‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 26 sur 40 · EXPLICATION · texte numérisé non relu

EXPLICATION

Si vous le voulez bien , 6 cire complaisante ! » Shakspeare.

Dans le vestibule, le comte d'Etherington rencontra Mowbray qui rentrait après avoir donné une chasse inutile au porteur de la lettre anonyme communiquée au lecteur, et qui venait d'apprendre à l'instant même que le comte d'Etherington était avec Clara. Cette rencontre fut accompagnée d'un peu de confusion de part et d'autre. Mowbray avait encore présent à l'esprit le contenu du billet sans signature, et lord Etherington, malgré le sangfroid qu'il avait cherché à conserver, n'avait pu soutenir sans être un peu déconcerté la scène qu'il venait d'avoir avec miss Mowbray.

Mowbray demanda au comte s'il avait vu sa sœur, et l'invita en même temps à rentrer avec lui; mais lord Etherington lui répondit, avec un air aussi indifférent qu'il le put affecter , qu'il avait joui quelques instans de l'honneur de la compagnie de miss Mowbray, et qu'il ne voulait pas mettre sa patience à une plus longue épreuve quant à présent.

— Je me flatte, milord, que vous en avez reçu un accueil agréable? J'espère qu'en mon absence Clara a fait convenablement les honneurs de ma maison ?

— Miss Mowbray a paru un peu agitée par mon apparition subite , le domestique m'ayant introduit près d'elle assez brusquement. D'ailleurs, dans les circonstances où

nous nous trouvions, elle et moi, une première entrevue est toujours embarrassante, surtout quand il y manque la présence d'un tiers pour jouer le rôle de maître des cérémonies. Je suppose, d'après l'air que je lui ai vu, que vous n'aviez pas tout-à-fait gardé mon secret, mon cher ami. Moi-même il me semblait que j'étais un peu gauche en approchant de miss Mowbray. Mais tout est dit maintenant, et la glace étant rompue, j'espère avoir des occasions plus fréquentes et plus convenables pour profiter de l'avantage d'avoir fait la connaissance de votre aimable sœur.

— Soit, milord ; mais puisque vous parlez de quitter le château, j'aurais auparavant un mot a vous dire, et ce lieu ne convient pas pour cette conversation.

— Je suis prêt à vous écouter, mon cher John, répondit le comte, non sans un tressaillement secret, semblable peut-être à ce qu'éprouve l'araignée quand elle voit sa toile perfide menacée de quelque dommage, et que, suspendue au centre, elle examine avec inquiétude quel est le point qui aura besoin de son secours. C'est une partie , et non la plus légère, du châtiment qui attend toujours celui qui , abandonnant le sentier droit de l'honneur et de la franchise , cherche à arriver à son but par le chemin tortueux de l'intrigue et de la perfidie.

— Milord, dit Mowbray après l'avoir conduit dans un petit appartement qui contenait ses fusils , ses lignes , ses filets, en un mot tous ses inslrumens de chasse et de pêche, vous avez joué franc jeu avec moi; je suis même forcé de convenir que vous m'avez fait des avantages, je regarde donc comme un devoir de n'écouter aucun rapport préjudiciable à la réputation de Votre Seigneurie, sans vous en faire part sur-le-champ. Voici une lettre anonyme que je viens de recevoir à l'instant. Peut-être en connaîtrez-vous l'écriture, et serez-vous à même parla d'en découvrir l'auteur.

— Je connais l'auteur, dit le comte en parcourant la

lettre que Mowbray venait de lui remettre , et je vous dirai que c'est le seul être au monde que j'aurais soupçonné d'êlre capable de répandre des calomnies contre moi. Je me flatte, M. Mowbray , qu'il est impossible que vous regardiez cette lettre infâme autrement que comme un tissu de faussetés.

— En la mettant entre vos mains, milord, sans avoir cherché ailleurs le plus léger renseignement, je vous prouve que j'en ai conçu cette opinion ; et je ne doute pas qu'il ne soit au pouvoir de Votre Seigneurie de renverser cet édifice de mensonge par les preuves les plus satisfaisantes.

— Sans contredit, M. Mowbray, car indépendamment de ce que je suis en pleine et entière possession du titre et de la fortune de mon père , j'ai son contrat de mariage, mon acte de naissance, et je puis invoquer à l'appui de mes droits le témoignage de tout un comté. Tous ces titres vous seront produits dans le plus bref délai. Vous ne trouverez pas surprenant qu'on ne voyage pas avec des documens semblables dans une chaise de poste

— Non, sans doute, milord; il suffit qu'ils soient produits quand nous en aurons besoin. Mais puis je vous demander qui est l'auteur de cette lettre , et si c'est quelque motif particulier d'animosité qui le porte à écrire d'impu > dens mensonges, dont îa réfutation est si facile?

— C'est... il passe pour l'être du moins, un parent, je suis fâché d'être obligé de le dire, un de mes très-proches parens, un frère du côté de mon père , mais dont la naissance est illégitime. Mon père l'aimait beaucoup; je l'aimais aussi, car il a de l'esprit, et même des talens gêné* raieraient reconnus. Mais il a dans l'esprit quelque chose d'irrégulier, un grain de folie, en un mot, qui se manifeste de la manière ordinaire, et qui rend le pauvre jeune homme dupe des idées qu'il se forme de sa grandeur et de ses dignités. Cette véritable démence, qu'on rencontre assez fréquemment, lui inspire la plus forte aversion

contre ses proches parens, et surtout contre moi. Du reste il a bon ton, des manières agréables , au point que beaucoup de mes amis le soupçonnent d'avoir dans la tête plus de méchanceté que de folie quand il se porte à quelques excès. Je crois être excusable de juger avec moins de rigueur un jeune homme qu'on suppose fds de mon père. J'ai vraiment le plus grand regret de la situation dans laquelle il se trouve , car il aurait pu figurer dans le monde d'une manière très-distinguée.

— Puis-je vous demander son nom , milord?

— Mon père a eu assez d'indulgence pour lui donner son propre nom de baptême , Francis , et pour y ajouter celui de notre famille , Tyrrel; mais son véritable nom, le seul auquel il ait droit, est Martigny.

— Frank Tyrrel ! s'écria Mowbray. C'est précisément le nom de l'individu qui a occasioné une scène aux eaux peu de jours avant votre arrivée. Vous avez dû voir un avis , une sorte de placard...

— Je l'ai vu, M. Mowbray; mais épargnez-moi sur ce sujet, je vous en prie. C'est justement la raison pour laquelle je n'ai pas voulu parler de l'espèce de connexion qui existe entre lui et moi. Au surplus, il n'est pas extraordinaire de voir des gens dont l'esprit est dérangé se faire une querelle sans raison, et faire honteusement retraite sans vouloir la vider.

— Ou, après tout, milord, quelque événement imprévu peut l'avoir empêché de se trouver au rendez-vous. Mais quand j'y pense, milord, ce rendez-vous devait avoir lieu le jour, l'heure et près de l'endroit où vous avez reçu votre blessure; et, si je ne me trompe, vous dites avoir blessé vous-même l'homme qui vous attaqua.

— Mowbray, dit le comte en le prenant par le bras et en baissant la voix , tout cela est parfaitement vrai ; et j'éprouve une grande satisfaction en voyant que, quelles qu'eussent pu être les suites de cet accident , il est certain maintenant qu'elles n'ont pu être bien sérieuses. Cette

idée ne me frappa que lorsque tout fut terminé , et ce fut l'affaire d'un instant; mais il me sembla que les traits de l'individu qui m'avait attaqué ainsi à l'improviste avaient quelque ressemblance avec ceux du malheureux Frank , que je n'avais pas vu depuis plusieurs années. Quoi qu'il en soit , il ne peut avoir été blessé bien dangereusement , puisque le voilà déjà en état de recommencer ses intrigues pour nuire à ma réputation.

— Votre Seigneurie voit les choses avec beaucoup de fermeté , et avec plus de sang-froid que bien des gens , à mon avis, ne seraient en état d'en montrer, après avoir échappé à un accident si désagréable.

— En premier lieu , Mowbray , je ne suis nullement sûr que ce risque ait jamais existé; car, comme je l'ai déjà dit , je n'ai vu qu'un instant l'homme qui m'a attaqué. Ensuite je suis certain maintenant que cette rencontre n'a eu aucune fâcheuse conséquence. D'une autre part, je suis un trop vieux chasseur de renards pour craindre le fossé que je viens de franchir, quand une fois je me trouve sur l'autre bord. Voudriez-vous que j'imitasse le sot qui se trouva mal un matin à la vue d'un rocher escarpé qu'il avait gravi le soir précédent pendant qu'il était ivre? — L'homme qui a écrit cette lettre , ajouta le comte en la touchant du doigt, est vivant, il est en état de me faire des menaces , il a attenté à mes jours , et s'il a reçu de moi quelque légère blessure, il m'en a fait une dont je porterai la marque toute ma vie.

— Je suis très-loin de vous blâmer de ce que vous avez fait pour votre défense personnelle , milord ; mais l'affaire aurait pu se terminer d'une manière fort désagréable. Puis-je vous demander ce que vous avez dessein de faire à l'égard de ce malheureux jeune homme, qui, suivant toutes les probabilités, est encore dans les environs?

— Il faut d'abord que je découvre sa retraité, et alors je réfléchirai à ce qu'il est possible de faire pour la sûreté de ce pauvre garçon, et pour la mienne. Il est possible

d'ailleurs qu'il rencontre des aigrefins qui cherchent à s'engraisser à ses dépens, car je vous assure que la fortune qu'il possède est suffisante pour attirer les yeux d'une foule de braves gens qui réussiront aisément à le dépouiller s'ils savent flatter ses folies. Puis-je vous prier à mon tour de vouloir bien être aux aguets, et si vous le voyez, ou que vous en entendiez parler, de m'en donner avis sur-le-champ?

— Je n'y manquerai certainement pas, milord; mais tout ce que je sais de lui jusqu'à présent, c'est qu'il a logé quelque temps à la vieille auberge du Croc. Il n'y demeure plus ; mais il est possible que la vieille écrevisse d'hôtesse sache où le trouver.

— Je ne manquerai pas de m'en informer, dit lord Etherington.

Faisant alors ses adieux à Mowbray avec des démonstrations d'amitié, il monta à cheval, et partit pour retourner à l'hôtel du Renard.

— Voilà un futur beau-frère, se dit Mowbray en le regardant galoper dans l'avenue, qui a un sang-froid vraiment fort étrange! Il tire un coup de pistolet au fils de son père sans plus de remords que si c'eût été un coq de bruyère. Et que ferait-il donc à mon égard si nous avions quelque querelle? Ma foi ! qu'il y prenne garde! je mouche une chandelle avec une balle ; j'emporte l'as de cœur dans une carte; et, si quelque chose allait mal, je lui ferais voir que je me nomme Jack Mowbray et non Jack Blanc- Bec.

En arrivant à l'hôtel le comte d'Etherington monta sur-le-champ dans son appartement, et, n'étant pas entièrement satisfait des événemens du jour, il se mit à écrire au capitaine Jékyl , son correspondant, son agent et son confident. Heureusement cette lettre ne s'est pas perdue, et nous allons la mettre sous les yeux de nos lecteurs.

«Mon cher Harry,

« On dit qu'on s'aperçoit qu'une maison est; près de s'écrouler quand les rais en délogent; qu'un Etat est en décadence quand ses alliés et ses confédérés l'abandonnent; et qu'un homme est à deux pas de sa ruine quand ses amis s'éloignent de lui. S'il faut ajouter foi à tous ces augures, je dois regarder voire dernière lettre comme un fâcheux présage de ma chute. Il me semble que je vous ai fait aller assez loin, et que j'ai assez libéralement partagé avec vous ma bonne fortune, pour que vous ayez quelque confiance en mon savoir-faire et quelque peu de foi en mes moyens et en mes manœuvres. Quel démon ennemi vous a tout à coup inspiré ce que vous voudriez faire passer pour des doutes politiques et des scrupules de conscience, mais que je ne puis regarder que comme des symptômes de crainte et d'un changement de dispositions? Vous ne pouvez concevoir un duel entre si proches pareils ; un peu plus loin l'affaire vous semble délicate et compliquée, et elle ne vous a jamais été expliquée pleinement; enfin vous finissez par me dire que si je m'attends que vous jouerez un rôle actif dans cette affaire, cène peut être que lorsque je vous aurai honoré d'une confiance entière et sans réserve ; sans quoi pourriez-vous me servir comme je le désire? Telles sont vos propres expressions.

« Maintenant, quant à vos scrupules de conscience sur un duel entre si proches parens, et vos autres fadaises du même genre, je vous dirai qu'il y a eu dans tout cela plus de bruit que de mal ; et certainement il n'est pas probable que la même occasion se présente une seconde fois. Biais d'ailleurs n'avez-vous donc jamais entendu parler de querelles entre parens? Et, quand ils en ont, leur refusez-vous les mêmes privilèges que peut réclamer tout homme d'honneur? Enfin, comment puis-je savoir si ce drôle qui fait le tourment de ma vie a été bien véritable-

ment formé du même sang que moi ? Vous devez connaître un vieux proverbe qui dit qu'il est bien savant l'enfant qui connaît son père : comment peut-on donc exiger que je le sois assez pour connaître d'une manière certaine les enfans du mien ? Mais je crois qu'en voilà bien assez quant à la parenté.

« Passons à la confiance entière et sans réserve. Ce que vous me dites à cet égard, Harry, est la même chose que si je vous disais de regarder à une montre et de me dire quelle heure il est, et que vous me répondissiez que vous ne pouvez me le dire , parce que vous n'en avez pas examiné les roues, les ressorts et tout le mécanisme intérieur. Mais voici le fond de l'affaire : c'est qu'Harry Jékyl , qui est un aussi fin matois qu'un autre , croit avoir quinte et quatorze contre son ami lord Etherington, et que, connaissant déjà une partie de l'histoire dudit noble lord , il croit en savoir assez pour obliger Sa Seigneurie à lui en conter le reste. Peut-être conclut-il aussi, assez raisonnablement qu'il est plus honorable , et probablement plus lucratif d'être dépositaire d'un secret tout entier que de n'avoir à en garder qu'une moitié ; en un mot , il est déterminé à tirer tout le parti possible des cartes qu'il a en main.

« Un autre que moi , honnête Harry, se donnerait la peine de rappeler le passé , et bien des circonstances que vous semblez avoir oubliées ; puis il finirait par exprimer humblement son opinion que , si Harry Jékyl est requis aujourd'hui de rendre un service au susdit noble lord , Harry en tient déjà la récompense dans sa poche. Mais ce n'est pas ainsi que je raisonne, parce que j'aime mieux qu'un ami ligué avec moi me serve par l'espoir du profit qu'il attend , que par reconnaissance des bienfaits qu'il a déjà reçus. Le premier est comme le chien qui suit la piste du renard , et qui la sent d'autant mieux qu'il est plus près de le mettre aux abois ; l'autre est comme celui qui a perdu la piste, et dont l'ardeur se refroidit à me-

sure qu'il voit qu'il lui est impossible de la retrouver. Je me soumets donc aux circonstances , et je vais vous conter toute l'histoire , quoiqu'elle soit un peu longue , espérant de la terminer en vous faisant sentir un gibier que vous poursuivrez ventre à terre.

« Je commence donc: — Francis, cinquième comle d'Etherington, et mon très-honoré père , était ce qu'on appelle un homme très-bizarre , c'est-à-dire qu'il n'était ni fou ni sage. Il avait trop de bon sens pour aller se jeter dans un puits ; et cependant, dans quelqu'un des accès de fureur auxquels il était sujet , il aurait quelquefois été assez fou pour y jeter tout autre que lui. Bien des gens prétendent qu'il portait dans la tête un germe de démence. Mais fi de l'oiseau qui salit son propre nid ! ainsi je n'en dirai pas davantage. Ce pair à cerveau un peu fêlé était d'ailleurs un très-bel homme. Il avait dans la physionomie une certaine expression de hauteur, mais il savait la rendre singulièrement agréable quand tel était son bon plaisir. C'était un homme, en un mot, fait pour pousser avantageusement sa pointe auprès du beau sexe.

«Lord Etherington, tel que je viens de vous le décrire, rendant son voyage d'usage sur le continent, se laissa surprendre lé cœur en France par une jolie orpheline , nommée Marie de Martigny. Quelques personnes ont même prétendu que le don de sa main avait suivi celui de son cœur. Quoi qu'il en soit , on dit , car je suis déterminé à n'avoir aucune certitude sur ce point , on dit donc que de cette union naquit cet être incommode, Frank Tyrrel, comme il se nomme; ou plutôt , comme il me convient mieux de le nommer, Francis Martigny, ce dernier nom favorisant mes vues autant que le premier*peut favoriser ses prétentions. Or, je suis trop bon fils pour reconnaître la prétendue régularité du mariage entre mon très-honorable et très-bon père avec ladite Marie Martigny, puisque , à son retour en Angleterre, mon susdit très-honorable et très-bon père épousa, en face de

l'église, ma très -affectionnée et très -richement dotée mère, Anne Bulmer, de Bulmer-Hali, de laquelle heureuse union naquit votre serviteur, Francis Valentin Bulmer Tyrrel, héritier légitime des domaines réunis de mon père et de ma mère, comme possesseur incontestable de leurs anciens noms. Mais le noble et riche couple, quoique ayant reçu du ciel un gage d'amour tel que moi , vécut en grande mésintelligence, et ce qui l'augmenta encore, ce fut que mon très-honorable père jugea à propos de faire venir de France cet autre Sosie, ce malheureux Frank Tyrrel, et voulut, contre toute bienséance, qu'il résidât chez lui, et qu'il partageât l'éducation, dont le véritable Sosie, Francis Valentin Bulmer Tyrrel, a profité à un degré si peu ordinaire.

« Maintes disputes matrimoniales s'élevèrent entre le noble époux et la respectable épouse, par suite de cette réunion inconvenante de deux enfans, l'un légitime, l'autre illégitime; et souvent, avec autant de bon sens que d'égards pour le décorum , ils nous rendaient témoins de ces querelles, nous qui en étions la malheureuse cause. Une fois, ma très-honorable mère, noble dame jouissant de son franc-parler, trouva que le langage de son rang était insuffisant pour exprimer la force de ses sentimens généreux, et empruntant à la canaille deux mots expressifs , elle les appliqua à Marie de Martigny et à son fils, Frank Tyrrel. Jamais homme qui porta une couronne de comte ne se mit dans une fureur semblable à celle qui transporta mon père en ce moment ; et, dans la chaleur de sa réplique, il adopta les nobles expressions de ma mère, et s'écria que si jamais c — n et bâtard avaient existé dans sa famille , c'étaient elle-même et son marmot.

« J'étais alors un petit gaillard qui ne manquait pas d'intelligence, je fus frappé d'un propos qui avait échappé à mon très-honorable père. 11 est vrai qu'il rentra en luimême sur-le-champ , peut-être en se rappelant qu'il exis-

tait un mot comme celui de bigamie, et qu'il entraînait des conséquences fâcheuses. Ma mère, de son côté, réfléchit probablement au désagrément que pourrait lui occasioner la métamorphose dégradante d'une comtesse d'Etherington en une mistress Buïmer, qui ne serait ni fille, ni femme . ni veuve. En conséquence une réconciliation s'effectua entre eux, et elle dura quelque temps. Mais les paroles de mon père ne s'effacèrent jamais de mon souvenir; et, ce qui contribua à les y graver encore plus profondément, ce fut qu'un jour que je voulais prendre sur mon ami Frank Tyrrel l'autorité d'un frère légitime, d'un lord Oakendale , le vieux Cecil , valet de chambre de confiance de mon père, se trouva tellement scandalisé, qu'il osa me faire entrevoir la possibilité que nous changeassions un jour de place ensemble.

a Ces deux communications accidentelles me parurent la clef de certains longs sermGiis dont mon très-honorable père avait coutume de nous régaler tous deux, mais moi particulièrement, sur l'extrême instabilité des choses humaines, sur le désappointement qu'on pouvait éprouver dans ses espérances les mieux fondées, sur la nécessité d'acquérir dans toutes les branches de connaissances utiles des taîens qui , en cas d'événement, mettent à même de remplacer la perte du rang et de la fortune ; comme si aucun talent, aucune science pouvait dédommager de la perte du titre de comte et de douze mille livres sterling de revenu! Tout ce radotage m'inquiétait et me semblait avoir pour but de me préparer à quelque fâcheux changement.

« Lorsque je fus assez âgé pour prendre en secret toutes les informations qu'il me fut possible d'obtenir, je devins encore plus convaincu que mon très-honorable père nourrissait quelques idées de faire une honnête femme de Marie de Martigny, et un fils aîné légitime cleTyrrel, du moins après sa mort, sinon pendant sa vie. J'en devins encore plus assuré quand une petite affaire qu'il m'arriva d'avoir

avec la fille de mon gouverneur attira sur moi le courroux de mon père, qui prononça mon bannissement en Ecosse, où il me dit que Frank m'accompagnerait, ne m'accordant qu'une pension très-modique , me défendant de prendre le titre de lord Oakendale, et réordonnant de mécontenter de celui démon aïeul maternel , Valentin Bulmer, celui de Frank ïyrrel étant déjà occupé.

« Malgré la crainte que m'inspirait habituellement le caractère irascible de mon père, j'osai lui dire en ce moment que, puisque je devais quitter mon titre , je croyais avoir le droit de conserver le nom de ma famille , et que Frank pouvait prendre celui de sa mère. Je voudrais que vous eussiez vu le regard de fureur que mon père me lança lorsque je lui eus fait cette observation hardie. — Tu es, me dit-il, — et il s'arrêta un moment comme pour chercher une expression assez forte pour remplir la lacune,— tu es le fils de ta mère, et son portrait vivant. Gela me parut le reproche le plus sanglant qu'il m'eût jamais adressé. -7- Porte donc son nom , et porte-le avec patience et avec discrétion , ou je te donne ma parole que tu n'en porteras jamais d'autre de ta vie.

« Cette menace me ferma la bouche. Peu de temps après, faisant allusion à ma petite intrigue avec la fille de mon précepteur, il fit une longue dissertation sur la folie et l'iniquité des mariages secrets, m'avertit que, dans le pays où j'allais, le nœud coulant du mariage était souvent caché sous des fleurs, et qu'on se le laissait quelquefois passer autour du cou au moment où l'on s'y attendait le moins. Il m'assura qu'il avait des vues très-particulières pour mon établissement et celui de Frank; et que jamais il ne pardonnerait à celui de nous qui, en formant des nœuds précipités, mettrait obstacle à leur accomplissement.

« Cet avis , mêlé de menaces , me parut d'autant plus supportable que Frank en avait sa part, et l'on nous emballa dans une voiture pour l'Ecosse , accouplés comme deux chiens d'arrêt tenus par la même laisse, et chacun

de nous , je puis du moins répondre d'un , n'ayant pour l'autre rien moins qu'un sentiment de cordialité., Je surpris souvent Frank me regardant avec une expression singulière , comme de pitié et d'inquiétude , et Une ou deux fois il me parut disposé à entrer en conversation sur notre situation respective; mais je ne me sentais aucun désir d'avoir avec lui des épanchemens de confiance.

« D'après l'ordre de mon père, nous nous donnions le nom de cousins , et non celui de frères , et peu à peu nous nous habituâmes à nous regarder, sinon en amis , du moins en compagnons. Je ne sais ce que pensait Frank; quant à moi, j'avoue que j'étais aux aguets pour trouver quelque occasion de faire ma paix avec mon père , fût-ce aux dépens de mon rival. Et, tandis que la fortune semblait se refuser à m'en présenter, elle nous égara tous deux dans un des labyrinthes les plus étranges et les plus compliqués que cette divinité capricieuse ait jamais préparés pour les hommes; labyrinthe dont, même encore en ce moment, je cherche à me tirer par adresse ou par force. Je ne sais quelle bizarre conjonction de planètes a pu produire une telle complication d'événemens.

« Mon père aimait passionnément la chasse. Frank et moi nous avions hérité de ce goût, mais c'était moi qui m'y livrais avec le plus d'ardeur et d'enthousiasme. Edimbourg, qui offre une résidence tolérable pendant l'hiver et le printemps , devient un séjour désagréable en été , et en automne c'est bien le lieu le plus triste que de pauvres mortels aient jamais été condamnés à habiter. Nul endroit d'amusement public n'est ouvert , nulle personne de considération ne reste dans la ville ; ceux qui ne peuvent en sortir se cachent dans quelque coin obscur, comme s'ils étaient honteux de se montrer dans les rues. La noblesse s'enfuit dans ses maisons de campagne; le bourgeois va aux eaux ; les avocats suivent les circuits de la cour des sessions ; les procureurs sont en tournée chez leurs cliens, et tout le monde prend son fusil pour aller chasser. Sén-

sibles a la honte de passer clans la ville une saison où elle était déserte , nous obtînmes de mon père, non sans difficulté, la permission d'aller chasser dans quelque coin obscur, si nous pouvions nous en procurer les moyens sans nous faire connaître autrement que comme déjeunes Anglais étudiant à l'université d'Edimbourg.

« La première année de notre exil , nous allâmes chasser dans les environs des montagnes d'Ecosse ; mais les gardeschasses et leurs adjoints nous ayant souvent interrompus dans nos amusemens, l'automne suivant nous nous établîmes dans ce petit village de Saint-Ronan , où l'on ne voyait alors ni eaux thermales, ni belles dames, ni tables de jeu, ni originaux, à l'exception d'une vieille folle d'hôtesse chez qui nous logions. L'endroit nous plut. La vieille aubergiste connaissait un vieux coquin, l'agent d'un gentilhomme qui ne résidait pas sur ses domaines, et elle eut le crédit d'obtenir de lui pour nous la permission de chasser sur les terres de son commettant. Nous en profitâmes , moi avec ardeur, Frank avec plus de modération; car il était d'un caractère grave, et il préférait souvent à la chasse une promenade solitaire dans les beaux paysages dont ce village est environné. Cependant il aimait la pêche , cet amusement le plus insipide de tous ceux que la sottise de l'homme ait inventés, et c'était une seconde cause qui nous séparait souvent l'un de l'autre. J'en étais plutôt charmé que contrarié; non que j'eusse alors aucune haine contre Frank; non que sa société me déplut, mais parce qu'il était désagréable de me trouver toujours en face d'un homme dont je craignais que la fortune ne fut un jour en opposition directe avec la mienne. Je le méprisais presque à cause de l'indifférence qu'il montrait pour la chasse, indifférence qui augmentait de jour en jour. Mais le gaillard avait plus de goût que je ne lui en supposais; et, s'il ne poursuivait pas les perdrix dans la plaine, il avait fait lever un faisan dans le bois.

« Clara Mowbray, fille du seigneur du domaine plus

pittoresque que considérable de Saint-Ronan , était à peine alors dans sa seizième année. C'était une nymphe des bois aussi belle, aussi vive, aussi légère que l'imagination puisse en créer; simple comme un enfant en tout ce qui concerne le monde et ses usages ; fine comme l'ambre dans toufcce qu'elle avait pu avoir l'occasion d'apprendre; ne supposant pas que personne pût ou voulût lui nuire, et ayant un esprit naturel dont la vivacité inspirait l'enjouement et la gaieté partout où elle se trouvait. Elle n'éprouvait aucune contrainte, et n'avait à consulter que son inclination; car son père, vieillard bourru et grondeur, était retenu sur son fauteuil par la goutte, et son unique compagne, fille d'une caste inférieure, habituée à une complète déférence pour les fantaisies de miss Mowbray , la suivait à la vérité dans toutes les courses qu'elle faisait dans le pays, soit à pied, soit à cheval, mais ne pensait jamais à la contrarier dans la moindre de ses volontés.

« La solitude de ce canton , à cette époque, et la simplicité de ses habitans, semblaient écarter de ses excursions toute idée de péril. Frank, l'heureux coquin, devint le compagnon des deux jeunes filles dans leurs promenades, grâce à l'incident suivant. Miss Mowbray et sa compagne s'étaient déguisées en paysannes pour aller surprendre la famille d'un gros fermier des environs. Elles avaient accompli leur projet, et retournaient au château après le soleil couché, quand elles furent rencontrées par un jeune rustre , un Harry Jékyl dans son genre , qui , ayant quelques verres de whisky dans la tête, ne reconnut pas la noblesse du sang sous leur déguisement, et accosta la fille d'une centaine d'aïeux comme si c'eût été une laitière. Miss Mowbray se plaignit , sa compagne poussa les hauts cris; et voilà le cousin Frank qui arrive son fusil de chasse sur l'épaule , et qui fait détaler à la hâte le jeune grivois.

« Ainsi commença une connaissance qui fit de bien grands progrès avant que je la découvrisse. La belle Clara, ace qu'il paraît, trouvait plus de tranquillité en rôdant

dans les bois avec une escorte masculine , que lorsqu'elle les parcourait sans autre protection qu'une compagne de son sexe; et mon studieux et sentimental parent ne la quittait guère plus que s'il eût été son ombre. A leur âge il était probable qu'il se passerait quelque temps avant qu'ils pussent s'entendre ; cependant une confiance#bsolue, une intimité parfaite s'étaient déjà établies entre eux, avant que je me doutasse de leurs amours.

« Mais il faut que je fasse ici une pause , Harry ; je vous enverrai la fin de l'histoire par le prochain courrier. La blessure que j'ai reçue à l'épaule l'autre jour me répond encore au bout des doigts ; vous vous en apercevrez à mon écriture, que je vous engage à ne pas critiquer trop sévèrement.

«Etherington.»

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