‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 25 sur 40 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

AVIS ANONYIui

«■ Ouvrez cette lettre,

« El je puis à l'instant produire uu champion « Qui saura soutenir mon accusation. »

SHAKSPEARE. Le Eoi Lear.

Le billet que Mowbray venait de recevoir, et qu'il lut en présence de sa sœur, contenait ce qui suit :

« Monsieur ,

« Clara Mowbray a peu d'amis , elle n'en compte peutêtre que deux qui lui sont attachés ; vous par les liens du sang, et l'auteur de cette lettre par ceux de l'attachement le plus vif, le plus vrai et le plus désintéressé que jamais homme ait éprouvé pour une femme. Je crois devoir m'expiiquer ainsi avec vous, parce que, quoiqu'il soit trèsprobable que je ne reverrai jamais votre sœur, que jamais je ne lui parlerai , je désire que vous connaissiez parfaitement la cause de l'intérêt que je continuerai à y prendre jusqu'à l'heure de la mort.

« Je sais qu'un individu, se donnant le nom de lord Etherington , est dans les environs du château des Shaws et qu'il a dessein de se proposer pour époux à miss Mowbray. Il m'est facile de prévoir, en raisonnant d'après les vues ordinaires du monde, qu'il peut présenter sa proposition sous un jour qui la rende très-avantageuse. Mais avant de lui donner l'encouragement que ses offres peuvent paraître mériter, veuillez vous informer si sa fortune est certaine et si son rang n'est pas sujet à contestation.

Ne vous contentez pas de quelques renseignemens légers sur l'un et l'autre point. Un homme peut être en possession d'un domaine et d'un titre sans y avoir d'autre droit que sa rapacité et sa promptitude à s'en mettre en possession; en supposant M. Mowbray jaloux, comme il doit l'être, de l'honneur de sa famille, une alliance avec un tel homme ne peut qu'y porter atteinte. Celui qui vous adresse cette lettre est disposé à soutenir tout ce qu'il vous écrit. »

A la première lecture d'un billet si extraordinaire, Mowbray fut tenté d'en faire honneur à la malice de quelque personne faisant partie de la compagnie réunie aux eaux; les lettres anonymes étant la ressource assez commune des petits esprits qui fréquentent ces lieux de réunion, et offrant le moyen le plus facile de semer sans danger la méfiance et le trouble dans les familles. Cependant en y réfléchissant davantage, et après avoir relu la lettre, il se sentit ébranlé dans cette opinion. Sortant tout à coup de la rêverie dans laquelle il était tombé, il demanda où était l'exprès qui avait apporté cette missive. Le domestique répondit qu'il l'avait laissé sous le vestibule , et Mowbray y courut sur-le-champ. L'exprès n'y était plus ; mais il était presque au bout de l'avenue, se retirant assez tranquillement, et le domestique le montra à son maître. Mowbray l'appela à grands cris. Point de réponse. Il prit alors le parti de courir après le drôle dont l'extérieur était celui d'un paysan. Mais celui-ci , se voyant poursuivi , joua des jambes à son tour; et, quand il fut sorti de l'avenue, il se jeta dans un de ces petits sentiers irréguliers que traçaient dans tous les sens ceux qui allaient cueillir des noisettes ou prendre de l'exercice. Le bois taillis était d'assez grande étendue et avait sans doute fait donner au château le nom qu'il portait; Shaws , en dialecte écossais, signifiant des bois de cette espèce.

Excité par le désir évident que cet homme montrait de l'éviter, Mowbray le poursuivit assez loin ; et ce ne fut

qu'après l'avoir perdu de vue depuis long-temps , et lorsqu'il se trouva épuisé de fatigue, qu'il se souvint de la visite que devait lui faire le comte d'Etherington, et qu'il songea à retourner au château.

Le jeune lord y était arrivé si peu de temps après le départ de Mowbray, qu'il était étonnant qu'ils ne se fussent pas rencontrés dans l'avenue. Le domestique à qui il s'adressa, pensant que son maître ne pouvait tarder à rentrer, puisqu'il était sorti sans chapeau, l'introduisit sans cérémonie dans l'appartement où l'on venait de déjeuner, et où Clara, assise près d'une croisée, était si occupée d'un livre qu'elle lisait, ou de ses propres pensées, qu'à peine s'aperçut-elle de l'arrivée d'un étranger; et elle ne leva la tête que lorsque lord Etherington eut prononcé ces mots : — Miss Mowbray. — Un tressaillement involontaire annonça ses alarmes; et elle poussa un grand cri quand le comte, faisant encore un pas pour s'avancer vers elle, dit d'un ton plus ferme : — Clara.

— N'avancez pas! s'écria-t-elle , n'avancez pas davantage, si vous voulez que je puisse vous voir sans mourir.

Le comte s'arrêta , comme incertain s'il devait avancer ou reculer, tandis qu'avec une volubilité incroyable elle le priait et suppliait de se retirer, s'adressant à lui tantôt comme à un être vivant, tantôt comme à un fantôme créé par une imagination en désordre.

— Je le savais, murmurait-elle à voix basse, je savais ce qui arriverait si mes pensées étaient forcées à prendre ce cours odieux. Mon frère! Parlez-moi, mon frère, parlezmoi , pendant qu'il me reste encore quelque raison. Ditesmoi que l'être que j'ai sous les yeux n'est qu'une ombre créée par mon imagination exaltée. Mais non, ce n'est point une ombre; je vois en lui toutes les apparences d'une substance semblable à la mienne.

— Clara , dit le comte d'une voix ferme, mais plus douce, tranquillisez-vous, calmez-vous; je ne suis pas une ombre; je suis un homme victime de cruelles injustices, et je vie^is

réclamer des droits dont j'ai été dépouillé sans raison. J'ai pour moi maintenant le pouvoir comme la justice, et mes réclamations seront entendues.

— Jamais, répondit Clara; jamais! puisqueje suis réduite à l'extrémité, elle me donnera du courage. Vous n'avez pas de droits sur moi; vous n'en avez aucun; je ne vous connais pas; je vous défie.

— Ne me défiez pas, Clara, dit le comte d'un ton bien différent de celui qu'il employait pour faire les "charmes d'une société; car il était grave, solennel, tragique, presque semblable à celui d'un juge qui prononce la sentence d'un criminel. — Ne me défiez pas, répéta-t-il : votre destin est entre mes mains , et il dépend de vous qu'il soit doux ou sévère.

— Osez-vous bien parler ainsi? s'écria Clara les yeux étincelans de colère, tandis que ses lèvres pâlissaient et tremblaient de crainte. Osez -vous bien parler ainsi? Oubliez-vous que nous avons au-dessus de notre tète ce même ciel au nom duquel vous avez fait le serment solennel de ne jamais me revoir sans mon consentement?

— Ce serment était conditionnel. Frank Tyrrel, comme il se nomme, en avait fait un semblable. Ne vous a-t-il pas vue?

Il fixa sur elle un regard perçant , en prononçant ces mots :

— Oui, continua-t-il, il vous a vue, vous n'oseriez le nier. Un serment qui n'a été pour lui qu'un fil de soie, doit-il être pour moi une chaîne de fer?

— Hélas! un seul instant, dit miss Mowbray, manquant de courage, et baissant la tête en parlant ainsi.

— Quand ce ne serait que la vingtième partie d'un instant, l'espace le plus incompréhensible de la subdivision du temps , vous vous êtes rencontrés , il vous a vue, vous lui avez parlé. Hé bien, il faut aussi que vous me voyiez, il faut aussi que vous m'écoutiez, ou je vous réclamerai d'abord en face du monde entier, comme m'appar tenant;

et, après avoir fait reconnaître mes droits, je chercherai e misérable rival qui a osé intervenir entre vous et moi , et il me paiera de sa vie cette témérité.

— Pouvez-vous tenir ce langage? Pouvez-vous briser ainsi tous les liens delà nature? N'avez-vous donc pas un cœur?

— J'en ai un, et il recevra comme une cire toutes les impressions qu'il vous plaira de lui imposer , si vous consentez à me rendre justice; mais ni le rocher , ni rien de ce que la nature a de plus dur , ne sera plus inflexible, si vous persistez dans une inutile opposition ; Clara Mowbray, votre destin est entre mes mains.

— Ne le croyez pas, homme orgueilleux , dit Clara en .se levant. Dieu n'a pas donné à un vase d'argile le pouvoir d'en briser un autre sans sa divine permission. Le moinv Ire des oiseaux ne tombe sur la terre que par la volonté de celui entre les mains de qui est ma destinée. Retirezvous. Je suis forte de la confiance que je mets en la protection du ciel.

— Parlez-vous ainsi avec sincérité? Mais d'abord considérez la perspective qui s'offre à vous. Je ne parais pas ici en homme dont la situation dans le monde est douteuse ou incertaine; je ne vous offre pas simplement le nom d'épouse; je ne vous propose pas un sort obscur, une humble médiocrité , une vie mêlée de crainte pour le passé et d'inquiétudes pour l'avenir; et cependant \\ fut un temps où vous ne dédaigniez pas d'écouter favorablement de pareilles propositions. Non; je suis placé au premier rang des nobles du pays, et je vous offre , avec le titre de mon épouse, le partage de mes honneurs et de l'opulence qui les accompagne. Votre frère est mon ami, et favorise mes prétentions. Je relèverai votre ancienne maison; je la rendrai plus illustre qu'elle ne l'a jamais été. Vous n'aurez d'autres règles à suivre que vos désirs et même vos caprices. Je porterai si loin l'abnégation de moi-même , que si vous insistez sur une condition aussi sévère , vous

aurez une résidence particulière , et complètement séparée delà mienne; je ne m'y présenterai que lorsque l'amour le plus ardent, les attentions les plus constantes, auront triomphé de votre inflexibilité. Voilà ce que je vous promets pour l'avenir ; quant au passé, la connaissance en sera dérobée au public. Mais , Clara Mowbray , il faut que vous m'apparteniez.

— Jamais! jamais! s'écria-t-elle avec une nouvelle véhémence, je ne puis que répéter ce mot, mais ce mot vaudra un serment. Votre rang n'est rien pour moi; je méprise votre fortune ; ni les lois d'Ecosse, ni celles de la nature ne permettent à mon frère de forcer mes inclinations ; je déteste votre perfidie et les avantages que vous vous flattez d'en tirer ; si la loi vous accordait ma main , elle ne vous donnerait que celle d'un cadavre.

— Hélas! Clara, répondit le comte, vous ne faites que vous débattre comme le poisson pris dans le filet du pêcheur. Mais je ne vous presserai pas davantage en ce moment ; j'ai à songer à une autre entrevue.

Il fit un mouvement comme pour se retirer; mais Clara s'élança vers lui , et le saisissant par le bras , elle lui répéta d'une voix grave et imposante le cinquième commandement : — Tu ne tueras point.

— Ne craignez aucune violence, lui dit le comte d'Etherington d'un ton plus doux et en voulant lui prendre la main; à moins que vous ne m'y forciez vous-même par votre sévérité. Francis n'a rien à redouter de moi, pourvu que vous ne soyez pas tout-à-fait déraisonnable. Accordezmoi ce que vous ne pouvez refuser à aucun ami de votre frère, la permission de vous voir de temps en temps ; suspendez du moins l'impétuosité de votre haine contre moi, et, de mon côté, je retiendrai le courant de mon juste et terrible ressentiment.

Clara, se retirant à quelques pas de lui , lui répondit : — Il y a un ciel au-dessus de nous, et c'est là que seront jugées toutes nos actions. Vous abusez d'un pouvoir que

ai.

vous ne devez qu'à la plus infâme trahison ; vous déchirez un cœur qui ne vous a jamais offensé ; vous cherchez une alliance avec une infortunée qui n'en désire contracter qu'avec le tombeau. Si mon frère vous attire ici, je ne puis l'en empêcher; mais vous n'y viendrez jamais de mon consentement; et si j'avais la liberté du choix, j'aimerais mieux être frappée de cécité pour toute ma vie , que de vous avoir encore une seule fois devant les yeux : je préférerais être privée du sens de l'ouïe comme l'habitant de la tombe, plutôt que de jamais entendre votre voix.

Le comte d'Etherington sourit avec un air d'orgueil.— Je puis , madame , répondit-il , souffrir ce langage sans ressentiment. Quelque soin que vous ayez pris d'ôter à votre complaisance la grâce et la bonté que vous auriez pu y mettre , j'interprète ce que vous venez de me dire comme une permission que vous m'accordez de me présenter devant vous.

— Ne l'interprétez pas ainsi ! Je ne me soumets à supporter votre présence que comme on se soumet à un malheur inévitable. Dieu m'est témoin que si ce n'était pour prévenir un plus grand mal , un mal bien plus terrible, je ne porterais pas si loin la condescendance.

— Hé bien ! que condescendance soit le mot. Je serai si reconnaissant de votre condescendance, miss Mowbray , que je garderai un silence absolu sur tout ce que je présume que vous ne désirez pas rendre public ; et à moins que le soin de ma défense personnelle ne m'y force absolument, je ne me porterai à aucun acte de violence contre personne. Pour le moment je vais vous délivrer de ma présence.

A ces mots il sortit de l'appartement.

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