‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 21 sur 40 · TABLEAUX DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

TABLEAUX DRAMATIQUES

« La pièce est l'objet en question.

Hamlet.

Il était enfin arrivé ce grand jour dont les apprêts depuis quelque temps avaient occupé toutes les pensées et fait le sujet de toutes les conversations aux eaux deSaint- Ronan. Pour que la fête eût à la fois un air de nouveauté et d'importance, lady Pénélope Penfeather avait suggéré depuis long-temps à Mowbray l'idée que les personnes de la compagnie douées de quelques talens en ce genre pourraient contribuer à l'amusement des autres en jouant quelques scènes prises dans différentes pièces, exercice

(i) On ne saurait s'empêcher de remarquer ici que cette lettre est une imitation du style des épîtres de Lovelace à Eelfort. — Ed.

(2) Les allusions toutes littéraires dece chapitre ne seront peut-être bien comprises que des lecteurs de Shakspeare : la pièce du Son&e d'une nuit d'été devra surtout leur être familière. — El».

28i LES EAUX

dans lequel son amour-propre l'assurait qu'elle ne pouvait manquer de briller. Mowbray , qui semblait en cette occasion avoir entièrement abandonné les rênes entre les mains de Sa Seigneurie , ne fit aucune objection au projet qu'elle proposait, et se borna à dire qu'en ce cas il faudrait que les avenues et les charmilles du jardin des Shaws servissent de théâtre et de décorations , car l'époque trop rapprochée de la fête ne permettrait pas de disposer une salle pour cette représentation. Mais lorsqu'il en fut question dans la société, ce plan échoua contre la difficulté ordinaire , celle de trouver des acteurs qui voulussent se charger des rôles subalternes. On avait plus de candidats qu'il n'en fallait pour les premiers rôles , mais c'était tout le contraire pour les autres ; et si l'on réussissait, à force de cajoleries, à déterminer quelques personnes sans ambition à se charger des emplois secondaires, il y avait parmi elles des mémoires si mauvaises , des mémoires si courtes, des mémoires si traîtresses , qu'enfin , et de désespoir, on "renonça à ce projet \

On en discuta un autre que lady Pénélope proposa en place du premier. C'était de jouer ce que les Italiens appellent une comédie de caractère , c'est-à-dire non pas une pièce dans laquelle les acteurs débitent leurs rôles tels que l'auteur les a préparés , mais un drame dont le canevas seulement est proposé , dont quelques scènes les plus frappantes sont convenues d'avance , et dont les acteurs fournissent le dialogue ex tempore, ou, comme dit Petruchio 2, avec V esprit de leur mère. Cet amusement est fort en vogue en Italie, surtout à Venise, où les divers caractères du drame ont été fixés depuis long-temps et sont descendus jusqu'à nos jours par tradition : cette espèce de pièce de théâtre, quoique appartenant plutôt à la farce qu'à la comédie , se distingue par le nom de comedia

(t) Il y a <Jans ce paragraphe l'indication du joli proverbe de M. Théodore Lcclercq, intitulé la "Manie det Proverbes. — Kd.

(2) Personnage de la Femme mise à la raison , de Shakspeare, — Md.

ciel arte l. Mais ces sortes de jeux, dans lesquels chacun paie de sa personne, par l'esprit ou par cette sorte de causerie libre qui en tient lieu , contrarient encore plus la fausse honte anglaise que la représentation régulière d'un drame dont l'auteur seul , responsable du style et des idées , ne laisse aux acteurs que l'embarras du débit et de l'action.

Quoique ayant échoué dans ses deux premiers projets, l'esprit ardent et actif de lady Pénélope, toujours courant après la nouveauté, en produisit un troisième qui eut plus de succès. C'était de réunir un certain nombre de personnes portant des costumes convenables, et formant un groupe , pour représenter des personnages historiques ou dramatiques , dans quelque scène bien connue , tirée de l'histoire ou de quelque pièce de théâtre. Dans cette représentation, qu'on pouvait nommer un tableau, on n'exigeait ni action, ni pantomime; tout ce qu'avaient à faire les acteurs, c'était de composer un groupe dans lequel on pût reconnaître quelque scène facile a se rappeler, et prise dans un instant où les personnages sont comme en repos , et n'ont ni à parler ni à agir. Pour former cette espèce de tableau dramatique, il ne fallait mettre à contribution ni l'esprit ni la mémoire de ceux qui y prendraient des rôles ; et ce qui rendait ce projet encore plus agréable à la bonne compagnie , c'était qu'il n'y avait pas de différence marquée entre le héros , l'héroïne du groupe et les personnages moins distingués qui les environnaient. Quiconque avait confiance dans les grâces de son extérieur et dans un costume soigné, pouvait, sans se trouver dans un jour aussi brillant et aussi favorable que les principaux acteurs, avoir quelque espoir d'attirer à soi une bonne part de l'attention et des applaudissemens. Les personnes de la compagnie furent donc invitées à se munir de cos-

(i) Voyez l'ouvrage si intéressant de M.William Rose, sur le nord de l'Italie , vol. ier, lettre xxx, où ce sujet est traité avec tout le savoir et toute la précision qui distinguent cet auteur accompli. — W. S.

tûmes convenables et à se former en groupes qui pourraient se renouveler et varier autant de fois qu'on le jugerait convenable. La proposition fut adoptée comme une idée brillante qui donnait à chacun une partie de l'importance attachée au succès.

Mowbray, de son côté, promit d'imaginer quelque arrangement pour séparer , dans ce drame muet, les spectateurs des acteurs, et pour donner à ceux-ci les moyens de varier les amusemens, en se retirant derrière la scène pour s'y remontrer ensuite sous de nouvelles combinaisons. Ce projet de représentation, où de riches costumes et des attitudes affectées dispensaient de recourir à l'imagination et au talent, plat infiniment à la plupart des dames; et lady Binks elle-même, dont l'humeur paraissait à l'épreuve de tous les efforts qu'on faisait pour l'égayer, accueillit ce plan , avec une parfaite indifférence à la vérité, mais d'un air moins boudeur que de coutume.

Il ne fut plus question que de mettre en réquisition le cabinet de lecture établi dans le village de la Source, afin d'y chercher quelque pièce assez célèbre pour commander l'attention , et dont quelques scènes au moins fussent favorables à l'exécution de l'idée de lady Pénélope. On feuilleta tour à tour le Théâtre anglais de Bell ■ , le Théâtre ancien et moderne de Miller % et une vingtaine de volumes dans lesquels les tragédies et les comédies se trouvaient placées sans choix ni arrangement, comme des voyageurs dans une diligence. Mais lady Pénélope se déclara hautement pour Shakspeare, comme l'auteur dont les ouvrages immortels étaient présens au souvenir de tout le monde. Shakspeare eut donc la préférence, el le Songe d'une nuit d'été fut celle de ses pièces qu'on choisit, comme offrant la plus grande variété de caractères, et

(1) Bell's British théâtre , collection in-18, avec vignettes et figures. — Ed.

(2) Âncient and modem drama : c'est un choix de chefs-d'œuvre de la scène anglais •• depuis son origine jusqu'à nos jours. Ce recueil, dont Walter Scott a e'Ié l'éditeur, est divise' en trage'dies, comédies, opéras , etc.; il forme /j vol. in-8, compactes. — Kn.

par conséquent devantproduire plus d'effet dans le tableau qu'on voulait présenter. Toute la compagnie rivalisa d'activité pour se procurer dans les environs , s'il était possible , soit des exemplaires détacbés de cette comédie , soit le volume des œuvres de Shakspeare dans lequel elle se trouve; car, quoique lady Pénélope déclarâtque quiconque savait lire connaissait son Shakspeare par cœur , il paraît que la société réunie aux eaux de Sainl-Ronan n'était guère familière avec les pièces de cet auteur qui ne sont pas restées au théâtre, à l'exception du petit nombre de ceux qu'on aurait pu nommer lecteurs par excellence.

La distribution des rôles fut le sujet de considération qui s'offrit ensuite , dès que ceux qui avaient dessein de représenter un personnage se furent rafraîchi la mémoire en lisant la pièce. Le rôle de Thésée fut abandonné à Mowbray d'une voix unanime ; celui qui donnait la fête avait un droit incontestable à représenter le duc d'Athènes. Le costume d'Amazone , un casque et un panache ; un corset, et une ceinture de soie bleu de ciel serrée par une boucle enrichie de diamans , firent agréer à lady Binks le rôle d'Hippolyte \ La taille de miss Mowbray , plus élevée que celle de Jady Pénélope , rendit indispensable de lui laisser celui d'Hélène 2, et Sa Seigneurie fut obligée de se contenter du personnage un peu boudeur d'Hermia 3. On avait résolu , par politesse , de donner au jeune comte d'Etherington le rôle de Lysandre 4; mais Sa Seigneurie, préférant le comique au pathétique , ne voulut se charger que de celui du magnanime Bottom5, et il donna un échantillon si heureux de la manière dont il s'en acquitterait, que chacun fut enchanté de la condescendance qu'il

(i) Reine des Amazones. — Ed.

(2) Amante de Démétrius. — Ed.

(3) Fille d'Egée, amante de Lysandre. — Ed. (^) Amant d'Hermia. — Ed.

(5) Amateur dramatique jouant le principal rôle dans Pyrame et Thisbé, tragédie hurlesque qu'on représente devant Thésée. — Ed.

montrait en consentant à faire connaître le représentant

de Pyrame.

Le rôle d'Egée ' fut assigné au capitaine Mac Turk, dont l'obstination à refuser de paraître sous tout autre costume que celui des montagnards d'Ecosse pensa tout déranger. Enfin, on surmonta cet obstacle, grâce à l'autorité de Childe-Harold 2, qui fait remarquer la ressemblance qui existe entre ce costume et celui des Grecs modernes , et il fut décidé que le kilt 5 en tartan bariolé du clan de Mac Turk serait la tunique d'un montagnard grec ; qu'Egée serait un Maniote , et que le capitaine représenterait Egée.

Chatterly et le peintre , tous deux promeneurs par profession , consentirent à se charger des rôles des deux amans athéniens, Démétrius et Lysandre; et M. Winterblossom, après s'être long-temps excusé, promit enfin, grâce au présent que lui fit lady Pénélope d'un camée antique , ou supposé tel, déjouer le rôle de Philostrate, surintendant des fêtes de Thésée, pourvu que sa goutte lui permît de rester assez long-temps sur le gazon qui devait servir de théâtre.

Des pantalons de mousseline brodée en paillettes, un énorme turban de gaze d'argent, des ailes de même étoffe et des pantoufles brodées firent tout d'un coup de miss Maria Diggs , Oberon , roi des Fées , dont la dignité suprême n'était pourtant qu'imparfaitement représentée par la gaieté un peu folle d'une jeune fille, et par le plaisir irrésistible qu'elle montrait à se voir un si brillant costume. Sa sœur, encore plus jeune qu'elle, fut chargée du rôle de Titania 4 ; et l'on trouva des fées subalternes dans les différentes familles qui étaient aux eaux , les mères voyant avec plaisir leurs enfans figurer sous un costume

(i) Père d'Hermia. — El).

(2) Dans les noies du chant II de Childe-Harold , lord Byron dit qu'il fut frappe, à la vue d'un Albanien , de l'analogie de son costume avec celui du montagnard c'en' sais. — Ed.

(3) Jupon court porté parles montagnards d'Ecosse. — Ed.

(t\) Reine des Fc'es , appelée plus familièrement la reine Mab. — Ed.

avantageux, quoiqu'elles secouassent la tète en remarquant les pantalons de miss Diggs et la jambe droite que lady Binks exposait à la vue du public, grâce à son costume d'Amazone.

On eut recours au docteur Quackleben pour le rôle de la Muraille ' , qu'il remplit à l'aide d'un de ces écrans, vulgairement dits chevaux de bois, dont on se sert pour sécher le linge. Celui du lion fut donné au procureur. Les autres personnages de la pièce de Bottom se trouvèrent aisément parmi les personnes qui étaient aux eaux, et que nous n'avons pas eu occasion de nommer. On fit gaiement maintes répétitions en costume , et chacun assura que tout irait à ravir.

Mais toute l'éloquence du docteur même échoua quand il entreprit de faire une Thisbé de mistress Blower, dont on avait particulièrement besoin pour ce rôle.

— La vérité, dit-elle, c'est que John Blower, le brave homme! à qui, comme à tous les marins, il fallait toujours quelque frasque , me mena une fois voir une certaine mistress Siddons. Je crus que nous serions étouffés avant de pouvoir entrer, et ma pauvre robe fut déchirée à la taille, sans compter les quatre beaux shillings blancs comme un lis qu'il nous en coûta. Nous vîmes paraître trois vieilles effrayantes , avec des balais , qui voulaient ensorceler la femme d'un marin 2 : j'en eus bientôt assez et je voulus m'en aller. John Blower y consentit, mais nous eûmes une autre bataille à livrer pour sortir. Milady Penfetler et tout ce beau monde peuvent faire ce qu'il leur plaît, mais moi, docteur Cakcleben, je crois que c'est un blasphème que de nous montrer autrement que notre Créateur nous a faits.

— Vous êtes dans l'erreur, ma chère mistress Blower , répondit le docteur, dans la plus grande erreur possible.

(i) Dans la tragédie burlesque JePyraine et Thisbé, c'est un acleur qui représente la muraille séparant les deux amans. — Ed. (2) Macbeth. — . Eu.

Il ne s'agit de rien de sérieux; eeei n'est qu'un placebo , rien qu'un divertissement pour égayer l'esprit et aider l'effet des eaux ; la gaieté contribue beaucoup à la santé.

— Ne me parlez pas de santé , docteur Kiltlepin; croycûtvous que la santé de ce pauvre capitaine Mac Turk s'en trouvera mieux parce qu'il s'habille, par une matinée froide, comme ces mannequins J qu'on voit à la porte des boutiques de tabac, et qu'il montre ses jambes flétries, bleues comme une tète de bleuet? Quant à moi, je frissonne rien qu'a le voir. Et vous-même, docteur, quel plaisir pouvez-vous trouver à vous promener le dos caché par un écran couvert de papier, et peint comme un mur en briques et en plâtre? Croyez-vous que vous vous en porterez mieux? Non, docteur Kiltlepin, je n'irai pas voir toutes leurs vanités; et, s'il n'y a pas quelqu'un de décent pour prendre soin de moi , comme je n'aime pas à rester seule toute une soirée, j'irai passer celle-là chez M. Sowerbrowst, le marchand de drèche ; c'est un homme agréable, sensé, et. qui est sur un bon pied dans le monde.

— Au diable soit Sowerbrowst ! pensa le docteur; si j'avais cru le rencontrer ainsi sur mon chemin, je ne l'aurais pas si promptement guéri de sa dyspepsie. — Ma chère mistress Blower, dit-il à la veuve, il y a bien un grain de folie dans cette affaire, il faut que j'en convienne ; mais il a été décidé que tout ce qu'il y a de gens comme il faut aux eaux se trouveraient à cette représentation ; on ne parle que de cela dans tout le pays depuis un mois, et il se passera plus d'un an avant qu'on l'oublie. Si vous ne faisiez pas comme les autres en cette occasion, mistress Blower, réfléchissez à tous les qaen dira-t-on qui en résulteraient. Personne ne croira que vous ayez reçu une carte d'invitation , quand même vous la suspendriez à votre cou , comme une étiquette a une fiole de pharmacie.

— Si vous croyez cela, docteur Kirckhcrbcn, dit la veuve

(i) Les marchands de (abat-, en Angli terre, ont souvent pour enseigne uu montagnard écossais, — Tfl .

DE SAINT-RONÀN. 291

alarmée à l'idée du risque qu'elle courait de déchoir de sa considération, j'irai voir cette mascarade comme les autres. S'il y a honte et péché à cela, la honte et le péché retombent sur ceux qui en sont cause. Mais je ne mettrai pas leurs déguisemens papistes, moi qui ai vécu, je ne dirai pas combien d'années , à North-Leith, tant comme fille que comme femme , et qui ai une réputation à conserver parmi les saints et parmi les pécheurs. Mais, puisque vous allez faire de vous un mur de pierres et de ciment, docteur Kicklnben , qui prendra soin de moi , si je me trouve mal?

— Si telle est votre détermination, ma chère mistress Blower, je renoncerai au rôle de la Muraille. Milady doit prendre ma profession en considération. Elle doit faire attention que mon devoir est de m'occuper de mes malades, de préférence à toutes les comédies; et, pour veiller aune santé comme la vôtre, mistress Blower, je sacrifierais le théâtre tout entier, depuis Shakspeare jusqu'à O'Keeffe 1.

Une résolution si magnanime soulagea considérablement le cœur de la veuve , car elle aurait probablement considéré la persévérance du docteur dans un plan qu'elle avait hautement marqué du sceau de sa désapprobation , comme une espèce de renonciation. En conséquence, par suite d'un arrangement qui eut le bonheur de convenir à toutes les parties , il fut convenu que le docteur accompagnerait sa chère veuve au château des Shaws sans masque et sans costume, et que l'écran dont son dos devait être chargé passerait sur les larges épaules d'un avocat sans causes, très-propre à jouer le rôle de la Muraille , puisqu'il avait la tète plus dure que le mur le plus solide.

Nous ne nous arrêterons pas à décrire les divers travaux de corps et d'esprit qui occupèrent toute la compagnie pendant le temps qui s'écoula entre l'époque où tous ces arrangemens furent définitivement arrêtés, et le jour où

(i) Autour dramatique ne cp. Irlande.

ils devaient être mis à exécution. Nous n'essaierons pas de peindre comment les plus riches personnages employèrent le secours des missives et des exprès pour faire des recherches dans la Galerie de la Mode , afin d'y trouver les plus beaux échantillons de parure orientale ; comment ceux qui n'avaient pas de diamans y suppléèrent par des pierres de Bristol; comment les marchands du pays perdirent patience en s'entendant demander des marchandises dont ils ne connaissaient pas même le nom ; enfin , comment les dames les plus économes changèrent des fichus en turbans, métamorphosèrent des cotillons en pantalons, et taillèrent, rognèrent et gâtèrent de bonnes robes et de beaux jupons pour en faire quelque chose qui ressemblât à une draperie antique. Qui pourrait décrire les merveilles que produisirent des aiguilles infatigables et des ciseaux bien affilés , à l'aide du fil et du dé , sur de la gaze d'argent et de la mousseline lamée, et la manière dont les belles nymphes des eaux de Saint-Ronan réussirent, sinon à se donner tout à-fait la ressemblance de Grecques païennes, du moins à perdre l'air de chrétiennes raisonnables?

Il n'est pas plus nécessaire d'appuyer sur les divers moyens que tout le beau monde employa pour se transporter du nouveau Spa au château des Shaws. Ils différèrent suivant la fortune et les prétentions de chacun de ceux qui s'y rendirent. On y vit depuis le char élégant du lord , avec des coureurs en avant, jusqu'à l'humble charrette chargée des personnages les moins importans. Les deux chaises de poste de l'hôtel furent mises en réquisition, et elles firent tant de fois le chemin du nouveau village au château, qu'elles semblaient changées en diligences. Ce fut un jour de bonheur pour les postillons et de malheur pour les chevaux de poste , tant il est rare que le même événement affecte de la même manière , soit en bien, soit en mal, toutes les classes d'une société, quelle qu'en puisse être la constitution.

Dans le fait ? la disette de voitures était si grande qu'on s'adressa même, en toute humilité, à Meg Dods, pour qu'elle voulût bien, pour ce jour seulement, et attendu l'urgence , louer son vieux wisky pour faire quelques voyages au château des Shaws. Mais un vil intérêt ne pouvait l'emporter, dans l'esprit intrépide de Meg, sur son animosité contre ses voisins de l'odieuse mare. Sa voiture, répondit-elle, était retenue par son hôte et le ministre, et du diable si elle servait à quelque autre ; il fallait que chaque hareng fût pendu par sa tète.

En conséquence, à l'heure convenable, on vit sortir de chez elle le fameux wisky, dans lequel, caché avec soin par les rideaux de cuir, pour se dérober à la vue de tout le fretin du vieux village , était assis le nabab Touchwcod, en costume de négociant indien ou de shroff, comme on les appelle. M. Cargill n'aurait peut-être pas été si ponctuel , si des messages que son ami lui avait envoyés coup sur coup pendant la matinée, et qui s'étaient suivis comme les morceaux de papier que les enfans font monter à la corde de leur cerf-volant, ne lui eussent donné tant d'alertes, que M. Touchwood le trouva prêt à partir. Le wisky n'attendit pas à la porte du presbytère plus de dix mi-, nutes , temps que le digne ministre employa à chercher ses lunettes, qu'il découvrit enfin sur son nez.

Assis à côté de son nouvel ami , M. Cargill arriva sans accident au château des Shaws. La porte en était entourée par un groupe de marmots poussant des cris assourdissans , et tellement transportés de joie et de surprise en voyant les figures étranges qui descendaient de chaque voiture, que la mine rébarbative et la voix bien connue du bedeau Johnie Tirlsneck, mis en réquisition pour leur imposer, ne pouvaient venir à bout de les réduire au silence. Ces petits intrus si bruyans, qu'on croyait favorisés sous main par Clara Mowbray, étaient exclus de la cour, au fond de laquelle s'élevait le château, par deux palefreniers armés de longs fouets , et ils ne pouvaient sa-

hier de leurs acclamations perçantes chaque personnage, que le long d'une petite avenue qui conduisait de la porte extérieure à celle du château.

Leurs cris joyeux redoublèrent quand ils virent paraître le nabab et le ministre : le premier méritait ces acclamations par l'aisance avec laquelle il portait son turban blanc : le second excitait la surprise parce qu'il ne se montrait que rarement en public, et en donnant le spectacle singulier d'un ministre de l'église presbytérienne d'Ecosse, portant un habit d'une coupe si antique qu'on en chercherait en vain un semblable dans l'assemblée générale du clergé , donnant familièrement le bras à un négociant indien. Les deux amis s'arrêtèrent un moment à la porte extérieure, pour admirer la façade du vieux château où allait se passer une scène de gaieté , telle qu'il n'en avait pas vu depuis long-temps.

Le château des Shaws, quoique décoré du nom de château , n'offrait aucune apparence de fortification ; et cet édifice n'avait jamais été construit que pour l'habitation d'une famille paisible. La façade en était peu élevée , et chargée de quelques ornemens de mauvais goût, qui réunissaient, ou plutôt confondaient les genres d'architecture grecque et gothique, comme c'était l'usage sous les règnes de Jacques VI, roi d'Ecosse, et de son malheureux hls. La cour formait un petit carré, dont deux côtés étaient occupés par les bâtimens à l'usage de la famille , et le troisième par les écuries , seule partie de tout l'édifice qui fut en très-bon état, M. Mowbray ayant eu soin d'y faire faire toutes les réparations nécessaires. Le quatrième côté du carré était fermé j3ar un mur d'abri , dans lequel était ouverte une porte en face de l'avenue.

Au totai, c'était un genre de construction qu'on peut retrouver encore aujourd'hui en Ecosse sur ces anciens domaines où la rage de donner à leur habitation un air de parc n'a pas déterminé les propriétaires a abattre les vénérables murailles que leurs pères avaient fait élever pour

abriter leurs demeures, et à ouvrir îe passage auvent glacial du nord-est, On pourrait comparer cette manie aux prétentions d'une vieille fille de cinquante ans, qui se gèle pour les beaux yeux du public en lui montrant ses bras décharnés , son cou ridé et son sein flétri *.

Une porte à deux battans, que l'hospitalité tenait ouverte en cette occasion, admettait la compagnie dans un vestibule bas et mal éclairé, où Mowbray en personne , portant le costume de Thésée , mais n'ayant encore ni panache, ni manteau ducal, se tenait pour recevoir ses hôtes, et indiquer à chacun d'eux où il devait se rendre. Ceux qui avaient un rôle à jouer dans la représentation du jour étaient conduits dans un vieux salon destiné à servir de loyer, et communiquant à des appartenons situés sur la droite, où l'on avait disposé a la hâte tout ce qui pouvait être nécessaire pour compléter les toilettes. Ceux qui ne devaient être que spectateurs passaient dans une grande salle sur la gauche , presque sans meubles , ayant autrefois servi de salle à manger. Une porte vitrée, garnie d'un store, servait de communication de cet appartement au jardin, où l'on voyait un grand nombre d'ifs et de houx que le vieux jardinier avait encore soin de tailler et d'entretenir d'après les principes qu'un Hollandais a jugé à propos de consacrer dans un poëme didactique sur X An topiaria.

Un site pittoresque au milieu duquel se trouvait une belle pelouse de gazon et entouré de grandes haies taillées en murailles, avait été choisi comme le local le plus convenable pour la représentation des tableaux dramatiques. D'abord un terrain couvert de verdure , et montant en colline , offrait un emplacement propice pour placer des sièges pour les spectateurs, qui dominaient complètement sur ce théâtre champêtre ; car on avait sacrifié tous les arbrisseaux dont le feuillage eût intercepté la vue. .Des

(l)Bidicule très-commun dans les bals anglais. — Ed.

296 LES EÂ.IJX

paravens, que des domestiques avaient ordre d'enlever au moment convenable, devaient produire le même effet que le lever de la toile dans un spectacle. Une allée couverte en treillage, qui, traversant une autre partie du jardin, aboutissait à une porte ouverte dans l'aile droite du bâtiment, semblait avoir été faite exprès pour servir de communication entre le théâtre et le foyer, d'où les acteurs pouvaient venir sans être aperçus des spectateurs. Des arrangemens aussi commodes avaient même décidé les artistes amateurs, ou du moins ceux qui remplissaient les fonctions de directeurs, à donner plus d'étendue à leur premier plan; et, au lieu d'offrir aux spectateurs un seul groupe, suivant leur intention primitive, ils se trouvèrent en état d'en présenter trois ou quatre , choisis et arrangés dans différentes scènes de la même pièce ; ce qui devait prolonger et varier le divertissement, et ce qui en outre avait l'avantage de séparer les scènes tragiques des scènes comiques, et de les faire contraster ensemble.

On se promena quelque temps dans le jardin, mais il n'offrait guère d'intérêt pour personne. Après avoir reconnu divers individus qui, se prêtant à l'humeur du jour, étaient arrivés déguisés en chanteurs de ballades, en marchands forains, en bergers, en montagnards, etc., chacun commença à se diriger vers l'endroit où des sièges avaient été préparés, et où les paravens étendus en face du théâtre annonçaient que les spectateurs devaient se réunir, et faisaient naître l'attente, d'autant plus qu'un ccriteau placé au bord de la pelouse portait ces mots, pris dans la pièce même : Ce boulingrin nous servira de théâtre , et ce buisson cT aubépine de foyer. Un délai d'environ dix minutes commençait à exciter parmi les spectateurs quelques murmures d'impatience qu'ils avaient peine à retenir, quand le son du violon de Gow se fit entendre derrière une haie où il avait établi son petit orchestre. Le silence se rétablit sur-le-champ, tandis que

Par un air gai d'Ecosse il débute avec feu.

Mais , quand il passa à un adagio , et que sa musique soupira les accens plaintifs du ehâteau de Roslin, les échos du vieux château, si long-temps endormis, se réveillèrent au bruit des applaudissemens que l'Ecossais ne manque jamais d'accorder au ménestrel habile qui lui fait entendre les chants de son pays.

— C'est bien le fils de son père , dit Touchwood au ministre; car ils avaient trouvé le moyen de se placer l'un et l'autre presque au centre de l'assemblée, ïl y a bien des années que j'ai entendu le vieux Neil à Inverness; et, pour dire la vérité, je passai même une partie de la nuit avec lui à manger des crêpes et à boire de la bière d'Athol; — je ne m'attendais pas à rencontrer son pareil de mon vivant. Mais chut! le rideau se lève.

On enlevait effectivement les paravens; et Ton vit Hermia, Hélène et leurs amans paraître dans des attitudes annonçant la scène de confusion occasionée par l'erreur duPuck1.

M. Chatterly et le peintre ne jouèrent leur rôle ni mieux ni plus mal que ne le font ordinairement des acteurs de société., Ce qu'on peut dire de mieux en leur faveur, c'est qu'ils semblaient presque honteux de leurs vètemens exotiques et de la manière dont ils étaient exposés à tous les regards.

Cette faiblesse venait à contre-temps ; mais lady Pénélope en était à l'abri, grâce à sa triple cuirasse d'amourpropre. Elle minaudait, prenait un maintien maniéré ; et, quoique sa taille ne fût pas très-avantageuse, et que le temps n'eût pas respecté des traits qui n'avaient jamais été très-remarquables, elle semblait vouloir fixer tous les regards sur la charmante fille d'Egée. L'air d'humeur qui est dans le rôle d'Hermia devenait naturel en elle par la découverte que miss Mowbray était mieux mise qu'elle; découverte qu'elle venait de faire, attendu que Clara n'a-

(l) Lutin qui Tail prendre à un des amnns le philtre pnionrevtx destine à l'autre.

-Ed.

vait assisté qu'une seule fois aux répétitions de l'hôtel, et qu'elle n'y avait point paru en costume.

Mais Sa Seigneurie ne souffrit pas que le sentiment pénible de l'infériorité à laquelle elle se voyait condamnée à l'instant où elle comptait sur un triomphe l'emportât sur le désir qu'elle avait de briller, pour nuire le moins du monde à la manière dont elle s'était promis de se montrer dans cette scène. Ce genre de divertissement ne permettait guère les gestes; mais elle s'en dédommagea par une multitude de grimaces, qui, du moins pour la variété, auraient pu le disputer aux changemens rapides que Garrick savait opérer avec tant d'art dans le jeu de sa physionomie. Elle mettait à la torture ses pauvres traits afin de leur donner un air d'amour passionné pour Lysandre ; elle essaya aussi d'y substituer l'expression de l'étonnement et de l'orgueil offensé, quand elle tournait les yeux sur Démétrius ; et enfin elle lança sur Hélène un regard qui imitait le plus heureusement possible celui d'une rivale courroucée, qui, sentant que les larmes ne peuvent suffire pour soulager son cœur, est sur le point d'avoir recours à ses ongles l.

Il ne pouvait exister un contraste plus frappant dans les regards , dans le maintien et dans la taille , que celui qu'on remarquait entre Hermia et Hélène. Dans ce dernier rôle , les belles formes et le costume étranger de miss Mowbray attiraient tous les yeux. Elle tenait sa place sur le théâtre comme une sentinelle remplit la consigne qui lui a été donnée; car elle avait dit auparavant à son frère que, quoiqu'elle consentît, pour cédera ses importunités, à jouer son rôle dans cette représentation , elle n'entendait y figurer que comme faisant partie d'un tableau, et non comme actrice ; et , en conséquence , une figure peinte sur la toile n'aurait guère été plus immobile. L'expression de sa physionomie paraissait être celle du chagrin et de

(i) Hermia dit à Hélène, dans la pièce : — Je ne suis pas encore tombée si bas que mes ongles ne puissent atteindre à tes yeux.-— Ed.

la perplexité appartenant à son rôle; mais il s'y mêlait de temps en temps un air d'ironie comme si elle avait méprisé ce genre d'amusement, s'en voulant à elle-même d'avoir daigné y prendre part. Un sentiment de timidité avait substitué à sa pâleur habituelle une légère teinte d'incarnat; et, quand les spectateurs virent ornée de la splendeur et des grâces d'un riche costume oriental celle qu'ils avaient été accoutumés à voir jusqu'alors vêtue de la manière la plus simple, ce contraste leur fit éprouver un nouveau charme occasioné par la surprise, de sorte que les applaudissemens semblaient dirigés vers elle seule, non moins sincères que ceux qu'arrache à son auditoire l'acteur de talent.

— Cette pauvre lady Pénélope! dit l'honnêle mistress Blower, qui , ayant une fois surmonté les scrupules que lui inspirait ce genre de divertissement, commençait à y prendre un intérêt particulier; j'ai vraiment compassion de sa pauvre figure, car elle lui donne autant d'ouvrage qu'en avaient les voiles du navire de mon pauvre défunt par un ouragan. Oh! docteur Cackleben , ne pensez-vous pas qu'elle aurait besoin, s'il était possible, qu'on lui passât sur le visage un fer pour rabattre un peu ses rides?

— Chut! chut! ma bonne et chère mistress Blower , répondit le docteur ; lady Pénélope est une femme de qualité, je suis son médecin, et ces personnes-là jouent toujours parfaitement. Vous devez comprendre qu'on ne siffle jamais à un spectacle de société. Hem !

— Vous pouvez dire ce que vous voudrez, docteur, mais il n'y a rien de si fou qu'une vieille folle. Si elle était aussi jeune et aussi belle que miss Mowbray, à la bonne heure. Ce n'est pas que j'aie jamais trouvé miss Mowbray

trop belle ; mais le costume le costume fait une grande

différence. Ce schall qu'elle a, j'ose dire qu'on n'en a jamais vu un pareil en Ecosse; c'est un vrai schall des Indes, je le gagerais.

— Un vrai schaîl des Indes î répéta M. Touchwood avec un accent de dédain qui troubla un peu l'air de sérénité de mistress Blower. Et pour quoi voudriez-vous donc qu'on le prit, madame?

— Je n'en sais rien, monsieur, répondit la veuve en se serrant contre le docteur; car, comme elle en convint ensuite , le ton un peu brusque du voyageur et son air étranger n'étaient pas tout-à-fait de son goût. Reprenant ensuite courage et arrangeant son schall sur ses épaules, elle ajouta : — On fait de beaux schalls à Paisley, et vous auriez de la peine à les distinguer de ceux des pays étrangers.

— Ne pas distinguer des schâlls de Paisley de ceux des Indes, madame! Piien qu'en y touchant du bout du petit doigt un aveugle les distinguerait. Ce schall est le plus beau que j'aie encore vu dans la Grande-Bretagne; et, même à cette distance, je puis prononcer que c'est un vrai Unie.

— Le schall et celle qui le porte peuvent être aussi cossus ' l'un que l'autre , monsieur; et à présent que je le regarde une seconde fois , je déclare qu'il est d'une beauté parfaite.

— Je vous ai dit fozie, madame, et non cossu. Les shroffs de Surate m'ont dit qu'on les fabrique avec le duvet qui se trouve sous les longs poils de chèvres.

— Vous voulez dire des moutons, monsieur, car les chèvres n'ont pas de laine.

— Je vous dis, madame, qu'on n'y emploie que le duvet que les chèvres portent sur la peau. Et la supériorité des couleurs ! Ce lotie que vous voyez conservera sa couleur tant qu'il en existera un haillon. On les lègue à ses petits-enfans.

— Oui, la couleur en est avenante. Quelque chose comme dos de souris, — un peu plus foncé pourtant; je voudrais bien savoir comment on l'appelle.

(i)Dans le lexlc, mistress Blower entend cozu peur iozie , <i ce mol j-rcto à l'équivoque. — Tr.

— C'est une couleur très-açlmirée dans l'Inde, madame, dit Touchwood , qui était tombé sur un sujet favori. Les musulmans disent qu'elle tient le milieu entre la couleur de l'éléphant et celle àufaughta.

— En vérité, monsieur, je ne suis pas plus savante que je ne l'étais.

— hefaughta, madame, ainsi nommé par les Maures , et que les Indous appellent hollah , est une espèce de pigeon que les musulmans des Indes considèrent comme sacré , parce qu'ils pensent qu'il s'est teint la poitrine dans le sang d'Ali. Mais je vois qu'on étend les paravens. — M. Cargill, composez- vous un sermon, mon cher ami? A quoi diable pensez-vous ?

Pendant presque toute la scène, M. Cargill, presque sans s'en apercevoir, avait eu les yeux constamment fixés, et avec la plus vive attention , sur Clara Mowbray. Lorsque la voix de son compagnon le tira de sa rêverie, il s'écria : — Qu'elle est aimable! Qu'elle est malheureuse! Il faut que je la voie ! je la verrai.

— Vous la verrez, dit Touchwood , trop accoutumé aux singularités de son ami pour chercher de la raison et de la liaison dans ce qu'il disait; parbleu! vous la verrez, et même vous lui parlerez si cela vous fait plaisir. On assure, ajouta-t-il en baissant la voix , que Mowbray est ruiné. J'ai peine à le croire, puisqu'il peut parer sa sœur comme une Begum de l'Inde. Avez-vous jamais vu un schall aussi splendide?

— Splendeur achetée bien cher! dit M. Cargill en poussant un profond soupir ; plût au ciel que le prix en fut payé!

— J'en doute , répondit le voyageur; il est probablement porté sur les livres du marchand; et quant au prix, j'ai vu donner sur les lieux mille roupies d'un schall tel que celui-là. Mais, chut! j'entends Nathael qui prélude. Eh! sur ma foi , voila qu'on emporte les paravens ! Hé bien ! ils ont pitié de nous ; ils ne nous font pas attendre long-

temps, les entr'actes de leurs folies ne sont pas longs : j'aime un feu vif et roulant dans les vanités du monde. Quand la folie marche à pas lents, comme si elle suivait un convoi, et qu'elle donne à ses grelots le son d'une cloche d'enterrement, ce n'est certes pas très-gai.

Une musique qui commença par un mouvement lent et qui se termina par un allégro plein de vivacité, introduisit sur la scène ces créations délicieuses de l'imagination la plus riche qui ait jamais enfanté des prodiges, l'Oberon et la Titania de Shakspeare. La majesté lilliputienne du capitaine de la troupe des fées n'était pas mal représentée par miss Maria Diggs, dont la modestie ne mettait pas de grands obstacles au désir qu'elle avait de le montrer dans toute sa dignité. Elle connaissait déjà l'agrément d'une jambe fine et bien prise, entourée d'un rang de perles et couverte d'un bas de soie couleur de chair, aussi délié qu'une toile d'araignée, et d'un petit pied placé dans une sandale cramoisie. Sa tiare enrichie de pierres précieuses donnait de la noblesse à l'air sérieux avec lequel le roi des fées salua son épouse, lorsque chacun d'eux entra sur la scène à la tete de son cortège.

On avait pris en considération l'impossibilité où sont les enfans de rester en place , et cette partie de la représentation avait été arrangée de manière à former une pantomime plutôt qu'un tableau. La petite reine des fées ne se montra pas au-dessous de son seigneur et maître, et elle lui adressa un regard vraiment féminin d'impatience et, de mépris, pour le payer du compliment hautain qu'il lui fait en l'abordant avec un air d'humeur et en lui disant :

C'est bien mal à propos que par ce clair de lime Je vous rencontre ici, fière Titania.

Quant aux autres enfans, comme c'est l'ordinaire, les urs montraient de l'aisance et de la grâce, les autres étaient gauches et maladroits. Mais les moindres efforts des enfans sont toujours accueillis par des applaudissemens que

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leur donnent, peut-être avec un mélange d'envie et de pitié, ceux qui sont plus avancés en âge. D'ailleurs il y avait dans la compagnie des papas et des mamans dont l'approbation bruyante, quoique paraissant accordée à tous les acteurs , était intérieurement destinée à leurs petits Jacks et à leurs petites Marias; car Marie, quoique le plus joli et le plus classique de tous les noms jadis usités en Ecosse, est maintenant inconnu en ce pays. Les fées jouèrent donc leur rôle, dansèrent quelques pas, et disparurent au milieu des applaudissemens.

La farce, comme on peut l'appeler, de Bottomet de ses compagnons parut ensuite sur le théâtre , et des applaudissemens plus bruyans que jamais accueillirent le jeune comte, qui, avec autant de goût que de dextérité, s'était métamorphosé en bouffon athénien. Il avait strictement observé le costume grec, mais en le distinguant si judicieusement de celui des personnages d'un rang plus élevé, qu'il était impossible de ne pas reconnaître en lui sur-lechamp le grossier artisan d'Athènes. Touchwood fut celui qui exprima le plus haut son approbation , et nous devons en conclure que le costume était très-correct; car si le digne nabab, de même que bien des critiques, ne se distinguait point par un excellent goût, il avait pourtant une mémoire excellente pour tout ce qui tenait aux plus petits faits ; et, tandis que le geste ou le regard plus pathétique d'un acteur n'aurait pu lui inspirer le moindre intérêt, il aurait critiqué très-sévèrement la coupe d'une manche et la couleur d'un ruban de soulier.

Mais tout le mérite du comte d'Etherington ne se borna pas aux agrémens extérieurs; car, si la fortune l'avait abandonné, ses talens, comme ceux d'Hamlet, auraient pu le faire recevoir dans une troupe de comédiens. Il représenta, quoique en pantomime , toute la suffisance dogmatique de Bottom , à l'amusement infini de tous les spectateurs, et surtout de ceux qui connaissaient déjà la pièce ; puis, quand il eut été métamorphosé par Puck, il porta la

nouvelle dignité qu'il venait d'acquérir avec l'air de sentir si bien sa grandeur, malgré la tète d'âne qui lui était tombée sur les épaules, que cette métamorphose, déjà assez sensible en elle-même, en devint doublement comique. Il conserva son caractère dans ses entrevues avec les fées, et dans celles qu'il eut avec MM. Cobweb, Mustard-Seed et Pease-Blossom *, et les autres chevaliers de Titania, qui ne purent garder leur sérieux en voyant la gravité avec laquelle il les invitait à lui gratter la tête.

Le divertissement se termina par la rentrée en scène de tous les personnages. Mowbray conclutque le jeune comte, sans être remarqué lui-même , aurait eu assez de temps pour examiner au moins les charmes extérieurs de Clara, que, dans l'orgueil de son cœur, il ne pouvait s'empêcher de regarder, avec son costume et tous les secours de l'art, comme bien au-dessus de la brillante Amazone, lady Binks elle-même. Il est vrai que Mowbray n'était pas homme à donner la préférence aux traits nobles de la pauvre Clara sur les charmes de la dame fière comme une sultane, dont la physionomie mobile promettait à son adorateur toutes les expressions variées d'un caractère ardent et impétueux, peu accoutumé à se contraindre et méprisant les avis. Cependant, pour lui rendre justice, quoique la préférence qu'il donnait à sa sœur prît peut-être sa source dans l'affection fraternelle plutôt que dans la pureté de son goût, il est certain qu'en cette occasion il reconnut la supériorité de Clara dans toute son étendue. On voyait sur ses lèvres un sourire de satisfaction et d'orgueil, lorsqu'à la fin du divertissement il demanda au comte s'il était content. Les autres acteurs avaient quitté le théâtre; mais le jeune lord y était encore occupé à se débarrasser de son étrange coiffure , lorsque Mowbray lui adressa cette question; et quoiqu'elle lui fût faite en termes généraux, il y attacha un sens particulier.

(l) Toile U'araignec, yrain de moutarde, Heur de pois. — Tr.

— Je consentirais à porter éternellement ma tête d'âne, lui répondit-il , pourvu que mes yeux fussent toujours aussi agréablement employés qu'ils l'ont été pendant cette dernière scène. Mowbray, votre sœur est un ange.

— Prenez garde, milord, que votre parure de tète ne vous ait gâté le goût. Mais pourquoi avez-vous conservé cette ridicule coiffure en paraissantdans la dernière scène? 11 me semble que vous deviez vous y montrer tête découverte.

— Je rougis presque de répondre à cette question. Mais la vérité est que je regarde les premières impressions comme importantes, et c'est ce qui m'a fait penser que je ne devais pas me montrer à votre sœur, pour la première fois, sous le costume de Bottom.

— Vous allez donc changer de costume pour le dîner, milord , si l'on peut donner ce nom à un repas sans cérémonie ?

— Je vais à l'instant dans mon appartement pour travailler à cette métamorphose.

— Et moi je vais dire quelques mots pour congédier mon auditoire; car je vois que chacun reste en place dans l'attente de quelque nouveau tableau.

Ils se séparèrent; et Mowbray, portant encore le costume de Thésée, duc d'Athènes, s'avança devant les spec tateurs, et leur annonça la fin des tableaux dramatiques que les amateurs avaient eu l'honneur de leur présenter , les remerciant en leur nom de l'accueil favorable qu'ils avaient bien voulu leur faire, et ajoutant que s'ils pouvaient s'amuser à se promener environ une heure dans le jardin, une cloche les avertirait quand on aurait préparé quelques rafraîchissemens qu'on se disposait à leur offrir.

Cette annonce fut reçue avec les applaudissemens qui sont toujours dus à l'amphitryon chez qui l'on dîne ; et les spectateurs, quittant les sièges qu'ils avaient occupés devant le théâtre, se dispersèrent dans le jardin , qui était d'une assez grande étendue , pour y chercher quelques

passe-temps. La musique les aida beaucoup dans cette recherche , et peu d'instans après on vit une douzaine de couples

Sur le gazon danser d'un pied léger,

(j'aime les expressions poétiques ) sur l'air de Monymusk. D'autres continuèrent à se promener dans le jardin, rencontrant au bout de chaque allée quelque personnage déguisé d'une manière bizarre, et communiquant aux autres le plaisir qu'ils en recevaient eux-mêmes. La variété des costumes, la facilité que le travestissement donnait à ceux qui avaient de l'esprit et de la gaieté de s'y livrer sans réserve, la disposition où chacun se trouvait de s'amuser et d'amuser les autres, rendaient cette petite mascarade infiniment plus gaie que les fêtes du même genre pour lesquelles on fait de magnifiques apprêts. Il y avait aussi un contraste aussi singulier qu'agréable entre les figures fantastiques qui erraient au hasard dans le jardin, etle paysage paisible qu'offrait le jardin lui-même, où les haies et les arbustes taillés à l'ancienne mode, la distribution régulière du terrain , et deux fontaines ornées de cascades artificielles dont les nymphes avaient été requises de reprendre ce jour-là leurs anciennes fonctions, répandaient partout un air de simplicité champêtre qui semblait appartenir à la génération passée plutôt qu'à celle dont nous faisons partie.

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