‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 28 sur 40 · REPONSE · texte numérisé non relu

REPONSE

« Facteur, à ce paquet fais bien attention; « Soufre et nitre à la fois , gare à l'explosion ; Ancienne comédie.

« J'ai lu vos deux longues lettres, mon cher Etherington, avec autant d'intérêt que de surprise; car ce que je savais déjà de vos aventures en Ecosse ne suffisait nullement pour me préparera une relation si compliquée. Le follet qui , à ce que vous me dites , gouvernait votre père, semble avoir maîtrisé la fortune de toute votre famille , tant il y a de bizarreries extraordinaires dans tout ce que vous m'avez dit. Mais ri importe , Etherington; vous avez été mon ami ; vous m'avez relevé quand j'étais par terre; et, quoique vous puissiez croire, je suis entièrement à votre service, plutôt par reconnaissance pour le passé que par espoir pour l'avenir. Je ne sais pas faire de beaux discours, mais vous pouvez compter sur ce que je dis, tant que je continuerai d'être Harry Jékyl. Vous avez mérité mon amitié, Etherington, et vous la possédez.

« Peut-être ne vous aimé-je que mieux depuis que vous m'avez fait connaître vos embarras : car vous inspiriez auparavant trop d'envie pour être facilement un objet d'affection. L'heureux mortel ! c'était là le refrain de quiconque parlait de vous. Un rang distingué, et une fortune suffisante pour le maintenir; assez de bonheur pour réparer les brèches que vous pouviez faire à cette fortune , et assez d'adresse pour tirer parti de ce bonheur, ou pour

y suppléer s'il vous abandonnait un instant. Les cartes vous arrivaient comme si vous les eussiez choisies* on aurait dit que les dés roulaient au gré de votre volonté. C'était votre coup d'œil, plutôt que votre coup de queue , qui envoyait une bille dans la blouse ; vous sembliez avoir enchaîné la fortune, et si vous aviez été moins homme d'honneur, on vous aurait presque soupçonné de l'aider par un peu d'adresse. Vous ne*pouviez perdre aucune gageure, et du moment que vous étiez intéressé à la course, on aurait pu nommer le cheval qui en remporterait le prix. Jamais vous ne tiriez un coup de fusil sans abattre votre pièce de gibier. Et les femmes! Avec votre figure, votre taille, vos manières, et surtout votre langue, quels ravages n'avez-vous pas faits parmi elles! Juste ciel! Et pendant tout ce temps le glaive était suspendu par un crin sur votre tète! Votre rang était douteux! votre fortune n'était pas assurée, et votre bonheur, si constant en toute autre chose , votre empire si prononcé sur les femmes , vous ont manqué lorsque vous désiriez former une union pour la, vie, et que le soin de votre fortune l'exigeait! Etherington, je suis confondu! J'ai toujours regardé comme une pierre d'achoppement dans votre chemin l'affaire des Mowbray, et cette querelle avec ce Tyrrel ou Martigny: mais il s'en fallait de beaucoup que je me doutasse de la complication de vos embarras.

« Mais il ne faut pas que je continue à vous écrire sur un ton qui soulage à la vérité mon esprit frappé d'étonnement, mais qui ne peut vous être très-agréable. Suffit; les obligations que je vous ai me semblent plus faciles à supporter depuis que j'ai une chance de m'en acquitter jusqu'à un certain point. Mais , quand même je vous aurais payé toute ma dette, je vous serais toujours aussi attaché que jamais. C'est votre ami qui vous parle, Etherington , et, s'il vous parle avec un peu de franchise, ne vous en offensez pas, je vous en prie, et ne supposez pas que cette familiarité soit la suite de la confiance que vous m'a -

vez témoignée. Regardez-moi comme un homme qui, dans une affaire importante, veut s'exprimer clairement pour être sûr qu'il sera bien entendu.

a Votre conduite dans toute cette affaire, Etherington , n'indique rien de ce sang-froid et de ce jugement que vous possédez si éminemment quand il vous plaît d'en faire usage. Je passe par-dessus la folie de votre mariage : c'était un tour d'écolier, et qnand même il eût réussi , il ne pouvait guère vous être profitable; car quelle espèce de femme vous seriez-vous donnée si cette Clara Mowbray, consentant à cette substitution d'époux , eût accepté la main d'un amant au lieu de celle d'un autre? Tout pauvre que je suis, je sais que ni Oakendale ni Nettlewood ne me déterminerait à épouser une telle. — Je manquerais au décorum , si je me permettais de remplir ce blanc.

« Jenepuisnon plus, moncher Etherington, vous pardonner le tour que vous avez joué au ministre aux yeux duquel vous avez détruit la réputation de cette pauvre fille, pour l'engager à prononcer la bénédiction nuptiale. Peut-être avez-vous par-là imprimé sur elle une tache que toute sa vie ne pourra effacer. Ce n'était pas une ruse de guerre permise. Et vous avez peu gagné à ce stratagème, à moins qu'il ne lui soit impossible de prouver qu'elle a été trompéecar, en ce cas, le mariage est certainement de toute nullité. Du moins vous ne pouvez vous prévaloir de cette cérémonie que pour l'engager à contracter une union plus solide , de crainte qu'une discussion si désagréable ne vienne à s'ébruiter dans une cour de justice ; et avec tous les avantages que vous possédez, avec vos moyens de persuasion, et ayant pour vous l'influence de son frère, il me paraît assez vraisemblable que vous puissiez y réussir. Toute femme est nécessairement esclave de sa réputation. J'en ai connu qui , pour la conserver, ont sacrifié leur vertu , dont après tout elle n'est que l'ombre. Je ne trouve donc pas bien difficile pour Clara Mowbray de se déterminer à devenir comtesse, plutôt que de s'exposer à servir

de conversation à toute la Grande-Bretagne, pendant qu'elle sera engagée avec vous dans un procès qui peut durer presque autant que votre vie à tous deux.

« Mais , dans la situation où se trouve l'esprit de miss Mowbray, il est possible qu'il lui faille du temps pour arriver à cette conclusion ; et je crains que vous ne soyez contrecarré dans vos opérations par votre rival ; car je ne veux pas vous offenser, en l'appelant votre frère. Or c'est ici que je songe avec plaisir que je puis vous être de quelque utilité ; à la condition spéciale qu'il n'existera plus aucune pensée de voies de fait entre vous. Quoique vous ayez réussi à pallier à vos propres yeux votre dernière rencontre, il n'y a nul doute que le public n'eût regardé n'importe quel accident comme un crime des plus noirs, et que la loi ne l'eût puni du châtiment le plus sévère. Malgré tout ce que je vous ai dit de mon désir de vous rendre service, il est bien entendu que c'est toujours en me tenant à une distance respectueuse du gibet, car je trouve que je n'en suis déjà que trop près. Plaisanterie à part, Etherington, il faut vous laisser guider par mes conseils dans cette affaire. Je découvre la haine que vous portez à cet homme dans chaque ligne de votre lettre ; même quand vous vous y exprimez avec le plus grand sang-froid, même quand il y règne une affectation de gaieté, j'y vois tous vos sentimens ; et ce sont des sentimens que... je ne veux pas m'ériger en prédicateur, je ne dirai pas que tout homme vertueux, mais que tout homme sage, qui veut vivre en paix avec le monde , éviter la malédiction universelle, échapper peut-être à une mort violente, à laquelle applaudiraient tous ceux qui ont le fratricide en horreur, ne perdrait pas un seul instant pour déraciner de son cœur.

«Je vous offre donc mes services, s'ils sont dignes d'être acceptés, à condition que vous emploierez toute la force de votre esprit (et il en est doué) à combattre cette haine impie, et que vous éviterez avec soin tout ce qui pourrait

conduire à une catastrophe dont vous n'avez été que trop près déjà deux ibis. Je ne vous demande pas d'avoir de l'affection pour cet homme ; je sais parfaitement que vos préventions sont trop profondément enracinées ; je désire seulement que vous l'évitiez, et que, si vous le rencontrez, vous ne pensiez à lui que comme à un être qui ne peut jamais être pour vous un objet de ressentiment personnel.

« A ces conditions, je suis prêt à vous aller joindre à votre Spa ; et je n'attends que votre réponse pour me jeter dans une chaise de poste. Ce sera moi qui chercherai ce Martigny, et j'ai la vanité de croire que je serai en état de le convaincre qu'il doit suivre la marche que son propre intérêt bien entendu, ainsi que le vôtre, indiquent si clairement , c'est-à-dire de déloger et de nous débarrasser de sa personne. Il ne faut pas que vous regardiez à un sacrifice pécuniaire, même considérable , si cela devenait nécessaire. Il faut que nous lui fassions des ailes pour qu'il puisse s'envoler, et je réclamerai de vous tous les pouvoirs nécessaires à ce sujet.

« Je ne puis croire que vous ayez à redouter aucune des suites sérieuses d'un procès. Votre père vous a fait cette menace sinistre dans un moment où il était irrité contre son fils et furieux contre sa femme ; et je ne doute guère que ces expressions ne fussent que les éclairs d'une colère passagère, quoique je \oie qu'elles ont fait une profonde impression sur votre esprit. Dans tous les cas, il a parlé d'une préférence pour son fils illégitime, comme d'une chose qu'il était en son pouvoir d'accorder ou de refuser, et il est mort sans rien faire à cet égard. Votre famille semble avoir du goût pour les mariages irréguliers, et il est possible qu'il ait eu recours à quelque mariage de main gauche pour vaincre la modestie et faire taire les scrupules de la dame française; niais que quelque chose de sérieux, qu'une cérémonie légale ait eu lieu, c'est ce que je ne croirai jamais qu'après les plus fortes preuves.

«Je vous répète clone que je ne doute guère qu'il ne soit facile de transiger sur les prétentions de Martigny ,. quelles qu'elles puissent être , et de le déterminer à quitter l'Angleterre. C'est ce qui deviendra encore plus facile, s'il a réellement conçu pour Clara Mowbray une passion aussi romanesque que vous le prétendez. Il serait aisé de démontrer que, soit qu'elle se trouve disposée à accepter la main de Votre Seigneurie, soit qu'elle veuille la refuser, il ne peut assurer la tranquillité de celle qu'il aime qu'en quittant le pays. Fiez-vous à moi; je trouverai le moyen de le faire fléchir ; et il n'importe guère , pour le succès de vos projets , que ce soit la distance des lieux ou le tombeau qui vous sépare de Martigny ; si ce n'est que de ces deux buts , vous pouvez atteindre l'un avec honneur et sans danger, au lieu que la seule tentative pour arriver à l'autre vouerait à l'exécration tous ceux qui y auraient pris part, et attirerait sur eux un châtiment mérité. Dites un mot, et vous verrez arriver votre reconnaissant et tout dévoué

ARRY JEKYL.»

A cette épître en forme d'admonition, l'auteur reçut, par le retour du courrier, la réponse suivante :

« Mon reconnaissant et tout dévoué HarryJékyl a adopté un ton d'exaltation que l'occasion ne paraissait nullement exiger. Comment! conseiller soupçonneux, ne vous ai-je pas répété cent fois que je me repens de cette sotte rencontre , et que je suis déterminé à maîtriser mes passions et à me tenir sur mes gardes à l'avenir? Quel besoin avezvous donc de venir me faire un long sermon , et de me parler de fratricide, d'exécration et de châtiment? Vous ressemblez, quand vous voulez vous montrer fort d'argumens, à un enfant qui tue un lièvre pour la première fois, et qui ne le croit bien mort qu'après lui avoir lâché ses deux coups. Quel excellent homme de loi vous auriez fait! Vous auriez si longuement insisté sur l'affaire la plus

simple, que le juge, fatigué, aurait été tenté de la décider contre toute justice, pour se venger sur le client de l'ennui que lui aurait causé l'avocat.

« S'il faut que je vous répète ce que je vous ai dit vingt fois , je vous dirai que je n'ai aucune idée d'agir envers ce drôle comme je le ferais s'il s'agissait de tout autre. Si le sang de mon père coule dans ses veines, il sauvera tout celui qu'il tient de sa mère. Ainsi donc, arrivez sans faire plus d'étalage de conditions et d'argumens. Vous êtes vraiment un être curieux ! On croirait, à lire votre lettre, que c'est vous-même qui avez découvert l'avantage que je pourrais avoir à vous employer comme négociateur, et les raisons qu'on pourrait faire valoir dans le cours de ce traité, pour déterminer ce drôle à quitter le pays. C'est précisément la marche que je vous ai tracée dans ma dernière lettre ! Il faut que vous soyez plus audacieux que le plus audacieux des Egyptiens, car non-seulement vous volez mes idées , et vous les défigurez pour les rendre vôtres, mais vous avez l'assurance de venir avec elles mendier à la porte de-leur véritable père. Il n'y a personne qui vous soit comparable pour votre hardiesse a vous emparer des inventions d'autrui, et à les revêtir ensuite à votre guise. Quoi qu'il en soit, Harry, sauf un peu de présomption et de vanité , vous êtes aussi honnête que personne. Vous ne manquez même pas de talent à votre manière , quoique vous n'ayez pas tout le génie que vous voudriez qu'on vous attribuât. Venez donc, aux conditions qu'il vous a plu de me faire, et venez le plus promptement possible. Quoique vous ayez eu assez de générosité pour ne point parler de la promesse que je vous ai faite, je ne la regarde pas moins comme obligatoire.

«Votre, etc.

«Etheiujngton.»

«P. -S. Un mot d'avis avant de terminer. Ne parlez a Harrowgate à qui que ce soit , ni de moi, ni de votre pro-

jet de venir me joindre, ni du voyage que vous allez faire. Quant au motif qui vous fait partir, je n'ai pas besoin de vous recommander le silence à cet égard. Je ne sais pas si les inquiétudes qui me poursuivent sont naturelles à tous ceux qui ont de secrètes mesures à prendre , ou si la nature m'a doué d'une dose plus qu'ordinaire de méfiance, mais je ne puis me défendre de l'idée que je suis surveillé de très-près par quelqu'un que je ne puis découvrir. Quoique j'aie caché soigneusement à tout autre qu'à vous le projet que j'avais devenir ici, et que je ne vous soupçonne pas un instant d'avoir bavardé , cependant ce Martigny en a été informé, et il y est arrivé avant moi. Ce n'est pas tout. Je ne me suis ouvert à personne au monde sur mes vues relativement à Clara, et pourtant le caquetage a répandu ici le bruit d'un mariage entre elle et moi, avant même que j'en eusse dit un mot à son>frère. Bien certainement dans une société semblable à celle qui est réunie ici, c'est un sujet de conversation fort ordinaire ; et ce bruit qui m'alarme, parce qu'il a rapport à mes propres projets , peut n'être qu'une rumeur vague, enfantée par le bavardage des oisifs. Cependant il me semble que je suis dans la même situation que la pauvre femme d'un vieux conte , qui se croyait épiée par un œil fixé sur elle, derrière la tapisserie.

«J'aurais dû vous dire dans ma dernière lettre que j'ai été reconnu , dans une fête , par le vieux ministre qui a prononcé sur Clara et sur moi la bénédiction matrimoniale, il y a près de huit ans. Jl s'adressa à moi en m'appelant Valentin Bulmer, nom sous lequel j'étais alors connu. Comme il ne me convenait pas alors de le mettre dans ma confidence, je me suis défait de lui comme on se défait d'un vieux chapeau. La tache était d'autant moins difficile que j'avais affaire à un des hommes les plus distraits qui aient jamais rêvé les yeux ouvertsv Je crois réellement qu'il a pu se persuader que c'était une vision de son imagination, et qu'il ne m'avait jamais vu auparavant.

Votre vieux reproche sur ce que je lui ai dit autrefois relativement aux deux amans, est tout-à-fait sans objet. Après tout, si ce que je lui ai dit n'était pas de la plus exacte vérité, et j'avoue que je crois qu'il. y avait de l'exagération , c'est bien certainement la faute du saint Francis Martigny, car je suis persuadé qu'il avait pour lui l'amour et l'occasion.

«Voilà un post-scriptum plus long que la lettre, Harry; mais il faut que je le termine parle même refrain : Venez, et venez bien vite. »

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