‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 27 sur 40 · LETTRE CONTINUEE · texte numérisé non relu

LETTRE CONTINUEE

« Faul-il , mort de ma vie .' « Etre l'historien de ma propre folie ? » Shakspeare-

ii Je reprends la plume, Harry, pour vous dire, mais non pour essayer de vous peindre quelle fut ma surprise, quand, forcé par les circonstances, Frank me fit confidence de son intrigue amoureuse. Mon grave cousin amoureux! sur le point de faire le saut périlleux d'un mariage clandestin! Lui qui de temps en temps ( ce qui ne tendait guère à l'accroissement de notre tendresse fraternelle ) me débitait un sermon sur le respect filial, à la veille de secouer ce frein importun ! Je ne pourrais dire , y allât-il de ma vie, ce qui l'emporta en moi d'un sentiment de surprise ou de celui d'une maligne satisfaction.

J'essayai de lui parler comme il m'avait parlé; mais je n'avais pas le don de la persuasion , ou il n'avait pas celui d'entendre mes paroles de sagesse. Il me répondit que notre situation était bien différente ; que sa malheureuse naissance ( ce fut le terme dont il se servit ) l'affranchissait de la nécessité de se soumettre aux volontés absolues de son père; qu'un parent de sa mère lui avait laissé une fortune modique, mais indépendante; que miss Mowbray consentait à la partager avec lui; enfin qu'il me demandait, non mes avis , mais mon assistance.

« Il ne me fallut qu'un moment de réflexion pour me convaincre que je me rendrais coupable envers ce bon Frank, et surtout envers moi-même, si je ne lui donnais tout l'appui qui dépendrait de moi pour mettre à exécution un projet inspiré par la soumission filiale. Je me rappelai les déclamations de notre très-honorable père contre les mariages à l'écossaise et contre les mariages secrets en général, déclamations qu'il faisait peut-être avec d'autant plus de véhémence, que sa conscience le chatouillait sans doute un peu lui-même à ce sujet. Je me souvins que le ,grave Frank avait toujours été son favori; et je n'oubliai pas ( comment aurais-je pu commettre un tel oubli? ) ces expressions de mauvais augure qui laissaient entrevoir la possibilité que les biens et les honneurs héréditaires de la famille passassent du fils cadet au fils aîné. Or, il ne fallait pas être grand sorcier pour prévoir que, si Frank se rendait coupable du crime irrémissible de se marier secrètement à une belle Ecossaise, notre père perdrait toute idée de faire une pareille révolution en sa faveur; et que, tandis que le mérite de mon frère serait entièrement éclipsé par un acte de désobéissance si impardonnable, le mien, n'étant plus obscurci par la prévention et la partialité , brillerait de tout son éclat.

« Ces considérations, dont mon esprit fut vivement frappé, me déterminèrent à tenir les cartes de Frank pendant la partie dangereuse qu'il scproposait de jouer. J'avais

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seulement à prendre garde de ne pas me charger d'un rôle assez brillant pour qu'il pût attirer l'attention de mon père, ce qui n'était pas très-difficile : car si sa colère était bruyante et terrible comme la foudre , si elle éclatait avec une violence irrésistible, elle ne frappait guère, comme la foudre, que sur le point seul qui l'attirait.

« Je ne tardai pas à reconnaître que les amans avaient besoin de mes secours beaucoup plus que je ne l'avais supposé; car ils étaient complètement novices dans un genre d'intrigue qui me semblait aussi facile et aussi naturel que le mensonge. Quelque bavard avait découvert les promenades de Frank avec Clara, et en avait fait rapport au vieux Mowbray, qui se mit dans un courroux épouvantable contre sa fille, quoique le seul crime dont il la soupçonnât fut d'avoir fait la connaissance d'un étudiant anglais inconnu. Il lui défendit de le voir davantage; résolut, en style déjuge de paix, de débarrasser le pays de notre présence; et, gardant un silence prudent sur le délit de sa fille , il intenta une poursuite contre Frank, sous prétexte de braconnage, mais, dans le fait, pour l'obliger à déloger des environs. Son signalement trèsexact fut distribué à tous les gardes-chasses du voisinage du château des Shaws , et toute communication personnelle avec Clara lui devint impossible, à moins de s'exposer à de grands risques. Nos amans prirent tellement l'alarme, que maître Frank, par égard pour les craintes de Clara, jugea a propos de se retirer dans une ville peu éloignée, nommée Marchthorn, d'y rester caché, et de n'avoir plus avec sa belle qu'un commerce épistolaire.

« Ce fut alors que je devins la maîtresse ancre des espérances du jeune couple. Ma dextérité précoce et monimaginative furent pour la première fois mises à l'épreuve. Il serait trop long de vous détailler toutes les ressources, toutes les ruses que je mis en œuvre pour jouer convenablement le rôle d'agent, de facteur, d'entremetteur, et pour entretenir une correspondance entre ces deux tour-

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terelles séparées. Je n'ai pas manqué d'embarras en ee genre pour mon propre compte, mais jamais je n'en ai eu la moitié autant que je m'en donnai d'une manière si désintéressée pour ces deux amans. Je traversai des rivières à la nage; j'escaladai des murailles; je mis de* chiens en défaut; je bravai des coups de bâton et des coups de fusil ; et cependant il ne pouvait m'en revenir ni honneur ni profit, sauf la perspective éloignée du courroux de mon père contre Frank. Je vous avouerai que je trouvai Clara Mowbray si belle , si pleine d'une confiance entière dans le cousin de son amant, et que j'eus tant d'occasions d'entrevues secrètes avec elle, qu'il y avait des momens où je pensais qu'en conscience elle ne devrait pas se faire un scrupule d'accorder quelque petite récompense à un agent si fidèle. Mais elle avait l'air de la pureté personnifiée ; et j'étais alors si novice que je n'aurais su comment battre en retraite si je m'étais avancé trop hardiment. En un mot , je crus que ce que j'avais de mieux à faire était de servir ce tendre amour, dans l'espoir qu'avec le temps cette conduite m'assurerait le titre de comte et la fortune qui y était jointe.

«Je ne me permis donc pas une démarche, un mot, un geste, qui pussent donner lieu au moindre soupçon , et, comme ami confidentiel des deux amans, je préparai tout pour leur mariage secret. Le ministre de la paroisse 'consentit à en célébrer la cérémonie, et je ne l'y décidai qu'en ayant recours à un argument dont Clara m'aurait su peu de gré; je fis croire à ce brave homme que, s'il refusait son ministère en cette occasion, il empêcherait un amant trop heureux de rendre justice à une jeune fille qui avait été trop fragile ; et le digne pasteur qui, comme je le savais, a^ait dans le caractère quelque chose de romanesque , se détermina , vu l'urgence des circonstances, à leur rendre le service de les enchaîner l'un à l'autre, au risque de s'exposer lui-même à une accusation d'irrégularité dans l'exercice de ses fonctions.

« Le vieux Mowbray était presque toujours tenu au lit ou cloué sur son fauteuil par la goutte ; sa fille était moins surveillée depuis que Frank avait disparu des environs ; sen fils, le Mowbray d'aujourd'hui , n'était pas alors dans te pays , ce que j'aurais peut-être dû vous dire plus tôt ; il fut donc décidé que les amans se rendraient dans la vieille église au commencement de la nuit, et qu'aussitôt après la cérémonie ils monteraient en chaise de poste pour se retirer en Angleterre.

« Quand tout cela eut été arrangé, et qu'il ne resta plus qu'à fixer un jour pour la consommation de cette prudente entreprise, vous ne pourriez vous figurer quels furent les transports de joie et de reconnaissance démon sage frère. Il se regarda comme sur le point de monter au septième ciel, au lieu de songer qu'il allait perdre la chance de sa fortune à venir, et se charger à dix-huit ans , avec un revenu borné , d'une femme qui , suivant toutes les probabilités, lui donnerait une famille nombreuse. Quoique plus jeune que lui, je ne pouvais m'empêcher d'être surpris qu'il fût si dépourvu de toute connaissance du monde, et je rougissais de lui avoir permis de prendre quelquefois avec moi des airs de pédagogue. Ce sentiment intime de ma supériorité me soutenait contre les angoisses de jalousie que j'éprouvais toujours quand je songeais qu'il allait recueillir le fruit de tous mes soins, et remporter un prix que sans mon adresse il n'eût jamais obtenu.

« Dans ce moment de crise je reçus de mon père une lettre qui, adressée à notre demeure ordinaire à Edimbourg , en était partie pour aller nous chercher dans les montagnes d'Ecosse, dans le village où nous avions déjà passé quelque temps, et après avoir été renvoyée dans la capitale, m'était enfin parvenue à Saint-Rqnan.

<« C'était une réponse à une de mes lettres, semblables à celles qu'un fils affectueux écrit à un cher papa, et qui contenait, entre autres choses, des descriptions du pays, des détails sur nos études , et, pour remplir convenable

ment le papier, j'avais ajouté quelques mots sur la famille de Mowbray de Saint-Ronan , qui habitait le canton dans lequel nous nous trouvions. Je n'avais pas la moindre idée que ce nom pût produire quelque effet sur l'esprit de mon très-honorable père , mais sa lettre m'apprenait le contraire. Il me recommandait de cultiver la connaissance de M. Mowbray, et m'autorisait, si je le trouvais nécessaire, à lui décliner nos véritables noms et qualités. Réfléchissant en même temps que son admonition paternelle pourrait être négligée , si elle n'était appuyée sur un motif suffisant pour lui donner plus de force, il me mit franchement dans la confidence du testament de mon grand-oncle maternel, M. Mowbray de Nettlewood, et j'appris, avec autant d'étonnement que d'alarmes, qu'un grand et magnifique domaine était légué au fils aîné et héritier du comte d'Etherington , à condition qu'il formerait une alliance matrimoniale avec la famille Mowbray de Saint- Ronan.

« Merci du ciel ! comme j'ouvris de grands yeux! Et c'était moi qui avais aplani les voies pour que Frank épousât précisément la fille dont la main devait m'assurer une fortune brillante et indépendante ! Et cette première perte, déjà grande en elle-même, ne serait probablement pas la dernière. Mon père parlait du mariage en spéculateur, mais du domaine de Nettlewood en amant passionné. Il semblait raffoler du plus mauvais acre de terre qui en faisait partie. Il parlait du voisinage de ses propres domaines comme d'une circonstance qui non-seulement rendait leur possession par un seul maître désirable, mais la montrait indiquée par la main de la nature. Et, quoiqu'il me fit observer qu'attendu la jeunesse des parties il n'était pas possible d'entrer sur-le-champ en négociation pour ce mariage, il était clair qu'il approuverait, au fond du cœur, un coup hardi auquel il serait redevable d'une prompte et légale réunion des domaines d'Oakendale et de Ncttle-r wood.

a Là venaient done se briser toutes mes espérances. Il était clair, comme le soleil en plein midi, qu'un mariage secret, crime impardonnable en principe , deviendrait un péché véniel, serait même un acte méritoire aux yeux de mon père, s'il unissait son héritier à Clara Mowbray ; et s'il était réellement en son pouvoir, comme mes craintes me le suggéraient, d'établir la légitimité de mon frère, rien ne pouvait lui donner une aussi forte tentation de le faire, que la certitude de pouvoir par ce moyen réunir le domaine de Nettlewood à celui d'Oakendale. La catastrophe que j'avais préparée , comme devant faire perdre à mon rival les bonnes grâces de mon père , allait donc probablement donner au comte le motif le plus puissant pour me dépouiller de mes droits en faveur de Frank.

«Je montai dans ma chambre, je m'y enfermai , et je relus la lettre de mon père. Mais au lieu de m'abandonner à un désespoir inutile (n'en faites jamais rien, même dans les circonstances les plus fâcheuses! ), je me mis à chercher, avec toute l'intensité d'attention dont j'étais capable, si le mal était tout-à-fait sans remède. Faire échouer le projet de mariage secret, rien n'était plus facile. Il ne s'agissait que d'en faire donner avis à temps à M. Mowbray. Mais alors le traité pouvait se renouveler un jour sous les auspices de mon père. Dans tous les cas, le rôle que j'avais joué dans l'intrigue entre Clara et mon frère me rendait presque impossible de lui faire la cour pour mon propre compte.

« Au milieu de tous ces embarras, une idée lumineuse se présenta tout à coup à mon cœur audacieux et à mon esprit inventif. Et si je jouais le rôle du futur époUx ? Vous vous souviendrez que ce fut dans un cerveau bien jeune que cette idée prit naissance. Elle en fut bannie, y revint, y revint encore, et encore ; je l'envisageai sous toutes les faces ; je me la rendis familière, et je l'adoptai. Il était facile de fixer le jour avec Clara et le ministre , sans que mon frère en fui instruit, puisque j'avais seul la conduite

de toute l'affaire. Frank et moi nous étions de la même taille. Le déguisement que nous devions prendre, l'obseurité de l'église, la précipitation du moment, la timidité, tout empêcherait Clara de me reconnaître; je l'espérais du moins. Quant au ministre , je n'avais qu'à lui dire que, quoique je lui eusse jusqu'alors parlé d'un ami, c'était moi qui étais l'heureux mortel. Mon premier nom était précisément celui de Frank ; et dans mes relations avec Clara, je l'avais trouvée si douce et si confiante , elle m'avait toujours montré une cordialité si flatteuse , qu'avec la vanité d'un amoureux de seize ans, j'avais assez de confiance en moi pour croire qu'une fois en mon pouvoir, la honte et mille sentimens contradictoires ne lui permettraient plus de reculer , et qu'elle prendrait son parti bravement sur la substitution de mari.

« Certainement jamais projet plus fou n'est entré dans l'esprit d'un écervelé ; et ce qui est encore plus extraordinaire (mais cela vous le savez déjà), c'est qu'il réussit complètement. Le ministre nous donna la bénédiction nuptiale en présence de mon domestique et de la compagne complaisante de Clara. La cérémonie terminée , nous montâmes en voiture , mais nous n'étions qu'à un mille de l'église , quand mon malheureux ou heureux frère , qui avait découvert mon tour de passe-passe , sans que j'aie jamais pu savoir par quel moyen, car Solmes m'avait donné trop de preuves de fidélité pour que je pusse le soupçonner, se montra tout à coup, et força le postillon à s'arrêter. Je me précipitai hors de la chaise de poste, j'envoyai la fraternité au diable , et, moitié honte, moitié désespoir, je m'escrimai d'un couteau de chasse dont je m'étais pourvu en cas de nécessité. Tout fut inutile : je fus renversé sous la roue de la voiture, et les chevaux s'étant effarouchés en ce moment, elle me passa sur le corps.

« Ici finit ma narration ; car je ne vis et n'entendis plus rien, jusqu'au moment où je me trouvai étendu sur un lit,

ii plusieurs milles de la scène de l'action, ayant près de moi Solmes pour me soigner. En réponse aux questions que je m'empressai de lui faire , il me répondit brièvement que M. Frank avait renvoyé la jeune dame chez son père, et qu'elle paraissait souffrir extrêmement des suites de l'alarme qu'elle avait eue. Il m'avoua qu'on regardait ma situation à moi-même comme très-précaire , et que Frank, qui était dans la même maison, éprouvait les plus vives inquiétudes à mon égard. Son nom seul détermina une crise, pendant laquelle il se déclara chez moi un violent crachement de sang; et, ce qui vous paraîtra assez singulier, c'est que le médecin qui me donna ses soins , personnage à perruque et à figure grave , prétendit que cette évacuation était fort heureuse pour moi. Tout ce que je puis dire , c'est qu'elle m'effraya diablement, et qu'elle me mit dans des dispositions convenables pour recevoir la visite de Frank.

«Je le reçus avec une apathie dont je n'aurais pas été capable si mes veines eussent contenu tout le sang qui y coulait ordinairement. Mais rien ne prépare mieux à écouter un sermon que la maladie et la lancette. Enfin , pour me délivrer de son odieuse présence , et n'avoir plus à entendre le son calme de sa voix maudite, je consentis peu à peu et fort à contre-cœur à un arrangement en deux clauses : la première fut que nous nous dirions adieu pour toujours l'un à l'autre, et la seconde que nous renoncerions tous deux à Clara , pour ne plus la revoir. J'hésitai à souscrire à cette stipulation. — Elle est ma femme, disje, et j'ai droit de la réclamer en cette qualité.

« Cette réclamation ne fit qu'attirer sur moi un déluge de reproches amers et de réflexions morales, qui finirent par l'assurance que Clara détestait et désavouait un tel mariage , et que lorsqu'il y avait erreur essentielle de personne, la cérémonie de l'union conjugale était regardée comme de nul effet par les lois de tout pays chrétien. Je suis surpris que celle réflexion ne se soit pas présentée à

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mon esprit; mais j'avais puisé mes idées de mariage dans les comédies et dans les romans , où l'on emploie souvent des stratagèmes du genre de celui que j'avais mis en usage, sans jamais dire un mot de leur illégalité. D'ailleurs je m'étais fié, peut-être un peu trop légèrement, sur les moyens que je me supposais pour convaincre une jeune épouse comme Clara , qu'un mari en valait un autre , et qu'elle ne perdrait rien au change.

« Solmes argumenta à son tour, quand Frank m'eut soulagé en me délivrant de sa présence. Il me parla du ressentiment qui transporterait mon père , si le bruit de mes aventures arrivait à ses oreilles ; de l'esprit de vengeance qui animerait le vieux Mowbray , naturellement fier et vindicatif, si cette affaire venait à être connue; du risque auquel je m'exposais de la part des lois du pays ; et Dieu sait combien d'épouvantails il présenta tour à tour à mon imagination. A un âge plus avancé je n'aurais fait qu'en rire ; mais alors j'acceptai la capitulation , je fis vœu d'absence éternelle, et je m'exilai d'Ecosse,

« Et ici , Harry, remarquez et respectez mon génie ; tout était contre moi dans cette négociation : j'avais été l'agresseur ; j'étais blessé, et l'on peut dire prisonnier entre les mains de mon ennemi ; hé bien ! j'eus l'art de profiter si heureusement de l'ardeUr que montrait M. Martigny pour conclure la paix , que je fis ajouter au traité un article aussi avantageux pour moi que défavorable pour lui. Ledit Frank Martigny devait se charger de tout le fardeau du mécontentement de mon très-honorable père, et notre séparation, dont nous savions qu'il serait violemment courroucé, devait être entièrement attribuée à mon antagoniste, sans que j'y trempasse en rien. J'insistai fortement sur ce point, car j'avais la conscience trop timorée , j'étais un fils trop respectueux pour consentir à quoi que ce fût qui pût attirer sur moi le déplaisir de ce cher papa. Ce fut un sine quâ non dans notre négociation ; je l'emportai ,

F.i voilà ce que c'est que d'avoir des Uilens,

«Au surplus, M. Frank aurait, je crois, chargé ses épaules du fardeau du monde entier , pour tracer ime ligne de séparation éternelle entre sa tourterelle et le faucon qui avait voulu si audacieusement en faire sa proie. J'ignore ce qu'il écrivit à mon père ; quant à moi , comme de raison , je lui représentai le mauvais état de ma santé comme l'effet d'un accident, et lui dis que mon frère, mon cousin, mon compagnon , m'ayant quitté tout à coup d'après des motifs qu'il ne m'avait pas expliqués, je croyais nécessaire de me rendre à Londres pour consulter la docte Faculté; et que je n'attendais que la permission de Sa Seigneurie pour reprendre le chemin de la maison paternelle. Je ne tardai pas à la recevoir, et, comme je m'y attendais, je trouvai mon père furieux contre mon frère, à cause de sa désobéissance ; et, quelque temps après, j'eus même lieu de croire (et comment aurait-il pu en être autrement, Harry?) que, connaissant mieux le mérite et les manières aimables de son héritier présomptif, il perdit tout le désir qu'il pouvait avoir eu d'effectuer un changement dans ma situa; tion dans le monde. Peut-être le vieux père devint-il un peu honteux de sa propre conduite, et n'osa-t-ilpas avouer en face de la congrégation des justes, car il se fit dévot sur la fin de ses jours, les petites peccadilles dont il paraît s'être rendu coupable dans sa jeunesse. Peut-être aussi la mort de ma mère fut-elle une chance en ma faveur; car, tant qu'elle vécut , les paris auraient dû être contre moi : qui sait ce dont un homme est capable pour faire mourir sa femme de dépit? En voilà assez; ii est mort , il dort avec ses très-honorables pères, et je suis devenu , sans opposition , un très-honorable ] en sa place.

« Comment j'ai soutenu mes nouveaux honneurs, c'est ce que vous savez, Harry, vous et nos joyeux compagnons.

(i) Titre dos lords ,1c la Grande-Bretagne. — Ta.

New-Market et Tattersal ' peuvent dire le reste. Je crois que j'ai eu autant de bonheur que tant d'autres dans tout ce qu'on regarde comme bonheur; ainsi nous n'en dirons pas davantage sur ce sujet.

« Et maintenant , Harry, je vous supposerai en humeur de moraliser, c'est-à-dire je poserai l'hypothèse que les dés se sont déclarés contre vous , ou que votre fusil à deux coups a fait long feu, ou qu'une certaine clame vous a battu froid, ou enfin que quelque autre cause non moins puissante vous a donné un air de gravité, et que vous voulez me faire profiter de vos dispositions sérieuses. Mon cher Etherington, me dites-vous éloquemment, vous êtes un fou précieux ! Vous voilà occupé d'une affaire scandaleuse en elle-même, et qui peut tourner fort mal pour tous ceux qu'elle concerne; une affaire qui pourrait dormir éternellement, si vous ne vous mettiez en quatre pour la réveiller, mais qui ressemble au charbon à demi éteint, dont la flamme jaillit encore si on l'attise. — Je voudrais prier Votre Seigneurie de me répondre à deux questions, dites-vous en prenant l'attitude gracieuse qui vous est ordinaire, c'est-à-dire en tirant en haut perpendiculairement le collet de votre chemise, et en passant la main sur le nœud de votre cravate. Seulement deux questions : l'une, ne vous repentez-vous pas. du passé? l'autre, ne craignezvous pas l'avenir? — Vos deux petites questions pourraient nous mener bien loin , Harry, car elles s'étendent sur le passé et sur le futur, sur toute la vie de l'homme en un mot. Je tâcherai pourtant d'y répondre aussi bien que faire se pourra.

« Ne vous repentez-vous pas du passé? — Oui , Harry , je m'en repens ; mais ce n'est pas un repentir comme celui dont parle un ministre de village, et qui ressemble au votre quand vous avez la migraine; c'est un repentir semblable à celui que j'éprouverais si j'avais joué un coup au

(i) Les courses et les paris. New-Market est célèbre pour les courses, Tallersal à Londres pour l'achat dos chevaux. — T\d.

piquet d'après un faux principe. J'aurais dû commencer par diriger mes opérations contre la jeune personne ,profiter tout différemment de l'absence de M. Martigny, et de mon intimité avec elle , et le supplanter dans son affection. Le plan que j'adoptai, quoiqu'il ne manquât, ce me semble, ni de hardiesse, ni de dextérité , partait d'un cerveau novice, dont le génie prématuré ne savait pas encore calculer les chances. Voilà quel est mon repentir.

« Maintenant : Ne craignez-vous pas l'avenir? — Je ne vous couperai pas la gorge pour me faire une telle question , Harry, puisque c'est moi qui suppose que vous me l'adressez; mais je vous répondrai avec le plus grand calme , que je n'ai jamais rien craint de ma vie. Je suis né sans cette sensation , à ce que je crois ; du moins elle m'est parfaitement inconnue. Quand je sentis cette infernale roue me passer sur la poitrine, et cette maudite balle m'entrer dans l'épaule, je n'éprouvai pas plus d'agitation que si j'eusse entendu sauter le bouchon d'un flacon de Champagne. Mais je ne veux pas que vous me croyiez assez fou pour m'exposer à des embarras , à des dangers et à des dépenses considérables, comme je suis en ce moment disposé à le faire, sans quelque motif qui le mérite, et voici quel est ce motif.

« 11 me revient , de divers côtés, qu'il court des bruits, des rumeurs , des on dit , qu'une attaque se prépare pour me dépouiller de mon rang et de mon état dans la société ; et elle ne peut être dirigée que par ce Martigny , car je ne veux pas lui donner le nom de Tyrrel qu'il a volé. Or je regarde cette entreprise comme une violation du pacte conclu entre nous, et en vertu duquel, c'est-à-dire en interprétant justement le sens et l'intention du pacte, il devait laisser mon très-honorable père et moi arranger nos affaires sans son intervention ; ce qui équivalait à une renonciation en règle à ses droits, si le maraud en a jamais eu aucun. Peut-il espérer que je céderai ma femme et, ce qui vaut beaucoup mieux, le domaine de Nettlewood du

vieux Scrogie Mowbray, pour faire plaisir à un pendard qui veut me dépouiller de mon titre et de tous mes biens? Non , de par le ciel ! je n'en ferai rien. S'il m'attaque sur un point si important, je l'attaquerai sur un autre qui ne sera pas moins sensible : c'est sur quoi il peut compter.

« Et maintenant il me semble vous voir venir avec une seconde édition de vos graves remontrances sur les querelles entre proches parens , les duels contre nature, les voies de fait qui révoltent tout le monde, etc., etc.; à quoi vous pouvez joindre, d'une manière délectable, le vieux refrain : — Qu'il est beau, qu'il est agréable de voir des frères vivre dans l'union! ■ — Je ne m'arrêterai pas à examiner si toutes ces appréhensions si délicates ont pour objet la sûreté et la réputation du comte d'Etherington , ou si mon ami Harry Jékyl ne prend pas en considération de quelle manière son intervention dans cette affaire chatouilleuse sera accueillie au quartier-général. Sans discuter cette question , je vous dirai simplement et brièvement que vous ne pouvez sentir mieux que moi la folie qu'il y aurait à porter les choses à l'extrémité. Je n'en ai pas l'intention, je vous l'assure, ce n'est pas dans ce dessein que je vous invite à venir ici. Si j'envoyais un cartel à Martigny, il le refuserait, j'en suis certain ; et toutes voies moins cérémonieuses d'arranger une telle affaire ne sont plus de mode aujourd'hui.

« Il est vrai que lorsque je le rencontrai , il n'y a pas long-temps, je me laissai emporter par le mouvement de vivacité dont je vous ai parlé; de même qu'il a pu vous arriver, vous trouvant à portée convenable, et entraîné par une force d'instinct, de tuer une femelle de faisan (j'aurais dû dire de tirer sur, car je crois que vous n'abattez pas à chaque coup), sans réfléchir à l'énormité du crime que vous alliez commettre. La vérité est que l'influence d'une espèce de follet semble régner sur ma famille; elle a versé ses feux dans les veines de mon père, d'où ils sont descendus dans les miennes dans toute leur force, et de

temps en lemps l'impulsion en est irrésistible. Là était mon ennemi ; ici étaient mes pistolets : voilà toutes les réflexions que j'eus le temps de faire. Mais je serai sur mes gardes à l'avenir, ce qui sera d'autant plus facile que je ne crains pas de recevoir de lui aucune provocation. Au contraire, s'il faut dire ici la vérité, quoique j'aie un peu brodé cette affaire, dans la première relation que je vous en ai faite, à l'imitation de la Gazette quand elle rapporte une défaite, je suis certain qu'il n'aurait jamais tiré sur moi de propos délibéré , et que son coup a parti contre sa volonté pendant qu'il tombait. Vous me connaissez assez pour être sûr que je ne m'aviserai pas une seconde fois d'attaquer un ennemi qui ne veut pas se défendre , fût-il dix fois mon frère.

« Quant à votre longue tirade sur la haine que je porte à mon frère, je vous dirai , Harry, que je ne le hais pas plus que les premiers nés d'Egypte ne sont haïs par les frères qu'ils excluent de la succession paternelle. 11 n'y a point parmi nous un propriétaire sur vingt qui ne soit haï par son frère cadet comme une maudite pierre d'achoppement, si c'est haïr un homme que de souhaiter qu'il jouisse de la paix du tombeau. Du reste, je l'aime autant qu'un autre. S'il voulait avoir la complaisance de mourir, je consentirais de tout mon cœur qu'on le canonisât; et, tant qu'il vivra, je désire que le rang et la fortune ne l'exposent pas à ces tentations qui forment les plus grands obstacles à cette vie d'abnégation de soi-même, grâce à laquelle on peut espérer de mourir en odeur de sainteté.

« Ici vous m'interrompez encore avec vos impertinentes questions. Si je n'ai pas dessein de chercher à me faire une querelle personnelle avec Martigny , pourquoi me mettre en collision avec lui? Pourquoi ne pas m'en tenir au traité de Marchtorn , sans approcher de Saint-Ronan , sans réclamer mon épouse vierge?

«Ne vous ai-jc pas ditquc je veux mettre fin à ma crainte qu'il ne fasse quelque tentative pour me ravir le titre et la

fortune de mon père? Ne vous ai-je pas dit que je veux avoir ma femme, Clara Mowbray, et mon domaine de Nettlewood, que j'ai gagné de franc jeu en l'épousant? Et pour vous dire tout mon secret , quoique Clara soit une fort jolie femme, elle est si peu de chose, dans toute cette affaire, pour son époux passionné , que c'est en me relâchant un peu de mes droits sur elle que j'espère obtenir des concessions plus importantes selon moi.

« Je ne nierai pas qu'une sorte d'aversion pour une esclandre, une répugnance à m'exposer aux reproches ne m'aient rendu si lent à songer à mes intérêts, que le moment va arriver où , pour profiter des dispositions du testament du vieux Scrogie Mowbray, et devenir son héritier, je dois être l'époux reconnu de miss Clara Mowbray de Saint-Rouan. Le temps fui, le temps est; et si je ne le saisis pas aux cheveux tandis qu'il passe, bientôt le temps ne sera plus. Nettlewood sera perdu pour moi ; et si j'ai , pour supplément, un procès qui me dispute le titre et la fortune de mon père, je cours le risque d'être repic et capot.

« Il faut donc agir, à tous risques, et agir avec vigueur; or, voici quel est mon plan général de campagne, sauf toutes les variations que les circonstances pourront exiger. J'ai obtenu , je puis .dire acheté, le consentement de Mowbray à ce que je fasse ma cour à sa sœur. J'ai cet avantage que si elle consent à me prendre pour époux, elle met fin à jamais à tous les bruits et souvenirs désagréables fondés sur son ancienne conduite. En ce cas, je m'assure le domaine de Nettlewood, et je suis prêt à soutenir le combat pour celui d'Oakendale. Je crois même très-fermement que, si cet heureux dénouement a lieu, M. Martigny aura le cœur trop déchiré pour songer à livrer une bataille ; qu'il jettera le manche après la cognée, et qu'il ira, en véritable amant , se cacher dans quelque désert au-delà des mers.

« Mais en supposant que la dame ait assez mauvais goût pour conserver son obstination et me refuser , je pense

encore que son bonheur et son contentement d'esprit seront aussi chers à Martigny que Gibraltar l'est aux Espagnols, et qu'il sacrifiera bien des choses pour m'engagera renoncer à mes prétentions. Or, il me faut quelqu'un qui puisse me servir d'agent pour communiquer avec ce drôle, car je ne répondrais pas que mon ancienne envie de lui couper la gorge ne se réveillât si je traitais personnellement avec lui. Venez donc , et venez sans délai me prêter la main ; venez : vous me connaissez, et vous savez que je ne laisse jamais un service sans récompense. Pour mieux m'expliquer , vous aurez le moyen de vous débarrasser d'une certaine hypothèque qui vous gêne, sans être obligé d'avoir recours à la tribu d'Issachar, si vous m'êtes fidèle dans cette affaire; venez clone , venez sur-le-champ, et sans plus d'excuse. Je vous donne ma parole qu'il n'y aura ni risque pour vous, ni danger d'offenser personne dans le rôle que je compte vous confier dans ce drame.

« A propos de drame, on a fait une misérable tentative pour jouer une sorte de drame bâtard au château de Mowbray, ce château rongé par les rats. 11 s'y est pourtant passé deux choses remarquables. L'une c'est que le courage m'a tout-à-fait manqué, et que malgré la résolution dont je me pique , j'ai fui du champ (\e bataille plutôt que de me présenter devant miss Clara , quand l'instant critique est arrivé. Et sur cela je vous prie de remarquer que je suis un homme doué d'une modestie et d'une délicatesse singulière, bien loin d'être un Dravvcansir et un Daredevil P comme vous le prétendez. Le second événement mémorable de cette journée est d'une nature plus délicate, car il concerne la conduite d'une belle dame qui paraît déterminée à se jeter à ma tête. 11 y a parmi nous, gens d'esprit, un degré étonnant de franc-maçonnerie, et il est merveilleux de voir combien peu de temps il nous faut pour nous mettre sur un bon pied auprès d'une femme

(r) Héros fanfarons île comédie — El),

négligée ou d'une fille mécontente. Si vous n'arrivez pas très-promptement , vous perdrez bien certainement une des récompenses dont je vous ai donné l'espérance dans mon avant-dernière lettre. Nul écolier ne garde un morceau de pain d'épices pour son camarade, sans être tenté d'y donner un coup de dent. Ainsi donc, si vous ne paraissez pas pour veiller à vos intérêts, ce ne sera pas faute d'avoir été averti. Quant à moi, la perspective d'une telle affaire m'embarrasse plus qu'elle ne me flatte, dans un moment où j'en ai sur le tapis une autre d'une nature toute différente. Je vous expliquerai cette énigme quand nous nous verrons.

« Ainsi finit mon long récit. Si vous trouvez quelque chose d'obscur dans mes projets, songez dans quel labyrinthe la fortune m'a fait entrer, et combien de choses doivent naturellement dépendre du chapitre des accidens.

« On peut dire que j'ai ouvert la tranchée hier, car je me suis présenté devant miss Mowbray. Son accueil ne fut pas très-gracieux, mais cen'est.pas fort important; je m'y attendais. En éveillant ses alarmes, j'ai produit sur elle une telle impression, qu'elle consent que je paraisse devant elle comme ami de son frère, et ce n'est pas avoir peu gagné. Elle s'habituera à me voir, et se rappellera avec moins d'amertume le tour que je lui ai joué autrefois; tandis que, d'une autre part la même force de l'habitude me débarrassera d'une gaucherie impardonnable , d'une sortede componction dont j'ai peine à me défendre toutes les fois que je la regarde. Adieu! Santé et fraternité. Tout à vous.

« Etherington. »

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