‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 3 sur 40 · L ADMINISTRATION · texte numérisé non relu

L ADMINISTRATION

Toute société doit être gouvernée,

La nature le veut. C'est pourquoi nous voyons Aux abeilles leur reine et leur chef aux moulons. Rome avait ses consuls , Athènes ses archontes. Pour établir nos us et pour régler nos comptes, Nous-mêmes nous avons fait choix d'un comité. » L'Album de Saint-Ronan.

Le lendemain, Frank Tyrrel fut établi dans son nouveau domicile, et annonça son intention d'y passer quelques jours. Le vieux voiturier du village lui apporta sa ligne et sa malle , et remit à Meg la lettre que le jeune homme lui avait écrite la semaine précédente pour la prévenir de la prochaine arrivée d'une ancienne connaissance. Cet avis, quoique venu un peu tard, fut regardé par l'hôtesse comme une politesse flatteuse; elle dit à M. Tirl, comme elle appelait Tyrrel, qu'elle était sensible à son attention civile; quoique John Hislop, le voiturier, ne marchât pas si vite, il était plus sûr que la poste ou qu'un exprès. Elle vit aussi avec beaucoup de satisfaction qu'il n'y avait pas de fusil dans son bagage : — Car l'amour de la chasse, lui dit-elle, vous a mis dans l'embarras et moi aussi, puisque le laird a juré et tempêté comme si je faisais de ma maison un rendez-vous pour des braconniers. Et cependant comment pouvais-je empêcher deux jeunes entêtés de mettre leur fusil sur l'épaule, et de courir les champs? D'ailleurs ils avaient permission de chasser sur les terres du voisin,

et n'étaient pas obligés d'en connaître les limites; et puis, quand une bécasse vient à partir , on n'y regarde pas de si près.

Pendant un jour ou deux Tyrrel mena une vie si tranquille et si solitaire que Meg elle-même, qui, dans tout le monde entier, était la créature qui aimait le plus le tracas et le mouvement , commença à se dépiter de ne pas avoir avec lui autant d'embarras qu'elle s'y était attendue; l'indifférence de son hôte agissait probablement sur elle comme agit sur un bon cavalier la patience à toute épreuve du cheval bien dressé qu'il sent à peine sous lui.

Les promenades de Tyrrel le conduisaient exclusivement aux endroits les plus solitaires des bois et des montagnes voisines. Bien souvent il oubliait sa ligne, ou , s'il la portait, c'était uniquement afin d'avoir une excuse pour rêver sur le bord de quelque ruisseau. Aussi avait-il si peu de succès à la pêche que Meg disait que le joueur de violon dePeebles emplirait un panier de truites avant que M. Tirl en eût pris une demi-douzaine. Il se trouva donc obligé , par amour pour la paix , de rétablir sa réputation en péchant un beau saumon.

Il ne faisait guère plus d'usage de ses crayons. Il est vrai qu'il montrait quelquefois à Meg les dessins qu'il esquissait dans ses promenades et auxquels il mettait la dernière main en rentrant; mais elle n'en faisait pas grand cas.

— Que signifient, lui disait-elle, ces morceaux de papier sur lesquels vous donnez tant de coups de crayon pour représenter ce que vous appelez des arbres, des buissons et des montagnes? Ne pouvez-vous les peindre avec du vert, du bleu et du jaune , comme tant d'autres? Ce n'est pas ainsi que vous gagnerez votre pain, M. Francie. Il faut que vous montiez sur un châssis un grand carré de toile , comme Dick Tinto , et que vous peigniez des portraits ; car on a plus de plaisir à se regarder soi-même qu'à voir toutes les montagnes du monde. Je ne refuserais

même pas de recevoir ici les gens de la mare qui voi> draient se faire peindre par vous. Ils emploient souvent plus mal leur temps, j'en réponds, et je vous garantis que vous pourriez leur demander une guinée. Dick en prenait deux par tète, mais il avait la main exercée, et il faut savoir marcher avant de vouloir courir.

En réponse à ces remontrances Tyrrel assurait Meg Dods que les dessins dont il s'occupait avaient une valeur plus considérable qu'elle ne le pensait, que les artistes qui travaillaient en ce genre étaient souvent mieux payés que ceux qui peignaient à l'huile le portrait et le paysage. Il ajouta qu'ils servaient souvent à illustrer* les éditions de poëmes qui avaient obtenu du succès , et il sembla même lui donner à entendre qu'il était chargé lui-même d'un travail de cette espèce.

Meg ne tarda pas à faire sonner bien haut le mérite de son hôte aux oreilles de Nelly Trotter, marchande de poisson, dont la charrette formait le seul canal neutre de communication entre l'ancien et le nouveau village, et qui était dans les bonnes grâces de Meg, parce que, son chemin pour se rendre à la Source la forçant à passer devant la porte de l'auberge, l'hôtesse avait toujours le premier choix du poisson. A la vérité la dame Dods avait été si souvent ennuyée des transports continuels excités par les personnes accomplies, de tous les genres , qui arrivaient chaque jour aux eaux , qu'elle était enchantée de pouvoir leur montrer qu'elle avait droit de prétendre aux honneurs du triomphe. On peut bien croire que la trompette qu'elle emboucha pour vanter les talens de son hôte ne leur fit rien perdre de leur excellence.

— Il faut que vous me donniez aujourd'hui ce que vous avez de meilleur dans votre charrette, Nelly, lui dit-elle un matin , si toutefois nous pouvons tomber d'accord sur le prix, car c'est pour un des meilleurs peintres qu'on ail

(i) To illuslrate , ce qui signifie orner et expliquer. On verra ci-après pourquoi Lp traducteur emploie ici ce mot dans le sens anglais. — Ep.

DE SAJNT-RONAN. 41

jamais vus dans le pays. Vos grandes gens de là-bas donneraient leurs oreilles pour voir ce qu'il a fait depuis qu'il est ici. Avec trois coups de crayon en long et autant en large, il gagne des lingots d'or. Et ce n'est pas un ingrat comme ce Dick Tinto, qui n'eut pas plus tôt mis dans sa poche les bons vingt-cinq shillings qu'il m'avait demandés pour repeindre mon enseigne, qu'il courut les dépenser là-bas à leur bel hôtel. C'est un garçon sage et tranquille, qui sait se tenir où il se trouve bien, et qui n'a pas abandonné le vieux village. Hé! pourquoi non? Dites-leur tout cela, et vous verrez ce qu'ils vous répondront.

— Je n'ai que faire de jouer des jambes pour vous le dire , car je le sais d'avance. — Ils me répondront que vous êtes une vieille folle, et que j'en suis une autre; que nous pouvons avoir quelque connaissance en ce qui concerne la raie ou la morue , mais que nous ne devons pas nous frotter la barbe1 à autre chose.

— Oseraient-ils parler ainsi, les effrontés? À moi qui depuis trente ans suis à la tète de cette maison ? Je voudrais bien les entendre me parler ainsi en face. Mais je ne dis rien sans preuves. Savez-vous que j'en ai parlé au ministre? que je lui ai montré un de ces morceaux de papier que M. Tirl laisse traîner dans sa chambre , et qu'il m'a dit que lord Bidmore donnerait cinq guinées du plus médiocre? Tout le monde sait qu'il a été long-temps gouverneur dans la famille de lord Bidmore.

— Sur ma foi, commère, je crois bien que si je leur disais tout cela, ils n'en voudraient rien croire : il y a tant de connaisseurs parmi eux ; ils ont une si grande opinion d'eux-mêmes et une si petite des autres , qu'à moins que je ne puisse leur faire voir le papier dont vous parlez , je suis sûre qu'ils ne croiront pas un mot de ce que je leur dirai.

— Ne pas croire ce que dit une honnête femme et ce

(i) Expression lonlc locale. — Ed.

qu'une autre leur répète ! ô la race des incrédules ! Hé bien, Nelly , puisque je suis défiée , vous prendrez ce dessin ou cette esquisse, ou n'importe son nom, et faites-leur bonté à ces gens pleins d'eux-mêmes ; mais ayez soin de me le rapporter, Nelly, car c'est un objet de valeur. Ayez toujours la main dessus, car je n'ai pas grande confiance dans leur honnêteté. Et vous pouvez leur dire, Nelly, qu'il y a un poëme, un poëme illustré ( souvenez-vous de ce mot, illustré ), dans lequel on trouvera autant de ces esquisses qu'il y a de lardons sur un dindon piqué.

Ayant ainsi reçu ses lettres de créance, et jouant le rôle d'un héraut entre deux pays en guerre , l'honnête Nelly s'achemina avec sa petite charrette vers la source de Saint- Ronan.

Dans les endroits où l'on se réunit pour prendre les eaux, comme dans toutes les autres assemblées nombreuses de l'espèce humaine, divers genres de gouvernement ont été établis par le hasard, le caprice ou la convenance; mais presque partout on a adopté quelque moyen pour prévenir les conséquences de l'anarchie. Quelquefois le pouvoir suprême a été accordé à un maître de cérémonies ; mais ce despotisme, comme tous les autres, a cessé d'être à la mode depuis quelque temps, et l'autorité de ce grand officier a été considérablement limitée, même à Bath, où Nash jouissait autrefois d'une suprématie incontestée. Des comités d'administration , composés d'individus choisis parmi les hôtes les plus assidus, ont été depuis généralement préférés, comme offrant le moyen le plus libéral pour l'exercice du pouvoir, et c'était à un semblable comité qu'était confié le gouvernement de la république naissante des eaux de Saint-Ronan.

Il est bon de faire observer que ce petit sénat avait une tâche d'autant plus difficile à remplir, que ses sujets, comme ceux de beaucoup d'autres Etats, étaient divisés en deux partis opposés l'un à l'autre, qui buvaient, mangeaient, dansaient et se divertissaient ensemble tous les

jours , et qui cependant se haïssaient avec toute l'animosité que donnent souvent les opinions politiques. Chacun mettait tout en usage pour attirer à lui chaque nouvel arrivant et pour ridiculiser les folies et les absurdités de l'autre , en employant à cet effet tout l'esprit et toute la causticité dont chaque membre était doué.

A la tête de l'un de ces partis figurait un véritable personnage , lady Pénélope Penfeather, à qui ce nouvel établissement devait sa renommée et même son existence, et dont l'influence ne pouvait être balancée que par celle du chef de la faction opposée, le seigneur du manoir, M. Mowbray de Saint- Ronan, appelé aussi le Squire ■ par la compagnie.

Le rang et la fortune de la dame , ses prétentions à la beauté comme aux talens, quoique ses charmes fussent déjà un peu flétris , l'importance qu'elle s'arrogeait , comme femme à la mode , était un talisman qui réunissait autour d'elle des peintres , des poètes , des philosophes , des savans, des professeurs de sociétés littéraires, des aventuriers étrangers , et hoc genus omne*

Au contraire, l'influence du Squire de Saint-Ronan, comme propriétaire et noble du pays , entretenant une meute et parlant au moins de chevaux de chasse et de chevaux de course , lui assurait l'appui de tous les gentilshommes chasseurs de renards des trois comtés voisins. Avait-il besoin d'une séduction de plus , il pouvait leur accorder le privilège de chasser dans ses marais, ce qui a suffi, dans tous les temps , pour faire tourner la tête d'un jeune Ecossais. Il était depuis peu soutenu dans sa prééminence par une alliance intime contractée avec sir Bingo Binks , sage baronnet anglais , qui honteux , comme bien des gens le pensaient, de retourner dans son pays, s'était fixé à la source de Saint-Ronan, pour y jouir du bonheur

(i) Terme à peu près synonyme de laird, le seigneur de l'endroit. , etc. Nous avons déjà expliqué ailleurs pourquoi ce mot de Squire nous semble devoir être importé, en français aussi-bien que celui de laird. Voyez les notes de Waverley. — Ed.

que l'hymen calédonien lui avait charitablement assuré malgré lui en le rendant époux de miss Rachel Bonnyrigg. Comme il avait une diligence, qui ne différait de la malleposte royale qu'en ce qu'elle versait encore plus souvent, il avait sur certaine classe un crédit irrésistible, et le Squire de Saint-Ronan, le plus adroit des deux, réussit à profiter de tous les avantages de son amitié.

Les forces de ces deux factions se balançaient si également, que souvent c'était le cours du soleil qui décidait laquelle aurait une influence prédominante. Ainsi pendant la matinée, et jusqu'à l'heure du dîner, lady Pénélope conduisait son troupeau dans les champs pour visiter les ruines de quelque monument antique, pour faire un luncheon 1 en pique-nique sur l'herbe, pour gâter de bon papier en y traçant de mauvais dessins, et pour estropier de bons vers par une mauvaise déclamation; en un mot,

Pour rimer, déclamer, faire mille folies.

À cette époque de la journée l'empire de lady Pénélope sur tous les oisifs semblait absolu et sans bornes. Tous étaient comme entraînés par un tourbillon dont elle était le centre et le pivot. Les chasseurs, les buveurs se joignaient même quelquefois à son cortège, quoiqu'ils semblassent ne la suivre qu'avec répugnance, d'un air sombre, ne rompant le silence que pour railler, ridiculisant ses grands airs, et faisant rire les nymphes, plus jeunes que la déesse, quand elles auraient dû prendre l'air sentimental.

Mais après le dîner la scène changeait, et souvent les plus doux sourires, les plus obligeantes invitations de milady échouaient quand il s'agissait de décider la partie neutre de la société à se lever de table pour aller prendre le thé dans le salon. Sa compagnie se réduisait alors à ceux que l'état de leur santé ou de leurs finances forçait à quitter de bonne heure la salle où l'on avait dîné, et à ses affidés

(i) S«contl déjeuner. — Ep.

plus intimes. La fidélité de ces derniers n'était pas même toujours inébranlable. Le poète lauréat de milady, au profit duquel elle sollicitait une souscription de chaque nouveau -venu, se sentit un jour assez indépendant pour chanter, à souper, en présence de Sa Seigneurie, une chanson d'un sens très-équivoque , et son premier peintre, qui s'occupait à lui faire des vignettes pour les Amours des plantes l, puisa une autre fois tant de courage dans la bouteille, que lady Pénélope s'avisant, selon sa coutume, de faire une observation critique sur un de ses dessins , non-seulement il contredit hautement son jugement, mais il alla même jusqu'à murmurer quelques mots sur le droit qu'il avait d'être traité en homme comme il faut.

Ces deux querelles occupèrent le comité d'administration, qui intercéda le lendemain pour les coupables repentans , et qui obtint leur rétablissement dans les bonnes grâces de lady Pénélope , à des conditions fort modérées. Divers autres actes de prudence et d'autorité tempérèrent l'animosité des factions , et assurèrent le repos des buveurs d'eau minérale. Ce sage gouvernement était si nécessaire à la prospérité du nouveau village, que sans cela il est probable que la source de Saint-Ronan serait retombée bien vite dans sa première obscurité. Nous devons donc tracer une légère esquisse de ce comité que les deux factions rivales, dans un élan d'abnégation personnelle, avaient investi du pouvoir suprême. Chaque membre, comme les hommes dont Fortunio compose sa suite dans le conte de fée , devait son élection à une qualité particulière. Le premier sur la liste était l'homme de la médecine, le docteur Quentin Quackleben, réclamant le droit de prononcer sur toutes les questions médicales des eaux minérales , sans doute d'après le principe , admis autrefois , qui accordait la propriété d'un pays nouvellement découvert au premier flibustier qui commettait un acte

(i) De Darwin, poète à qui Delille a beaucoup emprunté, et qui e'tait alors fort à la mode. — En.

de piraterie sur ses côtes. Chacun reconnaissant le mérite qu'avait le docteur d'avoir été le premier à proclamer la vertu de cette source bienfaisante, il avait été élu , d'une voix unanime , médecin en chef des eaux , et déclaré savant par acclamation. Il pouvait prouver les droits qu'il avait à ce titre par les plus profondes dissertations sur tous les sujets, depuis la méthode de cuire un œuf à la coque jusqu'à celle de faire un cours. Il était véritablement, comme bien des hommes de sa profession, en état de présenter à un malade affligé de dyspepsie le poison et l'antidote, car il aurait pu disputer la palme de la science gastronomique au docteur Redgill lui-même, ou à tout autre digne médecin qui a écrit pour le bénéfice de la cuisine, sans en excepter le docteur Moncrieff de Tippermalloch, feu le docteur Hunter d'York, et même le docteur Kitchinerde Londres \ Mais la cumulation des emplois excite toujours l'envie, et le docteur, laissant le soin de découper les mets et de servir les convives, à l'homme de goût qui occupait d'office le haut bout de la table, ne se réserva que le privilège de critiquer de temps en temps , et le talent de faire honneur aux mets les plus friands qu'on servait sur la table. Pour terminer l'esquisse du savant docteur nous n'avons plus qu'à informer nos lecteurs que c'était un grand homme sec , avec de gros sourcils , et une perruque noire mal peignée, toujours placée de côté. Il passait neuf mois sur douze aux eaux de Saint-Ronan, et l'on supposait que ses finances s'en trouvaient assez bien, d'autant plus qu'il jouait le whist en perfection.

Le premier, parmi les membres du comité, parla place qu'il occupait à table, mais peut-être au-dessous du docteur, en autorité réelle, M.Winterblossom, était un homme qui se distinguait par sa civilité comme par la précision de ses paroles. Il portait ses cheveux en queue, et mettait de la poudre. Ses boucles de jarretières étaient garnies en

(i) Auteurs gastronomiques. — Ed.

pierres de Bristol, et il avait au doigt une bague à cachet, aussi large que celle de sir John Falslaff. Il avait eu , dans sa jeunesse, une petite fortune qu'il avait dissipée, en homme de bonne compagnie, en vivant dans le grand monde. On pouvait le regarder comme un anneau qui rattachait la chaîne des fats de nos jours à celle des fats du siècle précédent, et il pouvait comparer par expérience les folies des uns avec celles des autres. A un âge plus avancé il avait eu assez de bon sens pour se retirer de la carrière de la dissipation, où il avait perdu, en grande partie, sa santé et sa fortune.

Il lui restait une modique rente viagère , et il avait trouvé le moyen de concilier son goût pour la société et pour les bons repas avec ses principes d'économie , en se chargeant du rôle de président perpétuel de la table d'hôte de la source de Saint-Ronan. Il avait coutume d'y amuser la compagnie en racontant des anecdotes de Garrick, de Foote, de Bonnel Thornton , et de lord Kellie, et en donnant son opinion sur toutes les matières qui sont du ressort de ce qu'on appelle un connaisseur. Très-habile dans l'art de découper, il savait servir à chaque convive le morceau auquel il avait droit, et il ne manquait jamais de se réserver celui qu'il préférait, comme récompense de ses travaux. Nous devons dire aussi qu'il n'était pas sans goût dans les beaux-arts, principalement en musique et en peinture ; mais ce goût était sec et technique , et n'était pas celui qui échauffe le cœur et qui élève l'esprit. Nous conviendrons même qu'on ne remarquait en M. Winterblossom , rien qui indiquât la chaleur de, Pâme et l'élévation dessentimens. C'était un égoïste adroit et sensuel f mais il réussissait à dissimuler cette dernière qualité sous un vernis spécieux de complaisance. Cependant, au milieu de ses efforts constans pour faire les honneurs de la table avec tous les apprêts de la cérémonie la plus pointilleuse, on aurait pu remarquer qu'il ne songeait jamais

aux besoins des autres qu'après s'être assuré que les siens seraient complètement satisfaits.

M. Winterblossom était aussi connu pour posséder quelques gravures curieuses et d'autres objets appartenant aux beaux-arts. En les exposant à la vue de ses amis, il bannissait l'ennui qui aurait pu se glisser parmi eux pendant une matinée pluvieuse. Il avait fait cette collection , viis et moclfs, comme le disait l'homme de loi, autre membre distingué du comité en adressant un coup d'œil d'intelligence à son voisin.

Nous avons peu de choses à dire de ce personnage. C'était un vieillard nommé Micklewham, homme à taille épaisse , à grosse voix , à visage écarlate , et procureur de province, qui faisait les affaires du Squirede Saint-Ronan, au grand avantage de l'un ou de l'autre , sinon de tous deux. Son nez très-saillant aurait pu être comparé à l'aiguille contournée d'un vieux cadran solaire. Il était aussi intolérant et aussi absolu dans ses opinions que s'il eût suivi la profession militaire. C'était lui qui avait dressé tous les actes qui avaient été nécessaires pour le morcellement du terrain environnant la source , cause de tant de regrets pour Meg Dods, afin d'y établir des maisons, des jardins et des enclos. Enfin il était au mieux avec le docteur Quackleben, qui le recommandait à tous ses malades quand ils voulaient faire leur testament.

Après l'homme de loi venait le capitaine Hector Mac Turk , né dans les montagnes d'Ecosse , et depuis bien long-temps capitaine à demi-solde. Il préférait au vin le toddy le plus fort ' , et il avalait tous les jours de cette manière la plus grande partie d'une bouteille de whisky, dont il buvait le reste au naturel. On le nommait l'homme de paix, d'après le même principe qui fait nommer officiers de paix les satellites de police de Bow-Street ou d'ailleurs, qu'on voit figurer dans toutes les scènes de désordre et

( i) Espèce dp punch fait avec du whisky. — El),

de tumulte , c'est-à-dire parce que sa valeur forçait les autres à se conduire avec discrétion. Il était l'arbitre général de toutes ces querelles qui meurent en naissant, et si fréquentes dans de semblables lieux, éclatant le soir avec tant de promptitude , et arrangées si paisiblement le lendemain matin. Il allait quelquefois jusqu'à s'en faire une lui-même pour débarrasser la compagnie de quelque individu qui aurait pu y semer la discorde. Les soins dont le capitaine Mac Turk se chargeait à cet égard faisaient qu'il était généralement respecté. C'était un homme toujours prêt à se battre, n'importe contre qui. On ne pouvait trouver aucun prétexte pour refuser d'accepter un cartel de sa part, et l'on courait un vrai danger dans un duel avec lui, car il montrait de temps en temps qu'il était en état de moucher une chandelle avec la balle d'un pistolet. Enfin un duel avec lui ne pouvait procurer ni honneur ni renommée à son antagoniste. Il portait toujours un habit bleu à collet rouge , avait une fierté taciturne, mangeait des poireaux avec son fromage, et ressemblait, pour le teint , à un hareng pec de Hollande,

Il reste encore à mentionner l'homme de religion , le doux et révérend M. Simon Chatterly , arrivé aux eaux de Saint-Ronan des bords du Cam ou de l'Isis * , et qui se piquait d'abord de savoir parfaitement le grec , et ensuite d'être d'une politesse achevée avec les dames. Pendant les six premiers jours de la semaine, comme Meg Dods l'avait dit à Tyrrel , il prenait place à une table de whist , ou figurait dans une contredanse , suivant que ses services pouvaient être agréables à une douairière ou à une jeune demoiselle; le dimanche il faisait la prière dans la salle commune, en présence de tous ceux qui voulaient y assister. Il savait aussi proposer des charades et deviner des énigmes ; il jouait passablement de la flûte, et il avait été le principal coadjuteur de M. Winterblossom pour pratiquer ces sentiers pittoresques qui ? semblables aux

(i) Rivières de Cambridge et d'Oxford. -—Ed.

lignes de zig-zag par lesquelles on réunit les parallèles clans les fortifications , aboutissaient au sommet de la montagne derrière l'hôtel , et d'où Ton jouissait d'un superbe point de vue , en cherchant pas à pas l'angle heureux qui permet à un homme d'offrir le bras à une dame, et à celle-ci de l'accepter, sans qu'on puisse y trouver à redire.

Il y avait encore un autre membre de ce comité choisi, M. Michel Meredith, l'homme de joie, ou, si vous le voulez , le Jack Pudding l de la compagnie, car son emploi était de faire les meilleures chansons. Malheureusement ce fonctionnaire était alors absent de Saint-Ronan; car, oubliant qu'il ne portait pas le costume privilégié de sa profession, il s'était permis de faire sur le capitaine Mac Turk quelques plaisanteries qui avaient blessé l'homme de paix tellement au vif, que M. Meredith avait éprouvé tout à coup le besoin d'aller prendre le lait de chèvre à dix milles de distance , et il y attendait, dans une retraite prudente, que cette affaire fût arrangée par l'intervention de ses confrères du comité.

Tels étaient les honorables personnages à la tête des affaires de cette colonie naissante, et qui les dirigeaient avec autant d'impartialité qu'on pouvait en attendre. Ce n'était pas qu'ils n'eussent leurs prédilections secrètes ; car le procureur et le capitaine penchaient fortement pour le parti du squire de Saint-Ronan , tandis que M. AVinterblossom, le ministre et M. Meredith étaient plus dévoués aux intérêts de lady Pénélope ; de sorte qu'il n'y avait que le docteur Quackleben qui , se souvenant sans doute que les hommes sont attaqués de maladies causées par la plénitude de l'estomac, comme les dames le sont de maux occasioués par la délicatesse de leurs nerfs , conservât de fait, comme en apparence, la plus stricte neutralité. Quoi qu'il en soit, ce respectable sénat prenait fort à cœur les

(l) Le Jeaii'Farnip, le bouffon. — Ed.

intérêts de l'établissement , et chacun des membres qui le composaient sentant que son plaisir ou son intérêt personnel exigeait qu'il fut maintenu, ils ne permettaient pas à leurs affections particulières de nuire à l'exécution de leurs devoirs publics , et ils concouraient, chacun dans sa sphère, au bien général de la communauté.

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