LA PROPOSITION
« Hé quoi ! vous voudriez vivre et mourir vestale ; « Des épouses du ciel devenir la rivale? « Suffît ! De ce projet je vous détournerai ; « Je vous garde un amant; je vous l'amènerai. « Il possède à lui seul la septuple science « Que le beau sexe voit d'un œil de préférence. « Il est noble d'abord ( c'est un point capital ) , « Bien fait, jeun», vaillant, gai, riche et libéral. » La Religieuse.
La matinée qui suit une débauche est ordinairement consacrée à la réflexion, même parmi les bons vivans qui s'en sont fait une habitude. Le jeune laird de Saint-Ronan, en passant en revue les événemens de la veille, n'y trouva guère qu'un sujet de consolation, et c'était que, s'il avait fait quelque excès, il fallait l'attribuer moins à sa propre volonté qu'au devoir indispensable d'un maître de maison, ou du moins à ce que ses compagnons considéraient comme tel.
Mais ce qui fixa surtout ses pensées à son réveil, ce fut moins le souvenir confus de l'orgie qui avait terminé la fête de la veille , que la difficulté d'expliquer la conduite et les projets de son nouvel allié, le comte d'Etherington.
Ce jeune lord avait vu miss Mowbray. Il avait témoigné avec chaleur l'admiration qu'elle lui inspirait, et renouvelé volontairement la demande faite par lui de sa main , même avant de l'avoir vue : cependant , bien loin de chercher l'occasion de lui être présenté, il semblait avoir quitté brusquement la compagnie pour éviter les rapports qui se
seraient nécessairement établis entre Clara et lui. La manière dont il avait paru faire la cour à lady Binks n'avait pas non plus échappé à l'attention et à la sagacité de Mowbray ; elle s'était montrée elle-même bien pressée de quitter le château des Shaws , et il se promit de chercher à découvrir la nature de cette liaison , soit par mistress Gingham , femme de chambre de la belle dame , soit par tout autre moyen , prononçant en même temps le serment solennel qu'aucun pair du royaume ne ferait de miss Mowbray un manteau pour couvrir une intrigue plus secrète. Mais ses doutes à ce sujet se dissipèrent en grande partie quand un domestique du comte arriva , chargé de la lettre ci-après :
« Mon cher Mowbray ,
« Vous devez naturellement être surpris que j'aie quitté la table hier, avant que vous fussiez revenu y prendre votre place, et que votre aimable sœur l'eût ornée de sa présence. Je dois vous avouer ma folie , et je le fais d'autant plus hardiment que , n'ayant pas mis de romanesque dans la manière dont j'ai entamé cette affaire avec vous, je n'ai pas à craindre que vous me soupçonniez de vouloir y avoir recours à présent. La pure vérité, c'est que hier, pendant toute la journée , l'idée d'être présenté à celle des bonnes grâces de laquelle dépend tout le bonheur de ma vie future, au milieu des embarras d'une fête et en présence d'une si nombreuse compagnie, m'a inspiré une répugnance qu'il me serait impossible de vous peindre. J'avais mon masque, à la vérité , et je pouvais m'en servir en me promenant, mais je ne pouvais le garder à table, et par conséquent il m'était impossible d'éviter d'être présenté à missMowbray, moment intéressant que je désirais réserver pour une occasion plus favorable. J'espère que vous trouverez bon que je vienne vous voir ce matin au château des Shaws , avec l'espoir mêlé d'inquiétude , qu'il me sera permis de rendre mes devoirs à miss Mowbray, et de lui
offrir mes excuses pour ne l'avoir pas fait dès hier. J'attends votre réponse avec la plus vive impatience, et je suis tout à vous ,
,theriington. »
— Voilà , se dit Saint-Ronan à lui-même en repliant cette lettre après l'avoir lue deux fois, voilà qui paraît franc et sincère , et je ne pouvais rien désirer de plus clair. D'ailleurs, elle met en noir et blanc, comme le dirait le vieux Micklewham, ce qui ne reposait encore que sur des paroles. Un billet comme celui-ci, reçu le matin, est un remède certain contre la migraine.
Il prit une chaise , s'approcha d'une table . et répondit au comte qu'il le verrait avec grand plaisir aussitôt que Sa Seigneurie le jugerait convenable. 11 fit remettre sa réponse au domestique, s'approcha lui-même d'une fenêtre pour le voir partir, et le vit galoper en homme qui sait que son retour est attendu par un maître impatient.
Mowbray resta seul quelques minutes, réfléchissant avec joie à toutes les conséquences d'un mariage si désiré : il y trouvait un rang pour sa sœur, et pour lui mille avantages qu'il devait retirer d'une union si intime avec un homme qu'il avait alors de bonnes raisons pour croire initié dans tous les talens du jeu, et qui pourrait lui rendre les services les plus importans dans ses propres spéculations et dans ses paris sur les courses de chevaux. Enfin il sonna un domestique et le chargea d'aller dire à sa sœur qu'il déjeunerait avec elle.
— Je suppose, John, lui dit Clara lorsqu'elle le vit entrer, que vous ne serez pas fâché de trouver ce matin un breuvage un peu moins fort que celui que vous avez pris la nuit dernière. Vous étiez encore à table quand minuit sonnait.
— Oui, répondit Mowbray; ce banc de sable, ce vieux Mac Turk, sur qui bouteilles sur bouteilles ne font aucune impression, enivrerait la Sobriété même. Mais c'est une
DE SAINT-KONAN. 339
affaire finie , et je ne crois pas qu'on me rattrape dans un pareil piège. — Que dites-vous des masques?
— Je dis que tous ces personnages ont soutenu aussi bien leur caractère qu'ils soutiennent leur rôle de genlleman et de lady dans le monde , c'est-à-dire en • faisant beaucoup d'embarras, et sans trop d'égards pour les convenances.
— Je n'en ai vu qu'un seul dont j'aie été pleinement satisfait , un Espagnol.
— Je l'ai vu aussi, mais il avait son masque. Un vieux marchand indien , ou quelque chose de semblable , m'a paru porter beaucoup mieux son costume. Votre Espagnol ne faisait que se promener, et racler sa guitare pour l'amusement de lady Binks , à ce qu'il m'a paru.
— Cependant cet Espagnol-là ne manque pas de talent. Pourriez-vous deviner qui il est ?
— Non vraiment , et je ne me donnerai pas la peine de l'essayer. Chercher à deviner serait aussi ennuyeux que de voir une seconde fois la même scène.
— Au moins , vous m'accorderez une chose. Bottom a été bien joué. Vous ne pouvez en discoirvenir.
— Oui , ce digne personnage mériterait de conserver sa tète d'ane jusqu'à la fin de ses jours. Mais qu'avez-vous à en dire?
— Que c'était le même individu que vous avez vu ensuite en Espagnol. L'auriez-vous cru?
— En ce cas , il y avait hier un fou de moins que je ne le pensais , répondit Clara avec la plus grande indiiférence.
Son frère se mordit les lèvres.
— Clara , lui dit-il , je sais que vous êtes une excellente fille, et que vous ne manquez pas de moyens; mais n'affichez pas de prétentions à l'esprit et à la bizarrerie. Il n'y a pas de gens plus insupportables dans le monde que ceux qui veulent penser autrement que les autres. Cet Espagnol était le comte d'Etherington.
Cette annonce fut faite d'un ton que Mowbray chercha à rendre imposant , mais elle ne fit aucune impression sur Clara.
— J'espère qu'il joue le rôle de pair mieux que celui d'hidalgo , répondit-elle d'un air très-insouciant.
— C'est un des plus beaux hommes d'Angleterre, un homme tout-à-fait à la mode. Je suis sûr qu'il vous plaira infiniment , quand vous le verrez en société privée.
— Qu'il me plaise ou non , cela est fort peu important.
— Vous vous trompez , Clara ; cela peut être de la plus grande importance.
— Vraiment? dit Clara en souriant ; il faut donc que je me regarde comme un être bien important dans le monde, puisque mon approbation est nécessaire à un de vos élégans de première classe. Ne peut-il sans cela passer la revue aux eaux de Saint-Ronan? Hé bien, je déléguerai mes pouvoirs à lady Binks, et elle me remplacera pour faire défiler devant elle toutes vos nouvelles recrues.
— Tout cela n'a pas le sens commun , Clara. J'attends ici, ce matin, lord Etherington. Il désire vous être présenté, et j'espère que vous le recevrez comme mon ami particulier.
— De tout mon cœur, pourvu que vous me promettiez qu'après cette visite vous le garderez aux eaux avec vos autres amis particuliers ; vous savez que c'est un marché conclu entre nous que vous n'amènerez dans mon appartement ni chien d'arrêt ni élégans ; les uns tourmentent mon chat, et les autres m'ennuient.
— Vous vous méprenez totalement, Clara; c'est un homme tout différent de tous ceux qui vous ont été présentés jusqu'ici. J'espère le voir souvent aux Shaws, et je me flatte que vous serez bientôt meilleurs amis que vous ne pensez. J'ai plus de raisons pour le désirer que je n'ai le temps de vous le dire en ce moment.
Clara garda le silence un moment, et leva ensuite les
yeux sur son frère en le regardant avec cet air d'attention qui semble vouloir pénétrer au fond du cœur.
— Si je croyais , dit-elle après une minute de réflexion
et d'un ton ému, si je croyais mais non; non, je ne
veux pas croire que le ciel me destine un tel coup , encore moins que ce soit la main d'un frère qui doive le porter.
Elle se leva, courut à la fenêtre, l'ouvrit, respira l'air un instant, la referma, revint s'asseoir, et dit avec un sourire forcé : — Que le ciel vous le pardonne, mon frère! mais vous m'avez bien effrayée.
— - Je n'en avais pas l'intention , Clara , répondit Mowbray, qui reconnut la nécessité de lui laisser le temps de se calmer ; je ne faisais que parler en plaisantant de ces chances qui ne sortent jamais de la tête des autres jeunes filles, quoique vous ne sembliez jamais les calculer.
— Plût au ciel , mon cher John , répondit Clara en faisant un effort sur elle-même pour reprendre son sang-froid, que vous voulussiez suivre mon exemple et abandonner aussi la science des chances ! elle ne vous enrichira pas.
— Et qu'en savez-vous? Je vais vous prouver le contraire, petite sotte que vous êtes. Tenez, voilà un billet sur un banquier, passé à votre ordre, pour la somme que vous m'avez prêtée , et même quelque chose de plus. Que le vieux Mick n'y touche pas ; chargez-en Bindloose. Entre deux maudits filous, il faut choisir le plus honnête.
— Ne pouvez-vous pas l'envoyer vous-même à Bindloose?
— Non, non, il pourrait faire confusion entre mes affaires et les vôtres , et vous n'y trouveriez pas votre compte.
— Je ne suis pas fâchée que vous soyez en état de me payer, car j'ai envie d'acheter le nouveau poëme de Campbell \
(i) Thomas Campbell, auteur des Plaitirs de l'Espérance et de Gertrude de Wyoming Tr.
— Je vous souhaite beaucoup de plaisir à le lire ; mais ne m'arrachez pas les yeux si je ne m'en soucie guère. Je me connais en livres comme vous connaissez le calcul des probabilités pour une gageure. Mais à présent parlons sérieusement, et dites-moi si vous serez une bonne fille. Renoncerez-vous pour une fois a vos caprices? Recevrezvous ce jeune comte anglais comme ma sœur doit recevoir un ami de son frère ?
— Gela n'est pas très-difficile , mais mais. ... je vous
prie, ne me demandez pas de le voir. Dites-lui tout d'un coup que je suis une pauvre créature, faible de corps , d'esprit et de caractère ; dites-lui surtout que je ne puis le recevoir qu'une fois.
— C'est ce que je ne ferai pas , sur mon ame ! Ecoutezmoi, Clara; il faut que je vous parle clairement. J'avais dessein de retarder cette discussion; mais puisque la voilà entamée, le mieux est de îa terminer sur-le-champ. Il faut donc que vous sachiez , Clara Mowbray, que le comte d'Etherington a des vues particulières en venant ici ce matin, et que ces vues ont ma sanction , mon entière approbation.
— Je le pensais, dit-elle d'une voix altérée ; je prévoyais cette dernière infortune. Mais, Mowbray, ce n'est pas un enfant qui est devant vous , je ne veux ni ne puis voir votre comte.
— Comment ! s'écria Mowbray avec vivacité, osez-vous me faire une réponse si positive ? Réfléchissez-y mieux ; car, si nous jouons l'un contre l'autre , vous aurez affaire à trop forte partie.
— Comptez-y bien , ajouta-t-elle avec encore plus de véhémence , je ne verrai ni lui ni aucun homme au monde, sur le pied que vous me le proposez. Ma résolution est prise, elle est invariable; ni les menaces ni les prières ne pourront la changer.
— Sur ma parole , miss Mowbray, pour une jeune personne modeste et réservée, vous savez avoir une volonté ;
DE SAINT-RONÀN. 3i3
mais vous apprendrez que j'en ai une aussi, et qu'elle est aussi prononcée que la vôtre. Si vous refusez de recevoir mon ami lord Etherington , et de le recevoir avec toute la politesse qui est due à la considération que j'ai pour lui, de par le ciel ! Clara, je ne vous regarderai plus comme la fille de mon père. Pensez à ce que vous allez abandonner, l'affection et la protection d'un frère ; et pour quoi? pour un frivole point d'étiquette! Vous ne pouvez, je présume, même dans les enfantemens de votre cerveau romanesque, vous imaginer que nous soyons encore au temps des Clarisse Harlowe et des Henriette Byron ' , où l'on mariait une femme de vive force; et il faut que vous ayez une vanité extravagante , si vous supposez que le comte d'Etherington , puisqu'il vous a honorée de quelques pensées, ne se contentera pas d'un refus honnête et civil ; croyez-vous donc être d'un assez grand prix pour que le temps des romans renaisse pour vous?
— Je ne sais quel est ce temps, mon frère, et je m'en soucie fort peu. Mais je vous dis que je ne verrai ni lord Etherington , ni qui que ce soit, après des préliminaires semblables à ceux que vous venez d'établir. Je ne le puis, ni ne le veux, ni ne le dois. Si vous vouliez que je le reçusse, ce qui ne peut avoir aucune importance , il fallait me l'annoncer comme une visite ordinaire; mais, d'après ce que vous m'avez dit , je ne le verrai pas.
— Vous le verrez et vous l'entendrez, Clara; je vous prouverai que mon entêtement est égal au vôtre ; que je suis aussi prêt à oublier que j'ai une sœur, que vous à oublier que vous avez un frère.
— Il est donc temps , John, que cette maison , la maison de notre père commun , cesse de nous abriter tous deux. Je puis me suffire à moi-même, et puisse le ciel vous protéger !
— Vous prenez les choses avec un sang-froid admirable,
(i) Héroïne du roman du Chevalier Grandissait de Richardson. — Tu.
miss Mowbray ! dit son frère en se promenant dans l'appartement d'un air inquiet et agité.
— Parce qu'il y a long-temps que j'ai prévu ce qui arrive aujourd'hui! Oui, mon frère, j'ai plus d'une fois pensé que , lorsque toutes vos autres ressources seraient épuisées, vous établiriez sur votre sœur de nouveaux projets, de nouvelles spéculations. Ce moment est venu, et, comme vous le voyez , j'y étais préparée.
— Et où vous proposez-vous de vous retirer? Il me semble qu'étant votre unique parent, votre protecteur naturel , j'ai droit de le savoir. Mon honneur et celui de ma famille l'exigent.
— Votre honneur? répéta-t-elle en le regardant fixement d'un air expressif. Je suppose que vous voulez dire votre intérêt : lui seul peut exiger que vous connaissiez le lieu de ma retraite. Ayez un peu de patience, John. Le creux d'un rocher, le lit desséché d'un torrent seront ma demeure, plutôt qu'un palais où je ne serais pas libre.
— Vous vous trompez pourtant, dit Mowbray avec fermeté , si vous croyez que je vous laisse jouir de plus de liberté que je ne crois pouvoir vous en accorder sans risque. La loi m'autorise à vous imposer la contrainte nécessaire à votre sûreté et à votre réputation. La raison et même l'affection l'exigent de moi. Vous n'avez que trop couru dans les bois , du temps de mon père, si je dois en croire tout ce qu'on m'a dit.
— Oui, Mowbray ; oui, c'est la vérité ! s'écria Clara en pleurant. Que le ciel ait pitié de moi, et qu'il vous pardonne de me reprocher la situation de mon esprit ! Je sais que je ne puis toujours m'en rapporter à mon propre jugement. Mais est-ce à vous de me le rappeler?
Les larmes de Clara émurent Mowbray et l'embarrassèrent.
— Quelle folie est la vôtre ! lui dit-il; vous me dites les choses les plus piquantes; vous vous montrez dispo-
sée à fuir de ma maison; et, quand vos provocations m'arrachent une réponse un peu dure , vous fondez en larmes !
— Dites que vous ne pensiez pas ce que vous m'avez dit, mon cher John , s'écria Clara ; dites-moi que vous ne le pensiez pas ! ne me privez pas de ma liberté ; c'est tout ce qui me reste , et Dieu sait que c'est une bien faible consolation dans les chagrins que j'endure. Je me prêterai à tout ce qui vous fera plaisir. J'irai aux eaux quand vous le voudrez, je m'habillerai comme il vous plaira, je parlerai comme vous me direz de le faire. Mais laissez-moi ici la liberté de ma solitude. Laissez-moi pleurer seule dans la maison de mon père ; ne forcez pas une sœur dont le cœur est brisé à accuser un frère de sa mort. Le sable de ma vie est presque écoulé, mais ne secouez pas le sablier pour le faire tomber plus vite; laissez-le couler tranquillement sans l'agiter. Je vous le demande pour vous encore plus que pour moi. Je désire que vous pensiez quelquefois à moi quand je n'existerai plus ; mais que vous y pensiez sans les réflexions pleines d'amertume qui se présenteraient à vous , bien certainement , si vous aviez à vous reprocher de m'avoir traitée autrement qu'en bon frère. Ayez pitié de moi quand ce ne serait que par pitié pour vous-même. Je n'ai mérité de vous que de la compassion. Nous ne sommes que nous deux sur la terre ; pourquoi nous rendre malheureux l'un par l'autre?
Ce discours fut interrompu presque à chaque phrase par des larmes et des sanglots. Mowbray était ému ; mais il ne savait à quoi se résoudre. D'une part, il était lié par la promesse qu'il avait faite au comte ; de l'autre , sa sœur ne paraissait pas dans une situation d'esprit propre à recevoir une telle visite. 11 était même très-probable que , s'il adoptait la mesure rigoureuse de la forcer à voir le jeune lord, elle le recevrait de manière à rompre le projet de mariage sur le succès duquel il avait construit tant de
châteaux en l'air. Dans cet embarras , il eut encore recours aux raisonnemens.
— Clara , lui dit-il , je suis , comme je vous l'ai déjà dit plusieurs fois , votre seul parent, votre protecteur naturel. Si vous avez quelque bonne raison à alléguer pour ne pas recevoir le comte d'Etherington, si vous pouvez trouver une réponse civile à la demande qu'il lui a plu de faire, il me semble que vous devez me la confier. Vous avez un peu trop joui de cette liberté dont vous faites tant de cas , pendant la vie de mon père , ou du moins pendant ses dernières années. Avez-vous formé alors quelque attachement inconsidéré qui vous empêche aujourd'hui de recevoir une visite semblable à celle dont vous vous trouvez menacée?
— Menacée ! répéta miss Mowbray, l'expression est parfaitement juste; et rien ne peut être plus terrible pour moi qu'une telle menace, si ce n'est son accomplissement.
— Je suis charmé de voir que vous vous ranimiez un peu ; mais ce n'est pas répondre à ma question.
— Est-il donc nécessaire qu'une femme ait un engagement et un attachement pour qu'elle ne veuille pas être donnée en mariage , ni en entendre parler, quand c'est un tourment pour elle ? Bien des gens déclarent qu'ils veulent mourir garçons ; pourquoi , à vingt-trois ans , ne me serait-il pas permis de dire que je veux mourir fille? Accordez-moi cette grâce en bon frère ; et jamais neveux et nièces n'auront été si gâtés et grondés , si caressés et pinces par une vieille tante, que le seront vos enfans, quand vous en aurez, par leur tante Clara.
— Pourquoi ne pas dire tout cela au comte d'Etherington? Attendez qu'il présente à vos yeux un épouvantail aussi effrayant qu'une proposition de mariage , avant de songer à y opposer un refus. Qui sait si la fantaisie qu'il peut avoir eue n'est pas déjà passée? 11 se promenait avec lady Binks , comme vous le disiez , et elle a autant d'adresse que de beauté.
DE SAIINT-RONAN. 347
— Que le ciel double tous ces avantages , s'ils peuvent servir à éloigner de l'esprit de lord Etherington toute idée de la pauvre Clara !
— Hé bien , les choses étant ainsi , je ne crois pas que vous ayez beaucoup d'embarras avec le comte. 11 ne vous en coûtera probablement qu'un refus fait avec politesse. Quandil est venu jusqu'à faire des ouvertures àun homme de ma condition , il ne peut battre en retraite sans que vous lui fournissiez une excuse.
— Si c'est tout ce qu'il lui faut, je vous réponds qu'aussitôt qu'il m'en donnera l'occasion , il recevra de moi une réponse qui lui donnera la liberté de faire la cour à toutes les filles d'Eve, Clara Mowhray seule exceptée. Vraiment, j'ai un tel désir de rendre libre ce captif, qu'il me semble que je désire son arrivée autant que je la redoutais il n'y a qu'un instant.
— Doucement, Clara, point d'étourderie ; songez qu'il ne faut pas que le refus précède la demande.
— Bien certainement, mon frère; mais je saurai m'arranger de manière à ce que la demande n'ait jamais lieu. Je rendrai à lady Binks son admirateur sans même en recevoir une civilité pour sa rançon.
— De pire en pire, Clara. Il ne faut pas oublier qu'il est mon ami, mon hôte, qu'il ne doit pas recevoir un affront dans ma maison. D'ailleurs, faites -y attention, Clara ; n'agiriez-vous pas plus sagement si vous preniez un peu de temps pour réfléchir à cette affaire ? La proposition est brillante.— Il est question d'un titre, d'une fortune , et , ce qui vaut encore mieux , d'une fortune que vous aurez un droit légitime de partager.
— Vous allez au-delà de notre traité, mon frère. Je vous ai déjà cédé plus que je n'aurais jamais cru pouvoir le faire , en consentant à voir ce comte sur le pied d'un visiteur ordinaire, et voilà que vous me parlez en faveur de ses prétentions! C'est aller trop loin, Mowbray; vous allez
me faire retomber dans ce que vous appelez mon obstination, et je refuserai de le recevoir.
— Vous le recevrez comme il vous plaira, dit Mowbray, sentant que ce n'était que de l'affection de sa sœur qu'il pouvait obtenir une concession qui contrariait son inclination. Vous ferez ce que vous jugerez à propos, ma chère Clara; mais, pour l'amour du ciel, essuyez-vous les yeux.
— Et conduisez-vous comme les gens de ce monde ' , — voulez -vous dire, ajouta Clara en prenant son mouchoir et en tâchant de sourire; mais cette citation est perdue pour vous qui n'avez jamais lu ni Prior ni Shakspeare.
— Non, Dieu merci. J'ai déjà bien assez de choses dans la tête sans la charger encore d'un fatras de rimes, comme celles dont vous meublez la vôtre, et comme fait aussi lady Pénélope. Allons, voilà qui est bien; maintenant consultez votre miroir, et donnez-vous un air présentable.
Il faut qu'une femme soit bien abattue par les chagrins et les souffrances pour qu'elle néglige entièrement le soin de son extérieur. La folle porte à Bedlam sa guirlande de paille avec un certain air de prétention ; nous avons connu une veuve qui pleurait sincèrement, comme nous n'en pouvions douter, la mort récente de son mari, et dont les ajustemens de deuil étaient pourtant arrangés avec une grâce qui était presque de la coquetterie. De même Clara Mowbray, malgré la négligence qu'elle affectait, avait aussi ses secrets de toilette, quoiqu'ils fussent du genre le plus simple et le plus expéditif. Otant son petit chapeau et dénouant une dentelle des Indes qui retenait ses beaux cheveux noirs, elle secoua la tête et ils tombèrent sur ses épaules avec tant de profusion qu'ils formaient un voile autour de sa taille fine et légère. Tandis que son frère la regardait avec un sentiment mêlé d'admiration, d'or-
(i) Expression de Prior. — Ed.
gueil , d'affection et de pitié, elle les séparait avec un grand peigne ; et sans avoir besoin de l'aide d'une femme d'atours, elle s'en forma, en quelques minutes, une coiffure semblable à celle que nous voyons sur la tète des statues de nymphes grecques.
— Maintenant, dit-elle, que je prenne mon plus beau manchon; et qu'il vienne un pair ou un prince, je serai prête à le recevoir.
— Un manchon! Allons donc! qui a jamais entendu parler d'une pareille chose depuis vingt ans? Les manchons étaient passés de mode avant que vous fussiez née.
— Peu importe, John. Quand une femme, et surtout une vieille fille déterminée comme moi, porte un manchon, c'est un signe qu'elle n'a pas dessein d'égratigner; et ainsi le manchon est une espèce de drapeau neutre. D'ailleurs il épargne la nécessité de tirer ses gants à chaque instant, ce qui est si prudemment recommandé par la devise de nos cousins les Mac-Intoshs.
— Faites ce qu'il vous plaira. Si pourtant une autre que vous voulait le faire , vous ne le souffririez pas. Mais que veut olire ceci? Un autre billet! il en pleut donc ce matin?
— Fasse le ciel que Sa Seigneurie ait judicieusement réfléchi à tous les dangers qui l'attendent dans ce château enchanté , dit miss Mowbray , et qu'elle ait renoncé à poursuivre l'aventure.
Ce souhait lui valut un regard de mécontentement que lui lança son frère en brisant le cachet de la lettre qu'un domestique venait de lui remettre. Sur une seconde enveloppe il lut les mots : — Promptitude et secret. — Le contenu de ce billet, qui le surprit infiniment, sera mis sous les yeux de nos lecteurs au commencement du chapitre suivant.