‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 29 sur 40 · L EPOUVANTE · texte numérisé non relu

L EPOUVANTE

Ainsi l'oi voit tomber le mobile feuillage, Quand s'élève soudain le souffle de l'orage : : Tel fre'niil et s'arréle un généreux héros, Quand ses lâches soldats désertent ses drapeaux.

Il avait été décidé par tous ceux qui prenaient cette affaire en considération, que le fougueux et capricieux nabab aurait bientôt une querelle avec son hôtesse, et ne tarderait pas à s'ennuyer de sa résidence à Saint-Ronan. Un homme si attentif pour lui-même, et si curieux pour les affaires des autres, ne pouvait, à ce qu'on supposait, trouver dans l'auberge du vieux village qu'une sphère bien limitée pour satisfaire ses goûts et ses inclinations , et plus d'une fois les oisifs rassemblés aux eaux avaient fixé d'une manière précise le jour et l'heure de son départ.

Cependant le vieux Touchwood , toutes les fois que le temps le permettait, mollirait au milieu d'eux son visage

basané , son cou soigneusement enveloppé dans un immense mouchoir des Indes, et sa canne à pomme d'or, qu'il ne manquait jamais de porter sur l'épaule; et, quoiqu'il fût de petite taille, ses membres vigoureux et sa marche assurée prouvaient clairement qu'il la prenait comme une marque de dignité plulôt que comme un soutien. Répondant d'un ton bref et brusque à toutes les questions qu'on lui adressait, il faisait tout haut ses remarques sur la compagnie, sans s'inquiéter si quelqu'un pouvait s'en offenser; et aussitôt que l'antique prêtresse lui avait donné sa coupe d'eau salutaire, il tournait les talons avec un laconique Bien le bonjour, et il allait trouver son ami M. Cargill au presbytère, ou s'occuper de quelques fantaisies chez ses voisins du vieux village.

La vérité est que le digne homme, ayant établi tout sur un bon pied chez mistress Dods , autant qu'elle avait bien voulu le permettre, s'était prudemment abstenu de pousser plus loin ses innovations , sachant fort bien que toute pierre n'est pas en état de recevoir le dernier degré de poli. Il s'occupa ensuite de mettre en ordre la maison de M. Cargill; et, sans eh avoir obtenu la 'permission du révérend ministre, sans même la lui avoir demandée, il effectua chez lui une réforme aussi complète qu'aurait pu le faire le brownie ' le plus bienfaisant. Les planchers étaient quelquefois balayés, on secouait les tapis de temps en temps ; les assiettes et les plats étaient tenus plus proprement; le vide n'existait plus dans la boîte à thé ni dans le sucrier ; un morceau de viande de boucherie se trouvait à propos dans le garde-manger ; la plus vieille des deux servantes portait une robe neuve d'une étoffe solide ; la plus jeune couvrait ses cheveux d'un beau bonnet et se montrait dans la maison si propre et si bien mise , que les uns prétendaient qu'elle était trop jolie pour être au service d'un ministre non marié , tandis que les autres disaient

([) Lutin d'Ecosse qui s'attribue spécialement le soin de remettre l'ordre dans les meubles d'une maison. — -Ed.

qu'ils ne voyaient pas pourquoi ce vieux fou de nabab se mêlait de la toilette d'une jeune fille. Mais si M. Touchwood entendait tous ces mauvais bruits, ce qui est trèsdouteux, il s'en mettait fort peu en peine. Il faut ajouter à tous ces changemens que le jardin était cultivé, et la glèbe ' labourée.

Quelques petits cadeaux et une attention persévérante lui avaient servi de talisman pour opérer cette révolution. La libéralité de ce vieillard singulier lui donnait le droit de gronder quand il voyait que quelque chose allait mal ; les domestiques , qui s'étaient laissés aller à la négligence et à la paresse, se sentirent stimulés par le nouveau système de surveillance et de générosité de M. Touchwood, et le ministre, sans trop en connaître la cause, recueillait le fruit des efforts d'un ami si actif et si empressé. Quelquefois il levait la tête en entendant quelque ouvrier faire du bruit dans les environs de sa bibliothèque, et il demandait la cause d'un tapage qui l'interrompait; mais quand on lui avait répondu que c'était par ordre de M. Touchwood, il se remettait à l'ouvrage, persuadé que tout était pour* le mieux.

La tâche de nettoyer les étables d'Augïas n'était pas plus difficile que celle d'établir l'ordre dans le presbytère ; mais ce n'était point assez pour l'immense activité de M. Touchwood. Il aspirait à exercer un empire universel dans le vieux village de Saint-Ronan , et, comme la plupart des hommes d'un caractère ardent, il réussit en grande partie à s'emparer de l'autorité qu'il désirait. II déclara la guerre à tous ces usages nuisibles au public, qu'on retrouve dans tous les villages d'Ecosse non encore régénérés, et qui sont des inconvéniens sinon bien sérieux, du moins perpétuels. Ici, le fumier qui, depuis un temps immémorial, croupissait sur le grand chemin sous les fenêtres d'une chaumière, élait transporté derrière la

(Y) On nomme ainsi les terres attachées au pres)>ytùre et qui en dépendent. — Ed.

DE SAINT-ROlNAN. 401

maison. Là, la brouette cassée et la charrette hors de service disparaissaient et n'obstruaient plus la voie publique. Ailleurs, le vieux chapeau ou le haillon bleu qui remplaçait un carreau de vitre cassé, pour fermer au vent l'entrée de la maison, était jeté dans l'égoût, et un verre transparent y était substitué.

Les moyens par lesquels il effectuait cette réforme étaient les mêmes que ceux qu'il avait employés chez le ministre : l'argent et les avis. Les derniers, donnés seuls, eussent excité peu d'attention; ils auraient peut-ètremême fait naître un esprit d'opposition; mais un petit présent qui servait de véhicule à la proposition d'une réforme faisait impression sur l'esprit des auditeurs, et en général il triomphait de toutes les objections.

D'ailleurs les villageois s'étaient formé une grande idée de la richesse du vieux nabab, et l'opinion générale parmi eux était que, quoiqu'il n'eût ni domestique ni équipage, il était en état d'acheter, si bon lui semblait , la moitié des terres du pays. Ce n'étaient pas de belles voitures et d'élégantes livrées, disaient ces prétendus connaisseurs, qui rendaient la bourse plus pesante, elles contribuaient plutôt à la rendre plus légère, et le vieux Turnpenny ainsi que Me Bindloose avanceraient plus d'argent sur la seule parole de M. Touchwood que sur l'obligation solidaire de la moitié du beau monde des eaux. Cette disposition des esprits aplanissait le. chemin à un homme toujours disposé soit à donner, soit a prêter; et quoique, en toute affaire , il montrât clairement qu'il n'était ni aveugle ni insouciant sur ses intérêts, et qu'il connaissait parfaitement la valeur de l'argent, cette circonstance ne diminuait nullement l'idée qu'on s'était formée de sa fortune. Très-peu de gens auraient donc eu l'envie de contrarier les fantaisies d'un vieillard bizarre qui avait la volonté et les moyens d'obliger tous les esprits dociles à ses caprices , et ce fut ainsi que cet étranger singulier parvint, dans le court espace de quelques jours , ou du moins de quelques semaines , à

au

obtenir des villageois plus de déférence qu'ils n'en avaient eu pour personne depuis que leurs anciens seigneurs avaient abandonné le village. L'autorité du bailli même, quoique ce fût le vieux Miéklewham qui en était revêtu , n'était qu'une juridiction subalterne, comparée à l'allégeance volontaire dont les habitans semblaient avoir prêté serment à M. Touchwood.

Néanmoins quelques esprits restaient récalcitrans contre la nouvelle puissance qui s'élevait ainsi au milieu d'eux ; et avec toute l'obstination qui caractérise leurs compatriotes, ils fermaient l'oreille aux conseils de l'étranger, sans s'inquiéter s'ils étaient bons ou mauvais. Leurs fumiers restaient accumulés devant leurs portes , et des débris d'instrumens aratoires de toute espèce obstruaient encore la voie publique en face de la maison. 11 arriva même que M. Touchwood, si zélé pour l'amélioration du village, fut sur le point d'éprouver un destin qui est souvent celui des grands réformateurs. Il pensa perdre la vie par suite d'un de ces abus qui subsistaient encore malgré ses efforts pour les détruire.

Dans le temps de la moisson, un soir que le nabab, après avoir dîné, ne savait que faire de son temps, il profita d'un assez beau clair de lune pour appliquer à son ennui le principal remède qu'il employait pour le combattre, et il se rendit au presbytère, où il était sûr que, s'il ne pouvait réussir à engager le ministre dansquelque discussion, il trouverait du moins quelque chose à critiquer et à faire remettre en ordre.

11 avait pris cette occasion pour adresser une réprimande à la plus jeune des servantes du ministre, sur l'usage où elle était de rester nu-pieds et nu-jambes; et comme son avis arriva fortifié d'une demi-douzaine de paires de bas de coton blanc et de deux paires de bons souliers, il fut reçu non-seulement avec respect, mais même avec reconnaissance. La petite tape sous le menton, qui servit de péroraison au discours du nabab, fut payée par un sou-

rire agréable et une belle révérence. Grizzy porta même si loin la gratitude, qu'en ouvrant la porte à M. Touchwood, quand il se retira, elle lui fit observer que la lune était cachée sous un nuage , et elle lui proposa de le reconduire avec une lanterne jusqu'à l'auberge, de crainte qu'il ne lui arrivât quelque accident en route. L'esprit indépendant du voyageur dédaigna cette précaution , et l'ayant assurée en peu de mots qu'il avait parcouru les rues de Paris et de Madrid pendant plus d'une nuit sans avoir besoin d'un pareil secours , M. Touchwood se mit bravement en route pour regagner son logement.

Il lui arriva pourtant un accident auquel , à moins qu'on ne calomnie la police de Paris et celle de Madrid , il aurait pu être exposé dans l'une et l'autre de ces deux splendides capitales aussi-bien que dans le misérable village de Saint- Ronan. Devant la porte de Saunders Jaup, homme de quelque importance, possédant une petite propriété * et qui , comme il le disait, ne devant rien à personne, ne se souciait de personne, était un gouffre empesté, nommé trou à fumier. M. Touchwood connaissait parfaitement la situation de ce réceptacle d'ordures; car Saunders Jaup était à la tête de ceux qui voulaient suivre les usages de leurs pères, et maintenir les anciens abus dont notre voyageur avait réussi à diminuer le nombre. Son odorat lui servant donc de guide, il fit un détour assez considérable pour éviter le désagrément et le danger de passer près de ce cloaque infect , et par ce moyen il tomba dans Scylla en cherchant à éviter Carybde ; c'est-à-dire qu'il s'approcha tellement du bord d'un fossé qui séparait le chemin des voitures du sentier des piétons, que le pied lui manqua, et il y tomba d'une hauteur de trois à quatre pieds.

On pensa dans le temps que le bruit de sa chute, ou du moins les cris qu'il poussa pour appeler du secours , devaient avoir été entendus delà maison de Saunders Jaup; mais ce brave homme était alors occupé, à ce qu'il dit luimême, à faire sa prière du soir, excuse qui fut reçue pour

argent comptant. Cependant Saunders. en parlant à ses

amis particuliers, ajouta que le village n'en aurait été

que plus tranquille si ce vieux fou, qui voulait mettre son

nez partout, était resté dans le fossé une bonne fois pour

toutes.

Mais la fortune veillait sur le pauvre Touchwood, dont les faiblesses, qui parlaient des motifs les plus louables, ne méritaient pas un destin si fâcbeux. IJn passant qui l'entendit appeler du secours s'approcha avec précaution du fossé dans lequel le nabab était tombé , et, après s'être assuré de la nature du terrain autant que l'obscurité le permettait, il se trouva enfin, non sans quelques efforts, en état de l'aider à s'en tirer.

— Êtes-vous blessé? demanda ce bon Samaritain à l'objet de ses soins.

— Blessé? non , de par le diable! non , répondit Touch- ■\vood, fort irrité de sa cbute, et surtout de la cause qui l'avait occasionéc; pensez-vous qu'après avoir gravi le montÀthos , qui s'élève à plus de mille pieds au-dessus du niveau de la mer, je sois bomme à m'inquiéter d'une pareille cliulc?

Mais tandis qu'il parlait ainsi il chancela, et l'étranger qui l'avait secouru s'empressa de le saisir par le bras pour l'empêcher de tomber une seconde fois.

— Je crains que vous ne soyez blessé plus que vous ne le supposez, monsieur, lui dit-il; permettez-moi de vous reconduire chez vous.

— De tout mon cœur, l'ami; car quoiqu'il soit impossible (pie j'aie besoin d'aide pour m'y rendre, je ne vous en suis pas moins obligé. Si cela ne vous écarte pas de votre route, j'accepterai votre bras jusqu'à l'auberge de ce village.

— Mon bras est à votre service, monsieur. C'est précisément là que je compte loger.

— J'en suis ravi. Vous serez mon hôte ce soir, et je veillerai à ce qu'on ait soin de vous. Vous paraissez un jeune

homme fort poli, et certainement je me trouve bien du secours de votre bras. C'est un rhumatisme qui fait que je marche si mal ; c'est le fléau de tous ceux qui ont habité des pays chauds, quand ils viennent se fixer au milieu de ces maudits brouillards.

— Appuyez-vous davantage sur mon bras, monsieur, et marchez aussi lentement qu'il vous plaira : cette rue n'est pas très-bonne.

— Sans contredit; mais pourquoi est-cîle mauvaise? c'est parce que cette tête de pourceau , ce vieux fou de Saunders Jaup ne veut pas permettre qu'on y remédie. C'est lui qui met obstacle à toute amélioration. Si l'on ne veut pas tomber dans son bourbier corrompu , et devenir par là pour toute sa vie un objet d'abomination pour soi et pour les autres , il faut qu'on coure le risque de se casser le cou dans ce fossé, comme cela m'est arrivé ce soir.

— Je crois, monsieur, que vous avez choisi pour tomber le côté le plus dangereux. Souvenez-vous du proverbe de Swift : — Plus il y a de bouc, moins la chute est rude ';

— Mais pourquoi serait-on condamné à l'alternative de la boue ou d'un chute dangereuse dans un pays bien administré? Pourquoi ne peut-on pas aller à ses affaires le soir, dans un village comme celui-ci, sans courir le risque de se rompre le cou ou de se blesser l'odorat? Nos magistrats d'Ecosse ne sont bons à rien, monsieur, absolument bons à rien. Que n'ai-je ici un cadi turc pour traduire ce drôle devant lui! ou le maire de Calcutta pour le citer devant son tribunal, ou seulement un juge de paix d'Angleterre nouvellement nommé à celte place . avec un zèle tout neuf! Le tas d'ordures de ce misérable ne resterait pas long-temps où il est. Mais nous voici arrivés, voilà l'auberge du Croc! — Holà! hé! Jane Anderson! — Susie la chambrière ! — Garçon M — Mislress Dods ! — Eles-vous

(1) The more clirt the less hitrt. — Ed.

(2) Boy Buots ; cVst le gùiçon qui cire les botte* dji-.s Se.i auberge*. — E».

tous morts ou endormis? Voilà que j'arrive à moitié mort, et vous me laissez attendre ainsi à la porte!

Jane accourut avec une chandelle , et Susie en fit autant avec une autre. Mais elles n'eurent pas plus tôt jeté les yeux sur ce couple qui était, sous le porche devant lequel était suspendue la lourde enseigne agitée avec bruit par le vent, que Susie poussa un grand cri , jeta par terre son chandelier, quoiqu'il portât une chandelle de quatre à la livre, et s'enfuit d'un côté, tandis que Jane, hurlant comme une bacchante et brandissant son luminaire autour de sa tête , prit la fuite dans une autre direction.

— Oui , je dois offrir un spectacle effrayant, dit Touchwood en essuyant avec son mouchoir des gouttes d'eau qui lui coulaient le long du visage, et s'appuyant plus lourdement sur le bras de son guide : — Je ne me croyais pas sérieusement blessé, ajouta-t-il, mais je commence à sentir ma faiblesse; il faut que j'aie perdu beaucoupdesang.

— J'espère que vous vous trompez, lui dit son compagnon; mais entrons dans la cuisine, nous y trouverons de la lumière , puisque personne ne veut nous éclairer.

Il aida M. Touchwood à y entrer, et comme une lampe y était allumée, et qu'un bon feu brillait dans la cheminée, il reconnut sur-le-champ que le sang dont son compagnon se croyait tout couvert n'était autre chose que de l'eau croupie qui se trouvait au fond du fossé, quoique un peu moins puante que celle qu'il aurait trouvée en face dans . la mare de Saunders Jaup. Tranquillisé parles assurances réitérées que lui donna son nouvel ami qu'il n'avait pas une goutte de sang sur toute sa personne, le nabab retrouva le mouvement, et son compagnon, désirant lui être utile, ouvrit une porte et cria qu'on apportât une cuvette, de l'eau et des serviettes.

En ce moment on entendit sur l'escalier la voix de mistress Dods, qui s'exprimait avec un ton d'indignation assez ordinaire chez elle , mais auquel il se mêlait quelques accens de la peur.

— Drôlesse! fainéante! je réponds qu'on n'a jamais rien vu de pire que vous dans toute la nature , sottes effrontées. Un esprit! c'est quelque maraudeur venu de la mare; c'est peut-être quelqu'une de vous qui l'attire, Dieu sait pourquoi. Un esprit, vraiment! Tenez bien la chandelle, John Ostler. C'est sans doute un esprit qui n'est pas gauche et qui sait jouer des mains. Et la porte est restée ouverte! il y a quelqu'un dans la cuisine ! Marchez en avant avec la lanterne, John Ostler.

En ce moment critique , la porte donnant sur l'escalier s'ouvrit; et l'on vit dame Dods s'avancera la tête de ses troupes. Ostler, qui était le garçon d'écurie, comme le nom de son état l'annonce l, et le vieux postillon bossu , le premier portant une lanterne et le second armé d'une fourche, composaient l'avant-garde de l'armée; mistress Dods en formait le centre, criant à tue-tête, et brandissant une paire de pincettes ; tandis que les deux servantes, comme des troupes sur lesquelles on ne devait pas beaucoup compter après leur récente défaite , étaient reléguées à l'arrière-garde. Mais malgré cette admirable disposition, le compagnon de Touchwood ne se fut pas plus tôt montré en prononçant les mots : — Mistress Dods , — qu'une terreur panique saisit le général et les soldats. L'avant-garde recula précipitamment sur le centre; John Ostler, en voulant fuir, renversa l'hôtesse; celle-ci, non moins effrayée, s'accrocha à lui en le tenant par une oreille et par les cheveux, et tous deux firent un chorus de hurlemens. Les deux servantes remontèrent l'escalier plus vite qu'elles ne l'avaient descendu, et allèrent se cacher dans le grenier obscur qu'elles nommaient leur chambre, tandis que le petit postillon bossu, courant à l'écurie, se mit, avec le double instinct qu'il devait à sa profession et à la frayeur , à seller un cheval avec toute la promptitude possible. Cependant l'étranger, cause de cette étrange commo-

(i) Osller, palefrenier. — Ed.

tion, arracha John Osller des bras de mistrcss Dods; et

l'ayant mis en fuite en lui donnant un coup sur l'épaule ,

il releva l'hôtesse en cherchant à lui rendre le courage , et

s'écriant en même temps : — Mais , au nom du diable ! que

signifie donc tout ceci? quelle est la cause de cette ridicule

confusion?

— Et au nom de Dieu , répondit la matrone en tenant les yeux fermés, et d'une voix toujours un peu aigre, quoique entrecoupée par la terreur, quelle est la cause c/ui vous fait revenir pour effrayer toute une maison honnête où vous n'avez reçu que des civilités?

— Et comment se fait-il que je vous effraie , mistress Dods? Sur quoi est fondée toute cette frayeur absurde?

Mistress Dods entr'ouvrit un peu les yeux. — N'êtcsvous pas l'esprit de Frank Tirl? lui demanda-t-ellc.

— Je suis sans contredit Frank Tyrrcl, mon ancienne amie.

— Je le savais! je le savais ! s'écria l'hôtesse épouvantée plus que jamais. Vous devriez avoir honlc de votre conduite. N'avez-vous rien de mieux à faire, vous qui êtes un esprit, que de venir tourmenter une pauvre vieille aubergiste?

— Sur ma parole, dit Tyrrel en riant , je ne suis pas un esprit, je suis un homme vivant.

— Vous n'avez donc pas été assassiné? dit mistress Dods avec l'accent du doute et en ouvrant un peu plus les yeux. Etes-vous bien sûr que vous ne l'avez pas été ?

— Je ne sache pas que je l'aie jamais été , répondit Tyrrel.

— Mais moi, s'écria Touchwood resté jusqu'alors auditeur muet de cette scène extraordinaire, c'est m'assassiner que d'être si long-temps à m'apporter de l'eau dont j'ai besoin.

— On y va, monsieur, on y va , répondit madame Dods, reprenant le ton de sa profession , et retrouvant assez de courage pour examiner Tyrrel avec plus de sang-froid.

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— Après tout, M. Frank, dit-elle, je crois que c'est bien vous en chair et en os; aussi vrai que je ne demande jamais que le prix juste pour unécot. Et voyez si je n'ai pas traité comme il faut ces deux guenipes de servantes qui voulaient faire de vous un esprit et de moi une folle ! Des esprits! ma foi ! je leur apprendrai ce que c'est que des esprits. Si elles avaient la tête occupée de leur ouvrage, elles ne viendraient pas me conter de pareilles sornettes. C'est un cheval vicieux que celui qui s'effraie d'une botte de paille. Des esprits ! Qui a jamais entendu parler d'esprits dans une maison honnête? On ne craint pas les revenans quand on a la conscience nette. Mais je suis bien charmée de savoir que ce Mac Turk ne vous a pas assassiné, M. Tirl.

— Allons, la mère Dods , venez ici, si vous ne voulez pas que je fasse un malheur, s'écria Touchwood en saisissant une assiette qui était sur la table, comme s'il eût voulu la lui jeter à la tète pour lui rappeler qu'il avait besoin d'elle.

— Pour l'amour du ciel, ne la cassez pas, s'écria l'hôtesse alarmée; ce serait dépareiller une douzaine, voyezvous. Et sachant que l'impatience fougueuse deTouchwood s'exerçait quelquefois aux dépens de tout ce qui lui tombait de casucl sous la main , quoiqu'il l'en indemnisât ensuite très-libéralement, elle se hâta d'ajouter : — Avez-vous donc perdu l'esprit? Remettez cette assiette de porcelaine à sa place, et prenez-en une d'étain : elle vous servira tout aussi bien pour ce que vous voulez en faire. Mais , Dieu me pardonne, à présent que je vous regarde, que vous estil donc arrivé? Comme vous voilà fait! Attendez que j'aille vous chercher de l'eau et une serviette.

En effet la vue de M. Touchwood , couvert d'eau et de boue, triompha de la curiosité qu'inspirait à la bonne dame la présence inattendue de Tyrrcl; et elle accorda exclusivement toute son attention au vieux nabab, mais toujours prodigue de ses exclamations en l'aidant à se laver et à s'essuyer. Les deux servantes fugitives reparurent

en ce moment dans la cuisine, et tout en riant sous cape de la terreur panique de leur maîtresse, elles s'efforcèrent de conjurer sa colère en se disputant de zèle pour rendre service à M. Touchwood. A force de laver, de frotter et d'essuyer, toutes les taches qu'il devait à sa chute disparurent enfin, et il se convainquit, non sans quelque difficulté, qu'il avait eu plus de fange et de peur que de mal. Pendant ce temps Tyrrel ne cessait de regarder le nabab; et il s'imaginait reconnaître dans ses traits naguère couverts d'un masque de boue la physionomie dune ancienne connaissance. Lorsque l'opération fut terminée, il ne put s'empêcher de s'adresser à lui et de lui demander s'il n'avait pas le plaisir de voir un ami qui lui avait rendu à Smyrne le service de lui prêter quelque argent.

— Cela ne vaut pas la peine d'en parler, réponditTouchwood avec vivacité; cela n'en vaut pas la peine. Je suis charmé de vous voir cependant, très-charmé. Oui, me voici : et vous trouverez ici en moi le même vieux fou et le même bon cœur que vous avez connu à Smyrne. Quant à l'argent, je le dépense, mais je ne songe jamais à savoir comment il rentrera. A quoi bon s'inquiéter? Cela est gravé sur mon front, comme dit le Turc. Je vais monter dans ma chambre pour changer d'habits; et, quand je serai descendu, nous souperons ensemble. Mistress Dods nous préparera quelque chose; une volaille aux champignons nous conviendrait assez, mistress Dods ; ayez soin aussi de nous préparer du vin chaud épicé, àxxplollie comme vous l'appelez. J'en ai besoin pour bannir de mon esprit le souvenir du bourbier du vieux presbytérien.

A ces mots il monta dans son appartement, et Tyrrel , prenant un chandelier, se disposa à en faire autant.

— M. Touchwood occupe sans doute la chambre Bleue, mistress Dods? dit-il; et je suppose que je puis prendre possession de la chambre Jaune?

— Ne supposez rien, M. Tirl, avant que vous m'ayez expliqué bien clairement où vous avez été et ce que vous

DE SAINT-RONAN. Mi

avez fait depuis que je ne vous ai vu , et si vous avez été assassiné ou non.

— Je crois qu'à ce dernier égard vous devez être suffisamment convaincue, mistress Dods!

— Je le suis dans un sens; et cependant je ne sais que penser quand je vous vois frais et gaillard, après vous avoir cru depuis si long-temps rongé par les vers. Et vous voilà criant pour avoir une chambre et un lit tout comme un autre!

— On serait tenté de croire , mon ancienne amie, que vous êtes fâchée de me revoir bien portant.

— Ce n'est pas cela, répondit Meg, qui avait une manière particulière et ingénue d'établir les sujets de plainte qu'elle croyait avoir; mais n'est-il pas bien étrange, M.Tirl, qu'un jeune homme décent comme vous Fêtes quitte son logement sans en prévenir, me fasse dépenser Dieu sait combien d'argent pour chercher son corps, et me mette sur le point d'ôter ma pratique à l'honnête M° Bindloose, uniquement parce qu'il connaît mieux que moi les tours dont sont capables ceux qui vous ressemblent? Et là-bas, à cette mare, ils ont affiché un placard signé de tous leurs noms, dans lequel ils parlent de vous, M. Tirl, comme d'un des plus grands vauriens qui n'aient pas encore été pendus. Et croyez-vous qu'on veuille vous recevoir dans une maison honnête, si c'est là la réputation que vous vous faites?

— Reposez-vous sur moi décela, mistress Dods. Je vous assure que cette affaire s'arrangera à votre satisfaction. Je présumetru'il y a assez long-temps que nous nous connaissons pour que vous puissiez croire sur ma parole que je ne suis pas indigne de reposer une nuit sous votre toit : je n'en demande pas davantage jusqu'à ce que ma réputation soit suffisamment rétablie. C'est principalement dans ce dessein que vous me voyez revenant.

— Revenant! s'écria Meg. En vérité, M. Tirl, vous m'avez fait tressaillir ! et vous êtes si pâle avec cela ! Cepen-

dant, ajouta-t-elle en faisant un effort pour plaisanter, J3 crois que si vous étiez un esprit vous ne voudriez pas, vu notre ancienne connaissance, me faire perdre toutes mes pratiques en hantant ma maison; vous iriez plutôt vous promener tranquillement dans les ruines du vieux château ou dans l'église; il s'est passé des choses bien étranges dans celte église et dans le cimetière , M.Tirl; et quand il fait noir, j'ose à peine jeter un coup d'œil de ce coté.

— Je pense comme vous, mistress Dods, répondit Tyrrel en soupirant; et, dans un certain sens, je ressemble aux esprits dont vous parlez; car, de même qu'eux et tout aussi inutilement, je reviens dans les lieux où j'ai perdu tout mon bonheur. Mais je vous parle en énigmes , ma bonne Meg; la vérité toute simple, c'est qu'il m'est arrivé , le jour où j'ai quitté votre maison, un accident dont les suites m'ont retenu à quelque distance deSaint-Ronan jusqu'à ce jour.

— En vérité, M. Tirl! et vous avez jugé que ce serait trop d'embarras pour vous que d'écrire un mot ou d'envoyer un messager, afin de donner de vos nouvelles? Vous auriez pu songer qu'on n'était pas sans inquiétude sur votre compte, indépendamment des voyages qu'on a faits, et des gens qu'on a payés pour chercher votre corps.

— Je rembourserai tous les frais que ma disparition peut avoir occasionés , mistress Dods; et je vous assure, une fois pour toutes, que si je suis resté quelque temps à Marchthorn sans donner de mes nouvelles, il faut l'attribuer à une maladie et à des affaires d'une nature particulière et très-pressantes.

— A Marchthorn ! s'écria dame Dods. A-t-on jamais rien vu de semblable? Et où logiez-vous à Marchthorn, s'il est permis de vous le demander?

— Au Taureau-Noir.

— Chez le vieux Tom Lowrie? C'est une maison honnête et décente, qui ne ressemble en rien à l'hôtel du Renard. Je suis bien aise d'apprendre que vous ayez choisi

un pareil logement, M. Tirl , ear je commence à croire que vous savez manger votre pain. Mais je vous serai bien obligée d'entrer clans la salle à manger, car je vois que vous ne m'en direz pas davantage, et vous ne faites ici que m'empêcher de préparer le souper.

Tyrrel, assez charmé de voir la fin de l'interrogatoire que sa curieuse hôtesse lui avait fait subir sans cérémonie, ne se fit pas dire deux fois de se retirer ; et quelque temps après M. Touchwood arriva , ayant changé de vètemens et de linge, et d'une humeur charmante.

— Voilà le souper, s'écria-t-il en entrant; asseyez-vous, et voyons ce que notre hôtesse nous a préparé. Je vous déclare, mistress Dods, que votre plotlie est excellent, depuis que je vous ai appris dans quelle proportion les épices doivent y entrer.

— Je suis charmée que le plottie soit de votre goût, monsieur; mais je savais le faire long-temps avant que j'eusse l'honneur de vous connaître. Voilà M. Tirl qui peut vous dire combien de fois j'en ai préparé pour lui et pour son cousin Valentiu Bulmer.

Cette observation, faite mal à propos, arracha un soupir à Tyrrel; mais le voyageur, tout occupé de ses souvenirs, ne parut pas s'apercevoir de l'émotion de son compagnon.

— Vous êtes une vieille femme pétrie d'amour-propre , dit-il à 1 hôlesse. Qui diable saurait employer les épice9 aussi bien que celui qui a été dans le pays où elles croissent? J'ai vu le soleil mûrir la muscade et le girofle, tandis qu'ici, de par Jupiter! il donne à peine assez de chaleur pour que le pois puisse remplir sa cosse. Ahl Tyrrel! les joyeuses soirées que nous avons passées à Smyrne i Sur mon ame, je crois que le vin et le jambon paraissent meilleurs dans le pays où Ton regarde comme un péché d'y goûter. Et plus d'un bon musulman, pensant de même, trouve que la prohibition du prophète donne de la saveur

au jambon et du bouquet au vin de Chypre. Vous rappelez-vous le vieux Khodja Hussein avec son turban vert? Quel bon tour je lui ai joué un soir en \ersant une pinte d'eau-de-vie dans son sorbet ! sur ma parole, le vieux coquin eut grand soin de ne s'en apercevoir que lorsqu'il n'en resta plus une goutte ; et alors il passa la main sur sa longue barbe, et se mit à dire : — Allah kérym ! Cela veut dire : Le ciel est miséricordieux, mistress Dods, car Tyrrel comprend cela parfaitement. Allah kérym ! dit-il après avoir bu environ un gallon de punch à l'eau-de-vie. Allah kérym! dit le vieil hypocrite, comme s'il eut fait la plus belle chose du monde.

— Hé! pourquoi non? dit Meg. Pourquoi un honnête homme ne dirait-il pas ses grâces après avoir bu son verre de punch? Cela vaut mieux que de crier, disputer et jurer, comme si l'on ne devait pas être reconnaissant des douceurs que nous procure le Créateur.

■ — C'est bien dit , mistress Dods ; c'est une maxime digne d'une hôtesse, et mistress Quickly elle-même n'aurait pas mieux parlé. A votre santé , mistress Dods , et je vous prie de me faire raison avant de vous en aller.

— En vérité , je ne ferai raison à personne ce soir , M. Touchwood ; car tout le remue-ménage que je viens d'avoir, joint à ce que j'ai été obligée de goûter le plottie en le préparant , fait que j'ai déjà la tête assez détraquée. — -M. Tirl, quand il vous plaira de vous retirer, la chambre Jaune est prête. Et comme c'est demain le jour du sabbat, messieurs , je ne puis faire attendre mes servantes plus long-temps ce soir , parce qu'elles s'en feraient une excuse pour rester dans leur lit le jour du Seigneur, jusqu'à huit heures du matin. Ainsi donc , quand vous aurez fini votre plottie, je vous prie d'allumer vous-mêmes vos chandelles de nuit, d'éteindre les chandelles moulées de quatre à la livre qui brûlent sur la table, et de regagner vos chambres sans que personne vous y conduise. Des

hommes sages comme vous doivent prêcher d'exemple dans une maison. Et là-dessus , je vous souhaite une bonne nuit, messieurs.

— Sur ma foi! dit Touchwood. quand elle fut partie, notre bonne hôtesse est aussi obstinée qu'un pacha à trois queues. — N'importe : elle nous a donné sa gracieuse permission de finir notre plottie; ainsi, M. Tyrrel, je bois une seconde fois à votre santé, et à votre heureux retour dans votre pays.

— Je vous remercie , M. Touchwood ; je fais les mêmes vœux pour vous , et j'espère sincèrement qu'il y a plus de probabilité qu'ils seront accomplis. Vous m'avez tiré d'embarras , monsieur , dans un moment où la perfidie d'un agent , qui , comme j'ai lieu de le croire, suivait les ordres d'un ennemi actif et puissant, me mettait au dépourvu. Je fis dans le temps une remise à la maison de Smyrne avec laquelle vous étiez en relation, afin de m'acquitter , du moins quant à la dette matérielle, de l'obligation que j'avais contractée envers vous ; mais on me renvoya mes fonds parce que vous aviez quitté cette ville.

— C'est vrai, c'est vrai; j'ai quitté Smyrne , et me voici en Ecosse. Quant à l'argent , nous en parlerons une autre fois. Je suis aussi votre débiteur à mon tour, pour m'avoir retiré du fossé.

— Cet article ne peut entrer en déduction sur notre compte, dit Tyrrel en souriant, quoiqu'il ne fût nullement en humeur de plaisanter; mais ne vous méprenez pas, je vous prie. L'embarras dans lequel vous m'avez trouvé à Smyrne n'était que momentané. Je suis en état de payer ma dette, très-disposé à le faire ; je dois même ajouter que je le désire.

— Une autre fois , M. Tyrrel , une autre fois. Nous avons tout le temps d'en parler. D'ailleurs je me souviens qu'à Smyrne vous m'avez parlé d'un procès. Or, tout procès est gourmand d'argent, M. Tyrrel, et exige une poche bien garnie.

— J'ai de quoi pourvoir à tous les frais,

— Fort bien, mais avez-vous de bons avis? Répondezmoi à cela. Avez-vous de bons avis?

— J'ai consulté mes hommes de loi , répondit Tyrrel , contrarié secrètement de trouver son ami disposé à se prévaloir du service qu'il lui avait rendu , pour se donner le droit de lui faire sur ses affaires plus de questions que la politesse et l'occasion ne le permettaient.

— Vos hommes de loi! répéta Touchwood avec un ton dédaigneux. Hé! mon cher ami , les avis qu'il vous faut, ce sont ceux d'un homme qui ait voyagé; qui connaisse bien le monde et le genre humain ; qui ait le double de votre âge; et qui, peut-être à l'affût pour découvrir quelque brave jeune homme peu fortuné à qui il puisse être utile, soit disposé à vous aider plus que je ne puis vous le dire. Quant à vos hommes de loi, ils vous donneront des avis justes pour votre guinée : vous n'en auriez pas même le treizième gratis, comme chez le boulanger.

— Je crois que je n'aurais pas besoin d'aller bien loin pour trouver l'ami dont vous me faites la description , quand je suis près de M. Percgrine Touchwood , répondit Tyrrel, qui ne put affecter de ne pas comprendre ce que le nabab venait de lui dire; mais la vérité est que mes affaires en ce moment sont tellement compliquées avec celles d'autres personnes, que je ne puis avoir l'avantage de vous consulter, ni aucun autre ami. Il est possible que je me voie obligé avant peu de renoncer à toute réserve , et de me justifier aux yeux du public. Lorsque ce temps sera arrivé , je ne manquerai pas de saisir la première occasion pour vous donner une preuve de confiance.

■ — C'est bien parlé ; confiance est le mot. Personne ne s'est jamais repenti dem'avoir donné sa confiance. Songez à ce que le pacha aurait pu faire s'il avait suivi mon avis et coupé l'isthme de Suez. Turcs et chrétiens, hommes parlant toutes les langues et habitant tous les pays, tous consultent le vieux Touchwood sur leurs affaires, soit qu'il

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s'agisse de construire une mosquée, soit qu'il soit question d'escompter un billet. Allons , bonsoir, bonsoir.

A ces mots, il prit un chandelier de nuit, éteignit une des-chandelles qui étaient sur la table, lit un signe à Tyrrel pour lui indiquer qu'il eût à s'acquitter avec la même ponctualité de sa part des devoirs que leur hôtesse leur avait imposés; et ils se retirèrent chacun dans leur appartement en emportant l'un de l'autre des sentimens tout différens.

— Voilà un vieillard bien importun et bien curieux, se ditTyrrel à lui-même. Je me souviens qu'il s'en fallut debien peu qu'il ne reçût la bastonnade à Smyrne, pour avoir donné des avis au cadi , qui ne lui en demandait pas. Et cependant il m'a rendu un service qui lui assure en quelque sorte le droit de me tourmenter. Allons, je parerai ses attaques aussi bien qu'il me sera possible.

— C'est un garçon rusé que ce Tyrrel, pensa Touchwood, passé maître en finesses. Mais eût-il toutes les ruses du renard, je trouverai sa piste. Il est décidé qu'il faut que ses affaires deviennent les miennes; et, si je ne puis, moi, en assurer le succès, qui en sera en état?

Après avoir formé cette résolution philanthropique , M. Touchwood se mit dans son lit; et, comme il était fait précisément à l'angle d'inclinaison qui lui convenait, il ne tarda pas à s'endormir, très-satisfait de lui-même.

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