‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 22 sur 40 · EMBARRAS · texte numérisé non relu

EMBARRAS

La danse, la gaité, les festins et les chœurs, Sont autant de chemins qu'amour jonche de fleurs. Shakspeare. Peines d'amour perdues.

« Bonnes gens, bon voyage!

La scène en ce moment se charge d'un nuage. » Shakspeare. Même pièce.

M. Touchwood et son inséparable ami, M. Cargill , se promenaient au milieu des groupes joyeux que nous venons de décrire, le premier critiquant avec un profond mépris les efforts maladroits que faisaient plusieurs personnages pour imiter les manières orientales, et faisant remarquer à son compagnon , avec un air satisfait de luimême, la supériorité avec laquelle il les copiait lui-même, en saluant en Maure ou en Persan les différentes têtes à turban qu'il rencontrait; tandis que le ministre, dont l'esprit semblait occupé de quelque projet important, cherchait de tous côtés la beauté qui venait de représenter Hélène, mais sans réussir à l'apercevoir. Enfin il entrevit ce mémorable schall qui avait entraîné son compagnon dans une discussion si savante, et, quittant Touchwood avec une vivacité inquiète tout-à-faît étrangère à ses habitudes, il s'efforça de joindre la personne qui le portait.

— De par le ciel ! s'écria le nabab , le docteur a perdu l'esprit; il est devenu fou, fou à lier, cela est évident. Comment diable se fait-il que , lui qui est à peine en état de trouver son chemin de l'auberge du Croc à son presbytère, il se hasarde à marcher seul au milieu d'une telle scène de confusion! Autant vaudrait qu'il essayât de tra-

verser l'Atlantique sans pilote. Il faut que je lui donne la

chasse, de peur qu'il ne lui arrive malheur.

Mais ce projet d'ami rencontra des obstacles. Au bout de l'allée dans laquelle était Touchwood, il se vit arrêté par un groupe dont le centre était occupé par le capitaine Mac Turk, qui persiflait deux faux montagnards pour en avoir pris le jupon avant d'avoir appris le langage gaélique. Les termes d'insulte et de mépris avec lesquels Je véritable Celte foudroyait les Celtes prétendus n'étaient guère intelligibles pour ces pauvres diables que par le ton et les gestes de l'orateur; mais ils annonçaient une si grande colère, que les infortunés qui l'avaient provoquée par le choix imprudent qu'ils avaient fait de leur déguiscment( c'étaient deux jeunes citadins imberbes venus d'une certaine ville célèbre par ses manufactures ), se repentaient de tout leur cœur de leur témérité, et cherchaient à sortir du jardin par le chemin le plus court, aimant mieux renoncer à leur part du dîner que de s'exposer aux conséquences qui pouvaient résulter du déplaisir de ce Termagant montagnard.

Touchwood s'était à peine frayé un chemin à travers ce groupe, pour continuer à chercher le ministre, que sa course fut interrompue par une troupe de marins, ayant à leur tête sir Bingo Binks, qui , pour jouer au naturel son rôle de contre-maître ivre, avait certes les vrais symptômes de l'ivresse, quoiqu'il n'eût nullement l'air d'un marin. Avec une bordée de juremens qui auraient fait sauler en l'air une flotte tout entière, il ordonna à Touchwood de venir dans ses eaux, attendu que, quoiqu'il ne fut qu'une vieille carcasse mal radoubée, il fallait qu'il se mît encore en mer.

— En mer? répondit Touchwood à l'instant, de tout mon cœur; mais non pas avec un marin d'eau douce pour commandant. — Dites-moi, camarade, savez-vous quels sont les objets d'équipement pour la cavalerie qu'il faut

DE SAINT-KOJNAN. 309

— Allons, allons, mon vieux! ne faites pas le mauvais plaisant. — Des objets d'équipement de cavalerie! et comment diable un navire en aurait-il besoin? Croyez-vous que nous appartenions à la cavalerie navale? — Ah! ah ! camarade, je crois que vous avez trouvé à qui parler.

— Comment, goujon, vous qui n'avez jamais vogué plus loin que l'île des Chiens ' , vous prétendez jouer le rôle de marin, et vous ne connaissez seulement pas la bride de la bouline, la selle du beaupré, la sangle pour hisser les agrès, le mors du câble , le fouet des palans 2. Voilà pour vous apprendre à vouloir soumettre à la presse un marin licencié. — Croyez-moi , virez de bord, ou j'appellerai un constable pour qu'il conduise à la maison de correction le chef de presse et tous ses compagnons.

Un éclat de rire général suivit ce discours; mais comme les rieurs n'étaient pas pour sir Bingo, il ne trouva rien de mieux à faire que de suivre le conseil de son antagoniste; et faisant une pirouette sur le talon, il s'en alla en s'écriant : — Au diable le vieux railleur! qui se serait attendu à trouver tant de termes de marine sous son vieux bonnet de nuit de mousseline!

Touchwood, devenant alors un objet d'attention , fut suivi par quelques rôdeurs, dont il s'efforça de se débarrasser en montrant une impatience qui ne convenait pas trop au décorum de la gravité orientale , mais excitée par son désir de rejoindre son compagnon, et la crainte qu'il ne lui fût arrivé quelque mésaventure depuis qu'il l'avait perdu de vue; car, quoiqu'il eût un aussi bon naturel que personne au monde, M. Touchwood était aussi celui de tous les hommes qui avait la meilleure opinion de soimême, et il était toujours disposé à supposer que sa présence, ses avis, son secours étaient indispensables à ceux avec qui il vivait, non- seulement dans des occasions

(1) lie foi mée pai la Tamise , auprès de Londres. — Ed.

(2) Traduction littérale des termes de marine anglaise; 1rs expressions correspondantes françaises détruiraient l'équivoque. — Tfi.

importantes , mais dans les événemens les plus ordinaires de la vie.

Cependant M. Cargill ne perdait pas de vue le beau schall des Indes, pavillon qui lui faisait reconnaître le navire auquel il donnait la chasse. Enfin il se trouva assez près pour lui dire à voix basse, mais d'un ton empressé :

— Miss Mowbray! miss Mowbray! il faut que je vous parle.

— Et qu'avez-vous à dire à miss Mowbray? lui demanda la dame qui portait le schall, mais sans tourner la tête du coté du ministre.

— J'ai un secret, un important secret à vous communiquer; mais ce ne peut être en cet endroit. Ne vous éloignez pas. Votre bonheur en ce monde, et peut-être dans l'autre, exige que vous m'écoutiez.

La dame , comme pour lui fournir le moyen de l'entretenir sans témoins, le conduisit vers un de ces anciens cabinets de verdure situés dans les bosquets les plus touffus , tels qu'on en trouve souvent dans les jardins semblables à ceux du château des Shaws ; ayant drapé son schall autour de sa tête, de manière que ses traits étaient à demi voilés, elle s'arrêta sous l'ombre épaisse d'un gros platane dont les branches entrecroisées formaient un dôme sur cet endroit, et elle sembla attendre ce qu'il avait à lui dire.

— Le bruit court, dit le ministre avec une sorte d'empressement et de hâte , mais à voix basse et en homme qui ne voulait être entendu que par celle à qui il s'adressait ; le bruit court que vous allez vous marier.

— Et a-t-on la bonté de dire avec qui? demanda la dame d'un ton d'indifférence qui parut confondre le questionneur.

— Jeune dame, répondit-il d'une voix solennelle, si l'on m'avait affirmé sous serment que vous aviez parlé avec cette légèreté, j'aurais refusé de le croire. Avezvous oublié les circonstances dans lesquelles vous vous

trouvez? Ne vous souvenez-vous plus de la promesse que j'ai faite de garder le secret? et je n'aurais peut-être pas dû faire cette promesse, qui n'a été que conditionnelle. Avez-vous pensé qu'un être qui mène une vie aussi retirée que la mienne fût déjà entièrement mort au monde, quand il rampe encore sur sa surface? Apprenez, jeune dame, que si je suis mort aux plaisirs et aux vanités de la vie humaine, je vis encore pour en remplir les devoirs.

— Sur mon honneur, monsieur, à moins qu'il ne vous plaise de vous expliquer plus clairement, il m'est impossible de vous répondre, et même de vous comprendre. Vous parlez trop sérieusement si vous ne faites qu'une plaisanterie de mascarade; mais votre langage est trop obscur si vous avez des intentions sérieuses.

— Miss Mowbray, dit le ministre avec une nouvelle chaleur, que dois-je penser de la manière dont vous me parlez? Est-ce humeur? est-ce légèreté? est-ce aliénation d'esprit? Mais, même après un transport au cerveau, nous gardons le souvenir des causes de notre maladie. Allons, vous m'entendez, vous devez m'entendre, quand je vous dis que je ne puis consentir que vous commettiez un crime pour vous procurer un rang et des richesses terrestres. Je ne le souffrirais pas , quand il s'agirait de vous faire impératrice. Mon chemin est tracé, et si j'entends dire encore un mot de votre alliance avec ce comte, ou quel qu'il puisse être, songez-y bien , je déchirerai le voile, et je ferai connaître à votre frère , à votre prétendu , au monde entier, les causes qui vous empêchent de contracter l'u nion que vous avez en vue , sans contrevenir, je suis obligé de le dire, aux lois de Dieu et à celles des hommes.

— Mais, monsieur, répondit la dame d'un ton qui annonçait plus de curiosité que d'inquiétude, vous ne m'avez pas encore dit en quoi mon mariage vous concerne, et quels motifs vous pouvez avoir pour le blâmer.

— Dans la situation d'esprit où je vous trouve, miss Mowbray, dans le lieu où nous sommes , dans le moment

actuel , c'est un sujet sur lequel je ne puis converser avec vous; et d'ailleurs je suis fâché d'avoir à dire que vous n'y êtes nullement préparée. Il me suffit de vous avoir ouvert les yeux sur votre position. Dans une circonstance plus favorable je chercherai à vous faire sentir, comme c'est mon devoir, l'énormité du crime qu'on dit que vous avez dessein de commettre, et j'agirai en cela avec la liberté d'un homme qui, malgré son humble condition, est appelé à expliquer à ses semblables les lois de son Créateur. En attendant , et d'après l'avertissement, que je viens de vous donner, je ne crains pas que vous fassiez une démarche précipitée.

À ces mots il se retira avec cet air de dignité que donne la conscience d'un devoir qu'on vient de remplir, mais avec une affliction profonde, causée par le ton de légèreté qu'il venait de remarquer. La dame ne fit aucun effort pour le retenir, et entendant des voix qui annonçaient l'approche de quelques personnes, elle sortit du cabinet de verdure et s'en alla du côté opposé.

Le ministre , qui suivait une autre allée, y rencontra un couple qui causait à demi-voix , mais dont le ton de familiarité fut remplacé par un air plus cérémonieux lors de l'arrivée soudaine de M. Cargill. C'étaient lady Binks et le comte d'Etherington; et la belle reine des Amazones semblait avoir pris pour Bottom la partialité que Titania lui avait montrée quelques instans auparavant. — Elle était en conférence secrète avec le ci-devant représentant du tisserand d'Athènes , métamorphosé en ancien cavalier espagnol depuis son retour de sa chambre. Il portait alors le manteau brodé, le chapeau à plumes flottantes, l'épée, le poignard , la guitare. Enfin, son costume riche annonçait le galant qui va donner une sérénade à sa maîtresse. Un masque de soie était suspendu à une boutonnière de son gilet brodé, pour être prêt à lui servir en cas de besoin, comme faisant une partie nécessaire du costume national.

11 arrivait quelquefois à M. Cargill , et nous croyons qu'il peut en arriver autant à tous ceux qui sont sujets à des distractions , que , contre sa coutume , et à peu près de la même manière qu'un rayon du soleil, perçant tout à coup un brouillard, éclaire un objet particulier dans le paysage qu'on a sous les yeux , un souvenir soudain s'offrait à son esprit, et le forçait à agir comme s'il eût éprouvé l'influence d'une certitude et d'une conviction complètes. En cette occasion , il n'eut pas plus tôt jeté les yeux sur le cavalier espagnol , en qui il ne reconnut ni le comte d'Etherington , qu'il n'avait jamais vu , ni Bottom, qu'il avait déjà oublié, qu'il lui saisit une main qui semblait \ouloir se refuser à toueber la sienne , et il s'écria avec émotion et empressement : — Que je suis charmé de vous voir ! le ciel vous a envoyé ici fort à propos.

— Je vous remercie, monsieur, répondit lord Etberington avec la plus grande froideur ; mais je crois que le plaisir de cette rencontre est tout entier de votre côté , car je ne me soutiens pas de vous avoir jamais vu.

— Ne vous nommez-vous pas Bulmer ? Je... je sais qu'il m'arriye quelquefois de commettre des méprises , mais bien certainement Bulmer est votre nom.

— Ni moi ni aucun de mes parrains n'en avons jamais entendu parler, répondit le comte avec un air de politesse froide. Je me nommais Bottom il y a une demi-heure , et c'est peut-être ce qui jette un peu de confusion dans vos idées. Permettez-moi de passer, monsieur, et d'accompagner madame.

— Cela est inutile , dit lady Binks , je vous laisse arranger votre reconnaissance avec votre nouvel ancien ami, milord; il paraît avoir quelque chose à vous dire ; et à ces mots elle s'éloigna, n'étant peut-être pas fâchée d'avoir trouvé cette occasion de montrer un air d'indifférence pour la société du comte en présence d'un homme qui venait de les surprendre dans ce qui pouvait lui avoir paru un moment d'intimité excessive.

31 i LES EAUX

— -Vous me retenez, monsieur, dit le eomte d'Etherington au ministre, qui, quoique flottant dans le doute et l'incertitude , restait pourtant placé devant le jeune lord de manière à ce qu'il lui était impossible dépasser sans pousser M. Cargill d'un côté ou de l'autre. — Il faut réellement que je rejoigne cette dame , ajouta-t-il en faisant un nouvel effort pour suivre lady Binks.

— Jeune homme, dit le ministre d'un ton solennel, vous ne pouvez vous déguiser à moi. Je suis sûr, je suis convaincu que vous êtes M. Bulmer, que le ciel a envoyé ici pour prévenir un crime.

- — Et vous, répondit le lord, vous que je suis convaincu de n'avoir jamais vu de ma vie, vous êtes envoyé ici par le diable pour y apporter la confusion.

— Je vous demande pardon, monsieur, dit Cargill , dont le ton d'assurance du comte commençait à ébranler la conviction ; je vous demande pardon si je commets une méprise , c'est-à-dire si j'en commets une véritable; mais non, je n'en commets pas ; il est impossible que j'en commette une. — Ce regard, ce sourire, non, je ne me trompe pas ; vous êtes Valentin Bulmer, ce même Valen-

lin Bulmer que je Mais je ne veux pas faire ici de vos

affaires particulières un sujet de conversation. Il me suffit de savoir que vous êtes Valentin Bulmer.

— Valentin? Valentin? — Je ne suis ni Valentin ni Orson *, monsieur, et je vous souhaite le bonjour.

— Un instant, monsieur, un instant, s'il vous plaît. Si vous ne voulez pas vous faire connaître à moi , c'est peut-être parce que vous ne me reconnaissez pas moimême. Permettez-moi donc de vous dire que celui qui vous parle est le révérend Josiah Cargill , ministre de Saint-Ronan.

— Si vous êtes revêtu de ce caractère respectable, monsieur, ce qui m'est indifférent , je crois que lorsque votre

(t) Illusion aux deux béros d'un roman populaire de la Bibliothèque bleu?. — Ed.

coup du matin vous porte ainsi au cerveau , vous devriez rester chez vous et garder le lit, au lieu de venir en compagnie.

— Au nom du ciel ! jeune homme, cessez des plaisanteries si indécentes et si peu convenables , et dites-moi si vous n'êtes pas , comme je crois encore que vous l'êtes , le même individu qui , il y a environ sept ans , m'a laissé en dépôt un secret solennel que je ne pourrais divulguer à un autre sans remplir mon cœur d'amertume , et sans risquer de donner lieu aux plus fatales conséquences?

— Vous êtes pressant avec moi, monsieur, dit le comte, et en retour je vous répondrai avec franchise : ■ — Je ne suis pas l'individu pour lequel vous me prenez, et vous pouvez aller le chercher où bon vous semblera. Dans le cours de vos recherches, je vous croirai encore plus heureux si vous retrouvez votre esprit, car je vous dirai franchement que je crois que vous l'avez perdu.

En finissant ces mots, il fit un geste qui annonçait une intention positive d'avancer, et M. Cargill n'eut d'autre alternative que de s'écarter pour le laisser passer.

Le digne ministre resta immobile, comme s'il avait pris racine , et se livrant à son habitude de penser tout haut , il s'écria :

— Mon imagination m'a joué bien des tours; mais celuici passe tous les autres. Que peut penser de moi ce jeune homme? Il faut que ce soit la conversation que je viens d'avoir avec cette infortunée qui ait fait assez d'impression sur moi pour me fasciner les yeux, et me faire rattacher à mon histoire la figure du premier étranger que j'ai rencontré. Mais que doit-il penser de moi ?

— Ce qu'en pensent tous ceux qui vous connaissent , lui répondit son ami Touchwood en le frappant sur l'épaule pour éveiller son attention ; c'est-à-dire que vous êtes un malheureux philosophe de Laputa qui a perdu son Jlapper ' dans la foule. Allons, suivez-moi. Une fois à mon

(i) Flapper, tapeur ; serviteur dont sr servaient les savans de l'île imaginaire de

côté, vous n'avez plus rien à craindre. Mais à présent que je vous envisage, vous avez l'air d'avoir vu un basilic. Ce n'est pourtant pas qu'il en existe, sans quoi j'en aurais vu moi-même quelqu'un dans le cours de mes voyages. Mais vous êtes pâle, vous seinblcz interdit, effrayé ; que diable avez- vous donc?

— Rien ; si ce n'est que je viens à l'instant même de faire une insigne folie.

— N'est-ce que cela ? Il n'y a pas de quoi pleurer, prophète. L'homme le plus sage en fait autant au moins deux fois par jour.

— Mais j'ai été sur le point de dévoiler à un étranger un secret important qui touche l'honneur d'une noble famille.

— Vous avez tort, Docteur; prenez-y garde à l'avenir. Quant à moi , je vous conseillerais de ne jamais parler, même à votre bedeau Willie Watson , sans vous être assuré, au moins par trois questions et autant de réponses, que c'est bien lui en corps et en personne que vous avez sous les yeux , et que votre imagination n'a pas prêté a quelque étranger la perruque rousse et l'habit brun râpé de l'honnête Willie. Allons, venez, venez.

A ces mots il entraîna le ministre déconcerté, qui allégua en vain tous les prétextes qu'il put imaginer pour se dispenser de rester plus long-temps aux Shaws, et se dérober à une scène de gaieté dans laquelle il se trouvait si inopinément engagé. Il voulut s'excuser sur un mal de tête; son ami l'assura que le dîner et quelques verres de vin le dissiperaient complètement. Il prétendit ensuite qu'il avait des affaires ; Touchwood lui répondit qu'il ne pouvait en avoir d'autres que de préparer son sermon pour le dimanche suivant, et qu'il lui restait encore deux

Swift, pour rappeler leur mémoire. Ce servileur était arme d'une vessie pleine de poids secs, avec laquelle il touchait l'organe demi sou maître avait besoin de réveiller l'attention pour voie ou pour écouler, pour parler ou pour exercer le sens du lact. Voyez les Voyages de Gulliver. — Ko.

jours tout entiers. Enfin il avoua qu'il avait quelque répugnance à revoir l'étranger qu'il avait si obstinément voulu reconnaître à cause d'une ressemblance qui , comme il en était maintenant persuadé , n'existait que dans son imagination. Le voyageur traita ce scrupule avec mépris, et lui dit que des convives qui se rassemblaient en si grand nombre , en pareille occasion , n'avaient pas plus affaire les uns aux autres que s'ils se rencontraient dans un caravansérail.

— Ainsi donc, continua-t-il , vous n'avez pas besoin de lui adresser un seul mot par forme d'apologie ou autrement; mais , ce qui vaut encore mieux , moi qui ai vu le monde , je me chargerai de lui parler pour vous.

Touchwood , tout en adressant ses répliques au ministre , l'entraînait du côté de la maison où la compagnie se rassemblait au son de la cloche , dans le vieux salon dont nous avons déjà parlé , avant de passer dans la grande salle à manger où étaient préparés les rafraîchissemens.

— Maintenant, Docteur, dit au ministre son ami officieux , désignez-moi lequel de tous ces gens-là a été l'objet de votre bévue. Est-ce ce montagnard? Est-ce cet impertinent qui veut se faire passer pour un contre-maître? Lequel est-ce enfin ? Ha ! les voilà qui passent deux à deux, à la manière de Nevvgate. Le jeune seigneur du château avec la vieille lady Pénélope ; veut-il se donner pour un Ulysse? Je doute qu'il en soit un. Le comte d'Etherington avec lady Binks. Il me semble qu'il aurait dû donner la main à miss Mowbray.

— De qui parlez-vous? s'écria le ministre. Est-ce de ce jeune homme en habit espagnol? Se peut-il que ce soit un comte?

— Oh! oh! dit le voyageur, ai-je donc découvert le lutin qui vous a effarouché? Venez, venez, vous dis-je; je vais vous faire faire connaissance avec lui.

En même temps il l'entraîna du côté du comte ; et, avant

que le ministre eût pu lui faire comprendre sa répugnance,

la cérémonie de sa présentation avait déjà eu lieu.

— Lord Etherington, permettez-moi de vous présenter M. Cargill, ministre de cette paroisse, homme savant, mais dont l'esprit est souvent dans la Terre-Sainte quand son corps est au milieu de ses amis. Il a le plus grand regret d'avoir pris Votre Seigneurie Dieu sait pour qui ; mais quand vous le connaîtrez , vous verrez qu'il est capable de faire des méprises cent fois plus étranges , et par conséquent nous espérons que Votre Seigneurie ne se regardera pas comme offensée.

— On ne peut se croire offensé par celui qui n'a pas eu dessein de commettre une offense , répondit le comte avec beaucoup d'urbanité. Ce serait moi qui devrais m'excuser auprès de monsieur de la manière brusque avec laquelle je l'ai quitté sans lui donner le temps nécessaire pour un éclaircissement. J'espère qu'il voudra bien me le pardonner; j'accompagnais alors une dame, et cette circonstance rend mon impatience excusable.

M. Cargill avait les yeux fixés sur le jeune comte, tandis que celui-ci s'exprimait avec le ton d'aisance nonchalante d'un homme qui croit devoir adresser quelques mots d'excuses à un inférieur pour soutenir sa réputation de politesse , et qui du reste s'inquiète peu s'il en sera satisfait. Et plus le ministre le regardait et l'écoutait , plus la forte conviction qu'il avait eue que le comte d'Etherington et le jeune Valentin Bulmer étaient la même personne s'évanouissait comme la gelée blanche disparaît sous le premier rayon du soleil du matin. Il s'étonnait même d'avoir jamais pu le croire. Une ressemblance réelle dans les traits pouvait avoir produit en lui cette illusion ; mais il y avait une différence totale dans la taille, dans le ton, dans la manière de s'exprimer; et, comme c'était sur quoi son attention se dirigeait plus particulièrement en ce moment, il était porté à croire qu'il avait confondu deux personnages parfaitement distincts l'un de l'autre.

Le ministre , après avoir balbutié quelques mots d'apologie, voulait se retirer vers le bas de la table , où sa modestie le portait à croire qu'il se trouverait plus convenablement placé ; mais lady Pénélope Penfeatber le retint parle bras en lui disant, de l'air le plus gracieux et le plus persuasif, qu'elle voulait absolument faire sa connaissance, et qu'il fallait qu'il se plaçât près d'elle à la table. Elle avait tant entendu parler de son savoir et de l'excellence de son caractère, elle avait si long-temps désiré de le voir , qu'elle ne pouvait se résoudre à laisser échapper une occasion que l'amour de M. Cargill pour la retraite rendait si rare. En un mot , la prise du Lion Noir était l'ordre du jour, et, ayant réussi à le faire tomber dans ses filets , elle l'emmena d'un air triomphant et le fit asseoira son côté.

Une seconde séparation s'effectua ainsi entreTouchwood et son ami; car lady Pénélope, bien loin de lui faire la même invitation, n'avait pas daigné lui accorder la moindre attention. Le nabab alla donc s'asseoir à l'autre bout de la table, où il excita beaucoup de surprise par la dextérité avec laquelle il mangea un pilau de riz à l'indienne.

M. Cargill, ainsi exposé au feu des batteries de lady Pénélope, sans avoir un bâtiment de conserve pour le soutenir, en trouva bientôt les bordées si vives et si fréquentes, que sa complaisance, qui, depuis bien des années , n'avait pas été mise à l'épreuve des caquets et du bavardage de la société , finit par être poussée à l'extrémité. Elle commença par l'engagera approcher davantage sa chaise de la sienne ; car, dans la terreur que lui inspirait, comme par une sorte d'instinct, le voisinage d'une grande dame, il s'en était écarté autant que cela lui avait été possible.

— J'espère , lui dit-elle ensuite, que la circonstance que nous n'appartenons pas à la même Eglise ne vous inspire aucun préjugé contre moi. Mon père était de la communion épiscopale; car vous pouvez avoir entendu dire,

ajouta-t-elle avec un sourire qui voulait être malin, que nous ne valions pas grand'chose en 1645. Mais tout cela est passé, et je suis sûre que vous avez trop de libéralité dans l'esprit pour que la différence de religion vous donne des préventions contre qui que ce soit. Je puis vous assurer que je suis bien loin de mépriser les formes du service presbytérien. J'ai souvent désiré d'y assister dans un endroit où j'étais certaine d'être instruite et édifiée, je veux dire dans l'église de Saint-Rouan. — Et elle accompagna ces mots d'un sourire gracieux. — Et j'espère bien y aller aussitôt que M. Mowbray aura reçu d'Edimbourg le poêle qu'il a commandé pour le placer dans son banc.

Tout cela était entremêlé de tant de signes de tête, de sourires, declignemens d'œil, et de marques de politesse, que le ministre ne put s'empêcher de penser à une tasse où Ton met une grande quantité de sucre pour faire passer un thé faible et sans parfum. Il n'y répondait que par quelques inclinations de tête et un air d'assentiment; mais c'était tout ce qu'exigeait de lui l'inépuisable lady Pénélope.

— Ah! M. Cargill, continua-t-elle , combien votre profession demande de qualités, non-seulement de l'esprit, mais du cœur! combien elle a de rapport avec les sentimens les plus touchans, les plus charitables, les plus nobles , les plus purs de notre nature ! Vous savez ce que dit Goldsmith :

Fidèle à ses devoirs, aussitôt qu'un l'appelle \ Partout il veille, il prie, et toujours avec zèle.

Et quel portrait que celui d'un ministre de paroisse tracé par Dryden! on le croirait outré si l'on ne rencontrait de temps en temps quelque être, vivant parmi nous, qui nous en rappelle les traits. — Un sourire aussi insinuant qu'expressif sembla indiquer quel était l'être dont elle voulait parler.

(i) Goldsmitu. /.<■ village abandonné. — Eu.

Sous le joug de sou ame il sait courber ses sens,

S'interdit les plaisirs, les plaisirs innocens.

Et pourtant son aspect n'offre rien de sévère ;

Ses traits vous sont garans que sa bouche est sincère.

On n'aperçoit en lui ni hauteur ni fierté;

Il a le regard doux, plaît par sa sainteté....

Tandis que Sa Seigneurie déclamait ce9 vers, les yeux distraits du ministre avouaient que son esprit était ailleurs. Peut-être ses pensées étaient-elles occupées en ce moment à conclure une trêve entre Saladin et Conrad de Montserrat , à moins qu'il ne se retraçât quelqu'un des événemens de cette journée. La dame crut apercevoir en lui une distraction, et s'empressa de rappeler son attention par une question directe.

— Je n'ai pas besoin de vous demander si vous connaissez Dryden, M. Cargill?

—Je n'ai pas cet honneur-là , madame, répondit le ministre sortant de sa rêverie, et n'ayant compris qu'à moitié la question à laquelle il répondait.

— Monsieur! dit lady Pénélope un peu surprise.

— Madame, milady! répondit Cargill avec embarras.

— Je vous demandais si vous admiriez Dryden ; mais vous autres savans , vous êtes si distraits! vous avez peutêtre cru que je vous parlais de Leyden *?

— C'est une lampe qui s'est éteinte trop tôt , madame. Je l'ai fort bien connu.

— Et moi aussi. Il parlait dix langues. Que cela est mortifiant ! Quelle est ma misère , M. Cargill , moi qui n'en connais que cinq ! Mais j'ai étudié un peu depuis ce temps. Il faudra que vous m'aidiez dans mes études, M. Cargill; ce sera un acte de charité. Mais peut-être craindriez-vous de prendre une écolière !

Un frisson, occasioné par d'anciens souvenirs, traversa en ce moment le cœur de Cargill , et lui fit éprouver la

( l) Aule ur écostais, contemporain de l'auteur et sou ami. — Eu.

même angoisse que si la lame d'une épée lui eût passé au travers du corps. Et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer ici qu'un bavard éternel dans la société , de même que l'homme affairé et empressé qui veut traverser une foule, indépendamment des autres inconvéniens dont il peut être cause , manque rarement de toucher quelque point délicat , et de froisser la sensibilité de quelqu'un , sans le savoir et sans s'en inquiéter.

— Il faut aussi , M. Cargill , continua lady Pénélope , que vous m'aidiez dans mes petites charités, maintenant que nous nous connaissons si bien. Il y a cette Anne Heggie, par exemple; je lui ai envoyé hier une bagatelle, mais on m'a dit... Je ne devrais pas le répéter ; mais c'est qu'on aime à bien placer le peu qu'on donne. On m'a dit que... qu'elle n'est pas un objet convenable de charité ; en un mot, qu'elle est mère sans avoir été mariée. Vous sentez, M. Cargill, qu'il me siérait mal d'encourager le désordre et les mauvaises mœurs.

— Je crois, madame, dit le ministre d'un ton grave, que l'état de détresse où se trouve cette pauvre femme justifie la charité, quelle que puisse avoir été sa conduite.

— Oh ! ne me prenez pas pour une prude , M. Cargill ; je ne le suis nullement. Je ne refuse mon appui à personne sans en avoir les motifs les plus puissans. Je pourrais vous citer une de mes intimes amies que j'ai soutenue contre la clameur générale qui s'élevait contre elle aux eaux, et cela parce que je crois du fond de l'ame qu'elle n'a été qu'inconsidérée, rien au monde qu'inconsidérée. Oh! M. Cargill, comment pouvez-vous regarder de l'autre côté de la table avec des yeux si malins? Qui aurait cru cela de vous? Fi! faire une application personnelle de ce que je vous dis!

— En vérité, madame, je ne sais ce que vous voulez dire.

— Fi donc, M. Cargill! fi! répéta lady Pénélope en donnant à ses expressions l'accent du reproche et de la

surprise, autant qu'elle pouvait le faire en parlant à voix basse et sur le ton de la confiance ; vous regardiez lady Binks ; vous ne pouvez le nier. Je sais ce que vous pensez. — Vous vous trompez; je vous l'assure, vous vous trompez tout-à-fait. Je voudrais pourtant qu'elle ne jouât pas si bien le rôle de coquette avec le jeune homme qui est près d'elle. — Mais elle est dans une situation particulière, M. Cargill. Tenez! je crois qu'elle a fini par épuiser sa patience, car le voilà qui s'en va. Que cela est singulier ! Mais n'est-il pas encore plus extraordinaire que miss Mowbray ne soit pas ici?

— Miss Mowbray ! Que dites-vous de miss Mowbray? N'est-elle pas ici? s'ëcriaM. Cargill en tressaillant, et en montrant un degré d'intérêt que toutes les communications libérales de lady Pénélope n'avaient pas encore pu obtenir de lui.

— Oui, lui répondit-elle en baissant la voix et en secouant la tête, miss Mowbray n'a pas encore paru. Son frère est sorti il y a quelques minutes , sans doute pour aller la chercher , et nous restons ici à nous regarder les uns les autres. Comme cela a bonne grâce ! Mais vous connaissez Clara Mowbray ?

— Moi , madame , répondit le ministre , qui en ce moment ne manquait pas d'attention, réellement... oui, je... je connais miss Mowbray... c'est-à-dire je la connaissais il y a quelques années : mais Votre Seigneurie n'ignore pas que depuis assez long-temps elle a toujours eu une mauvaise santé , une santé incertaine du moins , et il y a plusieurs années que je ne l'ai vue.

— Je le sais, mon cher M. Cargill, répliqua lady Pénélope toujours du ton le plus affectueux ; je le sais, et il est bien malheureux pour elle que les circonstances l'aient privée des avis et des conseils d'un ami tel que vous. Je sais tout cela , et pour vous dire la vérité, c'est principalement à cause de la pauvrejQJac^guej'ai été coupable de l'importunité de vodWfr^^u^^sc^fe8issance. En ré-

unissant nos efforts , M. Cargill, nous pourrions faire des merveilles pour dissiper le nuage qui couvre son esprit. Oui , je suis sûre que nous réussirions ; c'est-à-dire si vous vouliez m'accorder une entière confiance.

— Miss Mowbray a-t-elle prié Votre Seigneurie de converser avec moi sur quelque sujet qui l'intéresse ? demanda le ministre avec plus d'adresse et de précaution que lady Pénélope ne lui en supposait; en ce cas je serai charmé d'entendre ce qu'elle peut avoir à me dire , et Votre Seigneurie pourra disposer ensuite de tout ce dont mes faibles moyens pourront être capables.

— Je... je ne puis vous affirmer... précisément, répondit lady Pénélope en hésitant , qu'elle m'ait spécialement chargée de vous parler à ce sujet, M. Cargill. Mais mon affection pour cette chère fille est si grande ! et puis vous connaissez tous les inconvéniens qui peuvent résulter de ce mariage.

— De quel mariage parlez-vous, milady?

— Allons, M. Cargill, vous abusez des privilèges de l'Ecosse. Je ne vous fais pas une question que vous n'y répondiez par une autre. Causons d'une manière intelligible pendant cinq minutes , si vous daignez avoir cette complaisance pour moi.

— Tout aussi long-temps que cela pourra vous convenir, milady, pourvu que l'entretien ne roule que sur les affaires de Votre Seigneurie , ou sur les miennes , s'il était possible qu'elles pussent vous intéresser un instant.

— Fort bien , vraiment ! dit lady Pénélope en riant avec affectation ; c'est bien dommage que vous n'ayez pas été un prêtre catholique, au lieu d'un ministre presbytérien : le beau sexe a perdu en vous un confesseur inestimable. Avec quelle dextérité vous auriez éludé de répondre aux interrogatoires qui auraient pu compromettre vos belles pénitentes!

— Vos railleries , milady, deviennent trop sévères pour que je puisse y résister ou y répliquer, dit M. Cargill en

la saluant avec plus d'aisance que lacly Pénélope n'en aurait attendu de lui; et il tourna la tête du côté de son autre voisin, pour mettre fin à une conversation qu'il commençait à trouver assez embarrassante.

En ce moment, miss Mowbray entra dans l'appartement, en donnant le bras à son frère. Un murmure général de surprise se fit entendre au même instant. Mais nos lecteurs en comprendront mieux la cause , après avoir lu le récit de ce qui venait de se passer entre le frère et la sœur.

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