande fortune, milord! que voulez-vous dire? s'écria Mowbray, se rappelant non sans alarmes quelques mots que Micklewham lui avait dits sur les prétentions que Clara pourrait avok* sur ses propriétés. Notre famille ne possède que le domaine de Saint-Ronan , ou, pour mieux dire, ce qui en reste, et il m'appartient à titre d'héritier substitué.
— Soit, Mowbray. Je n'ai pas la moindre prétention
(i) Comédie de Sheridan , imitée de la Répéliiion par le comte deBuckingham.
— Ed.
à votre royaume dans les montagnes, qui était, sans contredit,
Jadis fertile en braves chevaliers, •En fiers barons, en loyaux écuyers.
Je porte mes vues sur une contrée beaucoup plus riche , quoique moins pittoresque. D'abord vin grand château nommé Nettlewood-House , un peu antique , mais situé au milieu des chênes les plus magnifiques qu'on puisse voir; ensuite, trois mille acres de terres labourables, bois et prairies, non compris deux grands clos occupés par la veuve Hodge et Goodman Trempolod ; plus des droits seigneuriaux, des mines, des minéraux, et le diable sait combien d'autres bonnes choses : le tout situé dans la vallée de Bever.
— Et qu'est-ce que ma sœur a de commun avec tout cela, milord? demanda Mowbray extrêmement surpris.
— Rien quant à présent; mais tout cela lui appartiendra quand elle sera comtesse d'Etherington.
— Votre Seigneurie en est donc déjà propriétaire?
— Non, de par Jupiter! et je ne puis le devenir qu'autant que votre sœur consentira à m 'accorder sa main.
— Cette énigme, milord, est plus difficile à deviner qu'aucune des charades de lady Pénélope , et il faudra que j'invoque le secours de M. Chatterly.
— Vous n'en aurez pas besoin, Mowbray; je vais vous en donner le mot, si vous voulez m'écouter avec patience. Vous savez que nous autres nobles anglais, moins jaloux de nos seize quartiers que les nobles du continent, nous ne dédaignons pas de doubler nos hermines un peu Usées avec du drap d'or pris dans la Cité. Ce fut ainsi que mon aïeul fut assez heureux pour trouver une femme très-riche, mais dont la généalogie était fort pauvre, ce qui est d'autant plus étonnant que son père était votre concitoyen. Elle avait en outre un frère encore plus riche qu'elle, et augmentant tous les jours sa fortune en continuant le
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commerce qui avait enrichi sa famille. Enfin, il fit le compte total de ses livres, dit adieu au négoce, et se retira à Nettlewood pour y vivre en homme comme il faut. Là, mon très-respecté grand-oncle fut saisi tout à coup de la rage de devenir un homme d'importance. Il essaya d'y réussir en épousant une femme de condition; mais il reconnut bientôt que, quelque avantage que sa famille pût tirer de cette circonstance, il n'en tirait guère d'illustration personnelle, et en conséquence il résolut de devenir lui-même un homme de bonne famille. Son père était encore très-jeune quand il avait quitté l'Ecosse, et, je rougis de le dire, on l'appelait du nom vulgaire de Scrogie \ Il porta lui-même ces deux malheureuses syllabes au bureau héraldique d'Ecosse; mais ni Lyon, ni Marchmont, ni Islay, ni Snadoun, ne voulut prendre le nom de Scrogie sous sa protection. Aucun héraut, aucun poursuivant d'armes , ne fut moins dédaigneux ; il était impossible d'en rien faire. Enfin mon digne grand-oncle eut recours au côté le plus sûr de la famille, et il commença à établir les fondemens de sa dignité sur le nom de Mowbray, que portait sa mère. En cela il fut beaucoup plus heureux , et je crois que quelque rusé coquin fit sortir en sa faveur un rejeton de votre arbre généalogique, M. Mowbray de Saint- Ronan; rejeton dont j'ose dire que vous avez reconnu le larcin. Quoi qu'il en soit, pour son or et son argent, il eut une belle feuille de parchemin , où Ton voyait un lion blanc pour Mowbray, écartelé de trois arbrisseaux rabougris pour Scrogie ; et il devint ainsi M. Scrogie Mowbray, ou plutôt, car ce fut ainsi qu'il signa toujours, à compter de cette époque, Reginald S. Mowbray, changeant aussi son nom de baptême Ronald en celui de Reginald. Il avait un fils assez peu respectueux pour rire de cette manie, et qui, refusant les honneurs du beau nom de Mowbray, persista à conserver le nom véritable de son père, le nom de
(0 Scrogs, mot écossais qui veut dire buisson. Scvuggy, épineux, buissonneux,
— Tr.
Scrogie, ce qui blessait horriblement les oreilles dudit père , et ne contribuait pas peu à aigrir son caractère.
— Sur ma foi, s'écria Mowbray, si j'avais eu à choisir, j'aurais donné la préférence à mon nom, et je crois que le vieillard était de meilleur goût que le jeune homme.
— C'est la vérité , mais c'étaient des originaux volontaires, absurdes, et doués d'une heureuse obstination que j'ignore s'ils tiraient des Mowbrays ou des Scrogies , mais qui sema tellement la zizanie entre eux , que le père courroucé, Reginald S. Mowbray, mit un beau jour à la porte le fils récalcitrant, Scrogie. Celui-ci aurait porté la peine de son esprit plébéien s'il n'avait trouvé un asile chez un ancien associé de son père, qui continuait encore le commerce lucratif, source de la richesse de sa famille. Je devais entrer dans ces détails pour vous faire comprendre, aussi bien qu'il est possible, la situation singulière dans laquelle je me trouve placé.
— Continuez, miiord. On ne peut nier que cette histoire ne soit singulière, et je présume que c'est d'un ton sérieux que vous me donnez des détails si extraordinaires.
— Tout-à-fait sérieux, sur mon honneur; et vous allez voir dans un instant que c'est une affaire très-sérieuse. Quand mon digne grand- oncle, M. S. Mowbray, car je ne l'insulterai pas en lui donnant le nom de Scrogie, même dans sa tombe, eut payé le tribut à la nature, chacun fut convaincu qu'il avait déshérité son fils le récalcitrant Scrogie; et, à cet égard, personne ne se trompa. Mais on s'imagina aussi qu'il aurait institué pour héritier lord Etherington, fils de sa sœur, et cependant il n'en fit rien. 11 avait réfléchi que son nom favori de Mowbray ne recueillerait aucun avantage , n'obtiendrait aucune élévation additionnelle , s'il faisait passer dans notre famille, sans aucune condition, son beau domaine de Nettlewood , auquel il avait donné le nom de Mowbray-Park; et avec l'aide d'un habile procureur il me le légua, tandis que j'entrais à peine à l'école, à condition que j'épouserais en
légitime mariage, avant que j'eusse atteint l'âge de vingtcinq ans accomplis, une demoiselle de bonne renommée, du nom de Mowbray, et par préférence de la maison de Saint-Ronan, s'il s'y trouvait une demoiselle à marier à cette époque. Voilà mon énigme expliquée.
— Et c'en est une comme on n'en voit guère, dit Mowbray d'un ton pensif.
— Avouez la vérité, dit lord Etherington en lui appuyant la main sur l'épaule, vous pensez que cette histoire admet un grain de doute, sinon un scrupule tout entier.
— Du moins, milord, vous conviendrez qu'étant le plus proche parent, le seul protecteur de miss Mowbray, je puis sans vous offenser avoir besoin de réfléchir sur une demande de sa main faite dans des circonstances si étranges.
— Si vous avez le moindre doute sur mon rang et ma fortune , je puis vous en donner les preuves les plus satisfaisantes.
— Je le crois facilement, milord, et je ne crains nullement qu'on cherche à me tromper dans un cas où la vérité serait si aisément découverte. Vos procédés à mon égard, et en parlant ainsi Mowbray jeta un coup d'œil à la dérobée, d'un air presque confus, sur les billets de banque qu'il tenait encore à la main; vos procédés à mon égard ont été de nature à m'annoncer un motif d'intérêt aussi puissant que celui que vous venez de me faire connaître. Mais il me paraît étrange que Votre Seigneurie ait laissé s'écouler un si grand nombre d'années sans avoir l'air de s'inquiéter en rien de la demoiselle qui, à ce qu'il me semble , est la seule personne avec qui vous puissiez contracter alliance, d'après la condition du testament de votre oncle. Il me semble qu'il y a déjà long-temps que vous auriez dû vous en occuper, et que, même en ce moment, il aurait été plus naturel et plus convenable que vous eussiez du moins vu ma sœur avant de faire la demande de sa main.
— Sur le premier point, mon cher Mowbray, il m'est
permis de vous avouer, sans vouloir faire la moindre injure à votre sœur, que j'aurais voulu pouvoir me soustraire à la nécessité d'exécuter cette clause du testament de mon grand-oncle; car il est naturel qu'on désire choisir sa femme soi-même, et je ne suis nullement pressé de me marier. Mais les coquins d'hommes de loi, après s'être bien fait payer, et m'avoir tenu le bec dans l'eau pendant je ne sais combien d'années , ont fini par me dire tout net qu'il fallait ou que je me soumisse à cette clause, ou que Nettlewood eût un autre maître. J'ai donc cru que ce que j'avais de mieux à faire était de venir en personne, afin de porter mes propositions à votre sœur ; mais , comme un accident m'a empêché de la voir jusqu'à présent, et que j'ai trouvé dans son frère un homme qui connaît le monde, j'espère que vous ne me saurez pas mauvais gré d'avoir cherché d'abord à gagner votre amitié. Le fait est que j'aurai vingt-cinq ans dans un mois ; et sans votre secours, sans les occasions que vous seul pouvez me procurer, ce terme est un peu court pour obtenir les bonnes grâces d'une demoiselle douée de tout le mérite de miss Mowbray.
— Et si cette alliance n'a pas lieu, milord , quelle est l'alternative?
— En ce cas , le legs de mon grand-oncle, le beau domaine de Nettlewood, le vieux château, les vieux chênes, les droits seigneuriaux, en un mot tout passe à un certain mien cousin germain, que le ciel confonde dans sa miséricorde !
— Vous vous êtes laissé bien peu de temps pour prévenir cet événement, milord; mais les choses étant telles que vous venez de me les expliquer, je favoriserai vos pro* jets autant que je le pourrai honorablement. Cependant nous devons nous placer l'un et l'autre sur un terrain plus égal. J'irai jusqu'à convenir que la perte de la dernière partie que nous venons de faire aurait pu me gêner en ce moment; mais dans les circonstances où nous nous trou-
vons, je ne puis consentir à agir comme si je l'avais gagnée. Il faut que nous retirions chacun notre enjeu, milord.
— Ne m'en parlez pas, si vous avez quelque amitié pour moi, mon cher Mowbray. Mon oubli a été véritable , car , vous pouvez bien le croire, je pensais à toute autre chose qu'à montrer mon point. La partie a été légitimement perdue et gagnée. J'espère trouver des occasions de vous rendre de véritables services, qui me donneront peut-être quelque droit à votre amitié. Quant à présent, nous sommes parfaitement sur un pied d'égalité.
— Si Votre Seigneurie le pense ainsi, dit Mowbray; et, passant rapidement à un sujet sur lequel il sentait qu'il pouvait s'exprimer avec plus de confiance, il ajouta : — Quoi qu'il en soit, bien certainement nul service qui me serait personnel ne pourrait m'empêcher de m'acquitter de mes devoirs relativement à ma sœur.
— Je n'en doute nullement, et je ne vous demande pas autre chose.
— Je dois donc regarder la proposition de Votre Seigneurie comme tout-à-fait sérieuse , et croire que vous y persisterez, quand même, après avoir vu miss Mowbray, vous viendriez à la trouver moins digne de vos attentions que vous ne le supposez.
— Le traité que nous ferons, M. Mowbray, sera aussi définitif que si j'étais un prince souverain , demandant en mariage la sœur d'un monarque voisin , que suivant l'étiquette royale il n'aurait ni vue ni pu voir. J'ai été franc avec vous , et je vous ai informé que mes motifs pour entrer en négociation à ce sujet sont des motifs territoriaux. Quand je connaîtrai mis Mowbray, je ne doute pas que leur nature ne change. J'ai entendu dire qu'elle est belle.
— Une beauté excessivement pâle, miîord.
— Les roses du teint sont le premier des attraits que le grand monde flétrit; mais c'est celui dont il est le plus facile de réparer la perte.
— On peut différer de caractère sans qu'il y ait de reproches à faire d'aucun côté, mil or d. Je présume que Votre Seigneurie a pris quelques renseignemens sur celui de ma sœur. Elle est aimable et spirituelle; elle a des talens, des sentimens élevés; mais...
— Je vous comprends, M. Mowbray, et je vous épargnerai la peine de vous expliquer : oui , je sais que miss Mowbray est, à quelques égards, un peu singulière, un peu fantasque , pour parler plus clairement. Qu'importe? Elle en aura moins à apprendre, quand elle sera comtesse, pour devenir une femme à la mode.
— Parlez-vous sérieusement, milord?
— Très-sérieusement ; et je vais m'expliquer encore plus franchement. J'ai le caractère très-accommodant, une gaieté imperturbable , et je puis supporter beaucoup de bizarreries chez les personnes avec qui j'ai à vivre. Je n'ai aucun doute que votre sœur et moi ne soyons heureux ensemble. Mais, s'il en arrivait autrement, nous pouvons prendre d'avance des arrangemens pour vivre chacun de notre côté. Mes biens personnels sont considérables , et Nettlewood est en état de soutenir un partage.
— 11 me reste donc peu de choses à vous dire, milord. Je n'ai même plus rien à vous demander en ce qui concerne Votre Seigneurie. Mais, quoique je vous promette d'appuyer de tout mon crédit auprès de ma sœur la demande que vous faites de sa main , je vous déclare qu'elle doit être libre dans son choix, parfaitement libre , milord.
— Je puis donc considérer l'affaire comme conclue?
— Certainement, sauf l'approbation de ma sœur.
— Je me flatte qu'elle n'aura pas de répugnance personnelle à alléguer contre moi . . .
— Je ne le prévois pas, milord, car je ne saurais en imaginer aucune raison. Mais les jeunes filles sont capricieuses; et si Clara, quand j'aurai dit et fait tout ce qu'un frère peut dire et faire, persistait à refuser son consente-
ment, il y a un point au-delà duquel je ne pourrais exercer mon influence sans me rendre coupable de cruauté.
Le comte se promena quelques instans dans l'appartement, et s'arrêtant tout à coup devant son ami , il lui dit d'un air grave et rêveur : — En attendant je me trouve lié, et votre sœur est libre. Cela est-il parfaitement juste, Mowbray ?
— C'est ce qui arrive toujours, milord, à quiconque demande la main d'une jeune demoiselle. Il doit naturellement être lié par son offre jusqu'à ce que, dans un délai raisonnable , elle soit acceptée ou rejetée. Ce n'est pas ma faute si Votre Seigneurie m'a fait connaître ses désirs avant de s'être assurée des dispositions de ma sœur. Mais comme il n'a été question de cette affaire qu'entre nous , je vous laisse le maître de retirer votre proposition , si vous le jugez convenable. Clara n'a pas besoin de se livrer à la première offre de mariage.
— Et moi je n'ai pas besoin de réfléchir plus long-temps à la résolution dont je vous ai fait confidence. Je ne crains pas le moins du monde de changer d'avis en voyant votre sœur, et je persiste dans la proposition que je vous ai faite. Si pourtant votre délicatesse vous laisse quelques scrupules à cet égard, la fête que vous allez donner peut me fournir les moyens de voir miss Mowbray, et même de converser avec elle, avant que je lui aie été présenté, l'habit de caractère dont j'ai fait le choix m'obligeant en quelque sorte à porter un masque.
— Soit, milord; je serai charmé, pour vous comme pour moi , que Votre Seigneurie prenne cette espèce de précaution.
— C'est une précaution inutile, mon cher Mowbray; mon destin est fixé d'avance. Mais si ce mode de traiter l'affaire peut mettre en repos votre conscience , je n'y vois aucune difficulté. Ce plan n'exige pas beaucoup de temps, et c'est à quoi je dois faire le plus d'attention.
Après quelques minutes d'une conversation qui n'aura^
plus aucun intérêt pour le lecteur, ils se serrèrent la main
et se séparèrent.
Mowbray ne fut pas fâché de se trouver seul pour réfléchir à tout ce qu'il venait d'entendre, et s'interroger luimême sur ce qu'il en pensait; ce dont il n'était pas encore très-assuré. Il ne pouvait s'empêcher de sentir qu'une alliance avec un jeune comte possédant une fortune considérable lui procurerait , ainsi qu'à sa famille, des avantages bien plus grands que ceux qu'il aurait pu acquérir en le dépouillant, comme il en avait formé le projet, d'une partie de sa fortune , par son adresse au jeu. Mais son orgueil était blessé quand il se rappelait qu'il s'était entièrement livré à la discrétion de lord Etherington; et l'idée qu'il n'avait échappé à une ruine complète que grâce à l'indulgence de son adversaire n'était pas un baume propre à guérir cette blessure. Il se sentait dégradé à ses propres yeux, en réfléchissant que l'homme qu'il avait voulu rendre victime de la supériorité qu'il se supposait avait complètement découvert ses desseins, et qu'il ne s'était abstenu de les déjouer que parce que son propre intérêt l'avait exigé.
Il s'élevait pourtant dans son esprit quelques soupçons qu'il lui était impossible d'en bannir entièrement. Pourquoi ce jeune lord avait-il fait précéder de la perte volontaire de deux mille livres sterling une proposition trèsacceptable en elle-même sans un tel sacrifice? Pourquoi montrait-il tant d'empressement pour obtenir son consentement à l'alliance qu'il projetait, avant même d'avoir vu la jeunepersonne qu'il avait l'intention d'épouser? Quelque pressé qu'il fût, attendu le peu de temps qui lui restait pour exécuter ce qui lui était prescrit par le testament de son oncle, il pouvait du moins attendre jusqu'après la fête qui allait avoir lieu au château des Shaws, et à laquelle Clara serait obligée de paraître. Cependant une telle conduite, quoique peu ordinaire, ne pouvait annoncer de perfides desseins; car le sacrifice d'une somme considé-
rable, et la demande en mariage d'une jeune personne bien née et sans fortune, ne semblaient pas annoncer des vues sinistres. Après toutMowbray conclut que ce qui était extraordinaire dans la conduite du comte devait s'attribuer au caractère vif et impétueux d'un jeune et riche Anglais qui ne fait que peu de cas de l'argent, et trop étourdi pour suivre de la manière la plus naturelle et la plus raisonnable l'exécution d'un plan dont il s'est engoué. Enfin, si le lord agissait dans cette affaire d'après des motifs encore inexplicables, Mowbray se promit d'avoir assez de circonspection pour les découvrir, et assez à temps pour qu'il ne pût en résulter aucune conséquence fâcheuse, soit pour sa sœur, soit pour lui-même.
Absorbé par de semblables réflexions, il évitala présence de M. Micklewham , dont la curiosité était aux aguets, à l'ordinaire, pour savoir comment allaient les choses; et quoiqu'il fût déjà tard, il monta à cheval et se rendit aux Shaws. Chemin faisant, il mit en question s'il ferait part à sa sœur de la demande qui venait de lui être faite, afin de la préparer à recevoir le jeune comte en amant approuvé par son frère. Mais il se décida pour la négative. — Non , non, pensa-t-il, elle pourrait se mettre dans la tête qu'il désire moins l'avoir pour épouse que s'assurer la propriété du domaine de son grand-oncle. Il faut nous tenir tranquille jusqu'à ce que ses charmes et ses talens puissent paraître au moins avoir eu quelque influence sur son choix. Ne disons rien jusqu'à ce que cette bienheureuse fête soit passée.