‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 30 sur 40 · MEDITATION · texte numérisé non relu

MEDITATION

« Ne m'importunez pas de vos réponses raines « Notre conseil est franc, allez en profiler. »

Shakspeàiik. Henry IV, partie i.

Le dessein de Tyrrel , en se levant et en déjeunant de grand matin , avait été d'éviter une seconde entrevue avec M. Touchwood, désirant s'occuper d'une affaire dans laquelle l'intervention trop officieuse du vieux nabab n'aurait pu que le gêner. Il savait que sa réputation avait été publiquement attaquée aux eaux de Saint-Ronan , et il avait dessein d'en demander une réparation publique, convaincu que , quelque importantes que fussent les autres affaires qui l'avaient amené en Ecosse, il ne pouvait différer la justification de son honneur offensé. Il avait donc pris la résolution de se rendre à l'hôtel du Renard à l'heure où la compagnie se rassemblait pour déjeuner, et il venait de prendre son chapeau pour partir, quand mistress Dods arriva pour lui annoncer que quelqu'un demandait à lui parler ; et en même temps elle fit entrer dans sa chambre un jeune homme portant un surtout militaire doublé en soie et garni de fourrure, et un bonnet fourrageur, costume auquel les yeux sont trop familiarisés aujourd'hui pour qu'on y fasse attention, mais qui n'était encore adopté alors que par les génies d'un ordre supérieur. Cet étranger n'avait rien de remarquable ni de trop simple, mais beaucoup de prétention; et son air annonçait cette supériorité et cette aisance qui appartiennent aux personnes de la haute classe. De son côté, il examina

Tyrrel , et le trouvant tout autre qu'il ne se l'était imaginé en voyant l'auberge clans laquelle celui-ci logeait , il rabattit quelque cbose Je l'air d'importance qu'il avait pris en entrant; il s'annonça à lui comme le capitaine Jékyl , servant dans les gardes , et en même temps il lui présenta sa carte.

— Je présume que je parle à M. Martigny , lui dit-il. — Vous parlez à M. Francis Tyrrel, monsieur, répondit Tyrrel en se redressant. Martigny est le nom de ma mère, et je ne l'ai jamais porté.

— Je ne viens pas ici pour disputer sur ce point, M. Tyrrel, quoique je ne sois pas autorisé à admettre comme un fait ce dont celui qui m'envoie paraît avoir des raisons de douter.

—Celui qui vous envoie est sans doute sir Bingo Binks? Je n'ai pas oublié la malheureuse querelle que nous avons eue.

— Je n'ai pas l'honneur de connaître sir Bingo Binks, Je viens ici de la part du comte d'Etherington.

Tyrrel garda le silence un moment. — Je ne puis concevoir, dit-il enfin, quel motif a pu avoir la personne qui prend le titre de comte d'Etherington, pour choisir un homme tel que vous, capitaine, comme intermédiaire entre lui et moi. J'aurais cru qu'attendu notre malheureuse parenté et la situation dans laquelle nous nous trouvons à l'égard l'un de l'autre, des hommes de loi étaient les négociateurs les plus convenables que nous pussions employer.

— Vous vous méprenez sur l'objet de ma mission, monsieur. Je ne vous apporte pas un message hostile de la part du comte d'Etherington. Je connais l'étroite parenté qui vous unit l'un à l'autre, et qui rendrait un tel projet aussi contraire au bon sens qu'aux lois de la nature. Je vous proteste que je renoncerais à la vie , plutôt que de me mêler d'une affaire semblable. Mon unique but est d'agir, s'il est possible , comme médiateur entre vous.

Jusque-là les deux interlocuteurs étaient restés debout. Tyrrel offrit une chaise au capitaine, en prit une lui-même, et lui dit après un nouvel intervalle de silence :

— Après avoir si long-temps éprouvé tant d'injustices et de persécutions de la part de votre ami, capitaine Jékyl, je me trouverais heureux d'apprendre enfin aujourd'hui quelque chose qui pût me faire concevoir une meilleure opinion de lui et de ses projets tant envers moi qu'envers d'autres.

— Il faut, M. Tyrrel, que vous me permettiez de vous parler avec franchise, De trop grands intérêts sèment la division entre votre frère et vous , pour que vous puissiez jamais être amis ; mais je ne vois pas qu'il soit nécessaire pour cela que vous soyez ennemis mortels.

— Je ne suis pas ennemi de mon frère , capitaine ; je ne l'ai jamais été. Je ne puis être son ami. Il ne sait que trop bien quelle insurmontable barrière sa propre conduite a élevée entre lui et moi.

— Je suis informé , du moins en général , dit le capitaine Jékyl d'un ton lent et expressif, des causes de vos malheureuses dissensions.

— Si cela est, répondit Tyrrel en rougissant, vous devez aussi savoir combien il doit m'être pénible d'entrer en discussion sur un pareil sujet avec un homme qui m'est entièrement étranger ; avec un homme qui est l'ami et le confident de celui... Mais je ne veux pas blesser votre délicatesse, et je tâcherai de maîtriser mon émotion. Veuillez donc m'apprendre le plus brièvement possible ce que vous êtes chargé de me dire, car j'ai dessein d'aller ce matin à l'hôtel du Renard pour y arranger certaine affaire qui touche de très-près à mon honneur.

— S'il s'agit de vous justifier de ne pas vous être trouvé au rendez-vous que vous avait donné sir Bingo Binks, c'est une affaire déjà complètement terminée. J'ai arraché de ma propre main le placard qui vous insultait, et j'ai déclaré que je me rendais responsable de votre bon-

neur envers quiconque oserait en douter à l'avenir.

— Monsieur, ditTyrrel fort surpris, je vous suis obligé de vos bonnes intentions, et d'autant plus que j'ignore en quoi j'ai pu mériter votre intervention. J'avoue pourtant qu'elle ne me satisfait pas complètement, parce que je suis habitué à être moi-même le gardien de mon honneur.

— J'ose dire que , dans tous les cas , cette tâche vous est facile, M. Tyrrel ; mais elle l'est surtout en cette occasion, car vous ne trouverez personne qui soit assez hardi pour l'attaquer. Peut-être aurais-je été coupable de présomption en intervenant de cette manière , si je ne m'étais trouvé chargé en ce moment d'une mission qui m'oblige à avoir des relations confidentielles avec vous. Par égard pour mon propre honneur, il m'a paru nécessaire de mettre le vôtre hors de doute. J'ai appris la vérité de toute cette affaire du comte d'Etherington , et il doit remercier le ciel toute sa vie de lui avoir épargné en cette occasion un si grand crime.

— Votre ami, monsieur, a eu , dans le cours de sa vie, bien des motifs de remercier le ciel , mais il en a eu bien plus encore pour implorer son pardon.

— Je ne suis pas théologien, monsieur, reprit le capitaine avec vivacité ; mais j'ai entendu dire qu'il n'existait personne dont on ne pût en dire autant.

— Du moins, ce n'est pas moi qui soutiendrai le contraire. Mais poursuivons , s'il vous plaît. Vous êtes<vous donc trouvé en liberté d'expliquer publiquement tous les détails de la singulière rencontre qui a eu lieu entre votre ami et moi ?

— Non, monsieur; j'ai pensé que c'était une affaire très-délicate, et sur laquelle vous aviez tous deux intérêt à garder le secret.

— Puis-jë vous demander, capitaine , comment il vous a été possible, sans cela, de me justifier de ne pas avoir paru au rendez -vous que m'avait demandé sir Bingo Binks?

— Pouvant me flatter d'être assez connu dans le monde, monsieur, je n'ai eu besoin que de donner ma parole d'honneur et de gentilhomme qu'il était en ma connaissance personnelle que vous aviez été blessé dans une rencontre avec un de mes amis, et que des motifs de prudence exigeaient que les détails de cette affaire ne fussent pas connus. Je ne crois pas que personne ose douter d'une chose que j'affirme , ou en demander davantage; et, si quelqu'un était incrédule à cet égard, je saurais trouver des moyens pour le convaincre. En attendant, votre bannissement de l'hôtel a été révoqué de la manière la plus honorable , et sir Bingo , en considération de la part qu'il a prise à la circulation de bruits injurieux pour vous, désire qu'il ne soit plus question de la querelle que vous avez eue ensemble ; et il espère que des deux côtés le mot d'ordre sera oubli et pardon.

— En vérité , capitaine Jékyl , vous me mettez dans la nécessité de reconnaître que je vous ai de l'obligation. Vous avez coupé un nœud que j'aurais trouvé très-difficile à dénouer; car j'avoue franchement que, déterminé comme je l'étais à ne pas souffrir que mon honneur restât entaché, j'aurais eu beaucoup de difficulté à me justifier sans parler de circonstances qui, ne fut-ce que par respect pour la mémoire de notre père , doivent rester ensevelies dans un oubli éternel. J'espère que la blessure de votre ami n'a pas eu de suites fâcheuses.

— Il est à peu près complètement guéri.

— Et je me flatte qu'il a été assez juste pour convenir, qu'autant que cela dépendait de ma volonté , je ne puis me reprocher la blessure qu'il a reçue.

— Il vous rend justice en cela comme à tout autre égard. Il regrette l'impétuosité de son caractère , et il est déterminé à se tenir sur ses gardes à l'avenir.

— Tout va bien jusque-là; et maintenant puis-je vous demander encore une fois quelle communication vous avez à me faire de sa part? S'il ne s'agissait pas d'un homme

qui m'a donné en toute occasion des preuves de fausseté et de perfidie, votre caractère franc et loyal, capitaine, me porterait à espérer que votre médiation pourrait mettre fin à une inimitié que la nature réprouve.

— Je vais donc commencer, monsieur, et sous des auspices plus favorables que je ne l'espérais , à vous expliquer l'objet de ma mission. Si la renommée ne vous calomnie pas, M. Tyrrel, vous êtes sur le point d'entamer un procès , dans le dessein de priver votre frère de son titre et de son domaine paternel.

— Cet exposé n'est pas tout-à-fait exact, capitaine Jékyl. Le but du procès que je vais entamer est d'établir la justice de mes droits.

— C'est la même chose en d'autres mots , M. Tyrrel. Je ne suis pas chargé de prononcer sur la justice de vos prétentions ; mais vous conviendrez qu'elles ne se font connaître que depuis bien peu de temps. Feu la comtesse d'Etherington est morte, en possession reconnue de son rang dans la société.

— Si elle n'y avait pas un droit véritable, monsieur, elle n'en a joui que trop long-temps au détriment de la femme infortunée qui en fut injustement privée. Mais c'est un point qui ne doit pas être discuté entre vous et moi ; c'est ailleurs qu'il doit être décidé.

— Il faudra des preuves bien fortes , M. Tyrrel , pour renverser des droits aussi bien établis dans l'opinion publique que le sont ceux du possesseur actuel du titre de comte d'Etherington.

Tyrrel prit un papier dans son porte-feuille , et , le remettant au capitaine Jékyl , il lui répondit : — Je n'ai pas la moindre envie de vous engager à abandonner la cause de votre ami, mais je crois que les pièces dont je vous présente la liste pourront ébranler l'opinion que vous vous en êtes formée.

Le capitaine Jékyl lut à demi-voix ce qui suit :'

« — Certificat de mariage délivré parle révérend Zadock

Kemp , chapelain de l'ambassade d'Angleterre à Paris , contracté entre Marie de Belleroche, comtesse de Martigny, et le très-honorable John, lord Oakendale. — Correspondance entre John, comte d'Etherington , et son épouse , sous le titre de madame de Martigny. — Certificat de baptême. — Déclaration de John, comte d'Etherington, sur son Ht de mort. »

— Tout cela est fort bien, M. Tyrrel, dit alors le capitaine ; mais puis-je vous demander si votre intention est bien réellement de pousser les choses à l'extrémité contre votre frère?

— N'a-t-il pas oublié qu'il est mon frère? N'a-t-il pas levé la main contre mes jours?

— Mais vous, n'avezvous pas répandu son sang? ne l'avez-vous pas répandu deux fois? Le monde ne demandera pas quel est celui des deux frères qui a offensé l'autre. Il ne cherchera qu'à savoir quel est celui qui a fait et qui a reçu la blessure la plus dangereuse,

— Votre ami m'en a fait une, monsieur, qui saignera tant que je conserverai la faculté du souvenir.

— Je vous comprends. Vous voulez parler de l'affaire de miss Mowbray.

— Epargnez-moi sur ce sujet, monsieur, s'écria Tyrrel. Jusqu'ici j'ai discuté avec une sorte de modération mes droits les plus importans, des droits qui intéressent mon rang dans la société , ma fortune , l'honneur de ma mère ; mais ne me dites pas un mot de plus sur le sujet que vous venez d'entamer, à moins que vous ne vouliez avoir sous les yeux un homme privé de raison. Est-il possible, monsieur, que vousconnaissiez le inoindre détail de cette histoire , et que vous vous imaginiez que je puis réfléchir sur le stratagème diabolique que votre ami a employé avec un sang-froid perfide pour assurer la ruine de deux infortunés! — Il se leva, et se mit à marcher dans la chambre à grands pas. — Depuis que l'esprit de ténèbres a détruit le bonheur de l'innocence, continua-t-il, jamais pareil

acte de trahison ne fut exécuté; jamais de si rians projets de félicité ne furent anéantis ; jamais malheur plus inévitable ne fut préparé à deux êtres assez aveugles pour accorder une confiance entière à celui qui voulait en abuser. S'il avait été égaré par la passion, par cette passion qui fait d'un homme un scélérat, mais qui ne le dépouille pas de tous les attributs de l'humanité en le forçant de céder à son influence! mais non : sa conduite fut celle d'un esprit infernal agissant avec calme , avec sang-froid , par calcul. Son seul motif fut un vil intérêt, joint, comme je le crois fermement , à la haine invétérée qu'il avait vouée dès l'enfance à un frère dont il regardait les droits comme en opposition avec les siens.

— Je suis fâché de vous voir une telle agitation, dit le capitaine d'un air fort tranquille. J'aime à croire que lord Etheringtonaagi d'après des motifs tout différens de ceux que vous lui supposez ; et , si vous voulez m'écouter avec patience, peut-être pourrons-nous trouver quelque moyen pour mettre fin à une si fatale dissensio*n.

— Hé bien, monsieur, je vous écouterai avec calme, avec tout le calme que je pourrais montrer si un chirurgien me sondait une blessure douloureuse. Mais , quand vous me toucherez trop au vif, quand vous attaquerez le nerf blessé, vous ne pouvez exiger que je supprime des accens de douleur arrachés par la souffrance.

— Je m'efforcerai donc de faire l'opération le plus brièvement possible , répondit le capitaine Jékyl , qui , pendant toute cette conférence , conservait l'avantage du sang-froid le plus imperturbable. Je conclus de tout ce que vous venez de dire , M. Tyrrel, que l'honneur, la paix etle bonheur de miss Mowbray vous sont toujours chers ?

— Qui ose attaquer son honneur? s'écria Tyrrel avec impétuosité. Mais se modérant sur-le-champ , il ajouta d'un ton plus calme, quoique profondément ému : — Oui, monsieur, aussi chers que le jour que je vois , que l'air que je respire.

— Mon ami pense de même à l'égard de Clara Mowbray, et il a pris la résolution de lui rendre complètement justice.

— Il ne peut le faire qu'en s'éloignant de ces environs , en cessant de penser à elle , en s'abstenant de lui parler, en se défendant même d'y songer dans ses rêves.

— Lord Etherington pense différemment. Il croit que, s'il a eu quelques torts envers miss Mowbray, ce que je ne suis nullement obligé d'admettre , il ne peut mieux les réparer qu'en lui offrant de partager avec elle son titre , son rang et sa fortune.

— Son titre , son rang et sa fortune sont aussi faux que lui-même , monsieur, s'écria Tyrrel avec violence. Lui , épouser Clara Mowbray! jamais.

— Je vous prie d'observer que la fortune de mon ami ne dépend pas entièrement du procès dont vous le menacez aujourd'hui, M. Tyrrel. Enlevez-lui, si vous le pouvez, le domaine d'Oakendale , il lui reste encore un patrimoine considérable du chef de sa mère. Et quant à son mariage avec miss Mowbray, il pense qu'à moins qu'elle ne désire expressément que la cérémonie en soit célébrée de nouveau, il leur suffit de déclarer qu'elle a déjà eu lieu ; mais il se conformera là-dessus à tous ses désirs.

— Appelez-vous ainsi , monsieur, une vile et infâme trahison, s'écria Tyrrel, une ruse abominable dont rougirait le dernier des misérables enfermés à Newgate , la substitution d'une personne à une autre?

— C'est ce dont je n'ai vu aucune preuve, M. Tyrrel. Le certificat du ministre est sans réplique ; — Francis Tyrrel est uni à Clara Mowbray par les saints nœuds du mariage : — telle en est la teneur. Mais un instant, s'il vous plaît. Vous dites qu'il y a eu substitution de personne ? Je ne doule pas que vous ne pensiez dire la vérité; que vous ne répétiez ce que vous a dit miss Mowbray. Mais, séparée inopinément, et presque par la force, de celui qu'elle venait d'épouser ; honteuse de revoir unpre-

mier amant auquel elle avait fait sans doute mille sermens de tendresse par elle oubliés , quoi de moins étonnant que, n'étant pas soutenue par la présence de l'époux qu'elle avait choisi , elle ait changé de ton et rejeté sur l'absent le blâme que méritait sa propre inconstance? Une femme, dans un moment si critique, cherchera l'excuse la moins vraisemblable, plutôt que de se faire déclarer coupable sur son propre aveu.

— Monsieur, s'écria Tyrrel , pâlissant de colère et la voix entrecoupée par son agitation , une pareille affaire n'admet pas la plaisanterie.

— Je vous parle très-sérieusement, monsieur. Il n'existe pas , dans toute la Grande-Bretagne , un tribunal qui recevrait la parole d'une femme. Tout ce qu'elle pourrait avoir à dire , et cela dans sa propre cause , contre un corps certain de preuves matérielles , directes , évidentes , démontrant qu'elle a librement et volontairement épousé celui qui réclame sa main... Je vous prie de m'excuser, monsieur, je vois que vous êtes très-agité , et je n'entends pas vous contester le droit de croire dans cette affaire ce qui vous paraîtra le plus croyable; je prends seulement la liberté de vous faire sentir l'impression que les preuves produiront probablement sur l'esprit des gens désintéressés.

— Votre ami , dit Tyrrel affectant plus de calme qu'il n'en possédait, peut espérer de voiler sa scélératesse à l'aide de pareils argumens , mais il n'y réussira point. La vérité est connue du ciel , elle m'est connue , et il existe sur la terre deux témoins désintéressés qui peuvent rendre témoignage que miss Mowbray a été victime du plus abominable stratagème.

— Vous voulez parler de sa cousine, d'Hannah Irwin, je crois que tel est son nom. Vous voyez que je suis au fait de tous les détails de l'affaire. Mais où trouverez-vous maintenant Hannah Irwin?

— INe doutez pas qu'elle paraisse quand le ciel le jugera

nécessaire, pour confondre celui qui se flatte aujourd'hui que la seule personne témoin de sa trahison , la seule en état de dire la vérité sur un mystère aussi compliqué, n'existe plus , ou du moins ne peut se présenter pour déjouer ses projets. Oui, monsieur, la dernière question que vous venez de me faire m'explique parfaitement pourquoi votre ami, pourquoi M. Valentin Bulmer, pour lui donner le nom qui lui appartient, a si long-temps négligé de suivre le fil de ses trames , et pourquoi il le ressaisit en ce moment. Il se croit certain qu'Hannah Irwin n'est plus dans la Grande-Bretagne, que l'on ne peut la faire comparaître devant une cour de justice ; il pourra être déçu dans son attente.

— Le comte d'Etherington paraît plein de confiance dans le résultat de cette affaire ; mais par égard pour la jeune dame, il hésite à entamer un procès qui doit mettre au jour tant de circonstances qu'il est pénible de rendre publiques.

— De rendre publiques ! s'écria Tyrrel ; et qui faut-il en accuser, si ce n'est le traître qui, après avoir chargé une mine si terrible, affecte aujourd'hui de la répugnance à y mettre le feu ? Combien je dois maudire ces liens du sang qui m'enchaînent les mains ! Je consentirais à descendre jusqu'au rang le plus obscur et le plus méprisé de la société, s'il pouvait m'ètre accordé une heure pour tirer vengeance de cet hypocrite sans égal. Mais une chose est certaine, monsieur, c'est que votre ami n'aura pas une victime vivante. Sa persécution tuera Clara Mowbray, et fera déborder la coupe de ses crimes par la mort de la

plus Te m'arrête; je serai moi-même aussi faible qu'une

femme, si je dis un mot de plus sur ce sujet.

— Mon ami, puisque vous aimez à le désigner sous ce titre, désire autant que vous d'épargner la sensibilité de miss Mowbray. C'est dans cette vue , et pour n'avoir pas à revenir sur le passé , qu'il a fait à M. Mowbray une proposition d'alliance dont celui-ci est très-satisfait.

— Ha! reprit Tyrrel en tressaillant; et qu'en dit miss Clara ?

— Miss Mowbray s'est montrée assez favorablement disposée pour consentir à recevoir les visites de lord Etherington au château des Shaws.

— Il faut que ce consentement ait été forcé , s'écria Tyrrel.

— Il a été donné volontairement , du moins à ce qui m'a été assuré; peut-être aussi que le désir de jeter un voile sur des incidens très-désagréables aura pu la décider à les couvrir d'un secret éternel en acceptant la main de lord Etherington, ce qui me semble assez naturel. Je vois, monsieur, que je vous afflige, et j'en suis véritablement fâché. Je n'ai aucun titre pour vous engager à faire preuve de générosité en cette occasion; mais, si tels étaient les sentimens de miss Mowbray, serait-ce trop exiger de vous, que de vous engager à ne pas compromettre l'honneur de cette jeune dame en insistant sur d'anciennes prétentions , et en amenant la révélation d'événemëns fâcheux passés depuis si long-temps ?

— Je vous déclare solennellement, capitaine Jékyl , qu'il ne me reste aucune prétention. Toutes celles que j'ai pu avoir ont été anéanties par la trahison de votre ami , par cette trahison couronnée d'un succès honteux. Quand même la loi aurait complètement dégagé Clara Mowbray des liens de son prétendu mariage ; quand sa main serait un prix auquel tous les hommes pourraient prétendre , moi seul j'en serais séparé par une barrière insurmontable, la bénédiction nuptiale prononcée sur elle et sur celui qu'il faut que j'appelle mon frère /... Il s'interrompit à ce mot, comme si c'eût été une agonie pour lui de l'avoir prononcé ; mais il reprit la parole presque sur-lechamp. — Non, monsieur, je n'ai aucunes vues personnelles dans cette affaire; j'y ai renoncé depuis long-temps. Mais je ne souffrirai pas que Clara Mowbray devienne l'épouse d'un scélérat. Je veillerai sur elle avec des peu-

sées aussi pures que celles de son ange gardien. J'ai été la cause de tous les malheurs qu'elle a éprouvés. C'est moi qui l'ai déterminée à s'écarter des sentiers du devoir. De tous les hommes , je suis le plus obligé à la préserver de la misère et du crime, qui s'attacheraient à elle si elle devenait l'épouse de cet homme. Jamais je ne croirai qu'elle le désire. Jamais je ne me persuaderai qu'ayant l'usage de son esprit et de sa raison , elle puisse consentir à écouter une proposition si coupable. Mais, hélas ! son esprit est ébranlé. Votre ami ne sait que trop sur quel ressort des passions il faut presser pour l'agiter et l'alarmer. Les menaces d'une publicité fâcheuse donnée à cette affaire peuvent arracher son consentement à cet abominable mariage, si elles ne la poussent pas au suicide, ce que je regarde comme le plus vraisemblable. Je m'armerai donc de toute ma force pour suppléer à sa faiblesse. Mais du moins , monsieur, il faut que votre ami dépouille ses propositions de leurs fausses couleurs. Je prouverai à M. Mowbray de Saint-Ronan la nullité des prétentions de Valentin Bulmer au rang et à la fortune qu'il usurpe; et, quoiqu'il puisse se laisser éblouir par l'éclat du rang et de la fortune d'un pair d'Angleterre, j'aime à croire qu'il protégera sa sœur contre les entreprises d'un aventurier dissipateur.

— Votre cause n'est pas encore gagnée, monsieur, et, quand elle le serait, il resterait à votre frère assez de fortune pour pouvoir prétendre à des partis plus avantageux que miss Mowbray, sans parler du beau domaine de Nettlewood auquel cette alliance lui donnerait droit. Mais je voudrais réussir à amener, s'il était possible, un arrangement entre vous. Vous me dites, M. ïyrrel, que vous mettez de côté toute vue personnelle dans cette affaire ; que vous n'avez d'autre désir que d'assurer le bonheur et le repos de miss Mowbray.

— Sur mon honneur, capitaine, tel est l'unique but de mon intervention. Je donnerais tout ce que je possède

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pour lui procurer une heure de tranquillité : quant au bonheur, elle ne peut plus le connaître.

— Je comprends qu'en jugeant que miss Mowbray ne peut trouver le bonheur dans le mariage qui lui est proposé, vous fondez cet augure sur le caractère de mon ami. Yous le regardez comme un homme sans principes; et, parce qu'il l'a emporté sur vous dans une intrigue de jeunesse, vous pensez qu'à un âge plus mûr on ne doit pas lui confier le soin du bonheur de la dame à qui vous vous intéressez?

— Je puis avoir d'autres motifs , capitaine ; mais vous pouvez appuyer sur ceux que vous venez d'indiquer : ils suffisent pour justifier mon intervention.

— Hé bien donc, si je vous proposais quelque arrangement de la nature suivante? Lord Etherington ne prétend pas avoir toute l'ardeur d'un amant passionné. Il vit beaucoup dans le monde et n'a aucun désir de le quitter. La santé délicate de miss Mowbray et son esprit un peu affaibli la porteraient sans doute à préférer la retraite. Supposons donc ( je ne fais qu'une supposition ), supposons qu'un mariage entre deux personnes placées dans de telles circonstances devînt nécessaire ou avantageux pour l'une comme pour l'autre ; supposons qu'une telle union assurât à l'un une fortune considérable, et mît l'autre à l'abri de la crainte de voir donner de la publicité à des incidens désagréables , la simple cérémonie du mariage , il pourrait y avoir contrat préalable de séparation, assurant un revenu convenable à la femme, et contenant renonciation de l'époux à vivre et à demeurer avec elle. C'est ce qu'on voit tous les jours, sinon dans les vingt-quatre heures du mariage, du moins avant l'expiration du premier mois. De cette manière, miss Mowbray serait libre, riche, et elle aurait même le rang de comtesse si , en supposant que vos prétentions soient fondées, vous consentiez à le lui laisser.

Ce discours fut suivi d'un assez long intervalle de si-

lence, pendant lequel Tyrrel changea plusieurs fois de visage. Jékyl l'examinait avec attention , mais sans le presser de répondre. Enfin Tyrrel parut avoir pris son parti.

— Je trouve bien des raisons, capitaine, lui dit-il, qui pourraient me tenter d'accepter la proposition que vous venez de me faire. Ce serait un moyen de dénouer ce nœud gordien ; un compromis qui assurerait la tranquillité future de miss Mowbray. Mais je caindrais moins le dard empoisonné d'un serpent que la duplicité de votre ami. Je ne pourrai me fier à lui qu'autant que je le verrai garotté par les liens les plus forts de l'intérêt personnel. D'ailleurs je suis certain que l'infortunée ne pourrait survivre à une pareille union, quand même elle ne devrait passer avec lui que l'instant où il faudrait paraître devant l'autel. D'autres objections...

Il s'interrompit , parut réfléchir un instant, et continua d'un ton calme et tranquille.

— Vous pensez peut-être que, même en ce moment, j'ai quelques vues intéressées dans cette affaire, et probablement vous croyez avoir le droit d'entretenir à mon égard les mêmes soupçons que font naître en moi, comme j'en conviens, toutes les propositions que peut me faire transmettre votre ami. Je ne saurais qu'y faire. Je ne puis combattre ces impressions fâcheuses qu'en traitant avec vous avec honneur et franchise ; et c'est dans cet esprit que je vais à mon tour vous faire, à vous, capitaine, une autre proposition. Votre ami est attaché au rang, à la fortune, à tous les avantages du monde , au moins autant que la plupart des hommes du monde. Vous ne pouvez en disconvenir; et je ne veux pas vous offenser en supposant qu'il le soit davantage.

— Je connais peu de gens, monsieur, qui ne désirent posséder tous ces avantages; et j'avoue franchement qu'il n'affecte pas de les regarder avec une indifférence philosophique.

— Fort bien, capitaine. D'ailleurs la proposition que vous venez de me faire annonce clairement que les prétentions supposées qu'il fait valoir à la main de miss Mowbray sont entièrement, ou du moins presque entièrement inspirées par des motifs d'intérêt, puisque vous pensez qu'il consentirait à une séparation complète, à partir de l'instant du mariage, pourvu que ce mariage lui assurât la propriété de Nettlewood.

— Je vous ai fait cette proposition sans y être spécialement autorisé, mais il est inutile de nier qu'en vous la faisant j'ai dû vous donner lieu de croire que je ne regardais pas lord Etherington comme un amant bien passionné.

— Hé bien donc, monsieur, considérez, et engagez-le à bien considérer aussi que le rang et la fortune dont il jouit aujourd'hui dépendent entièrement de ma volonté; que , si je fais valoir les droits que me donnent les pièces dont vous venez de voir la note, il faut qu'il descende du rang de comte pour se confondre avec les plus humbles citoyens, et qu'il perde la portion la plus considérable de sa fortune, perte dont il ne serait pas même indemnisé par la possession du domaine de Nettlewood, qui ne peut lui appartenir que par l'événement d'un procès dont le résultat est incertain et déshonorant en lui-même.

— Hé bien, monsieur, je sens la force de cet argument. Quelle est votre proposition?

— Que je renoncerai à mes justes prétentions au titre de comte et aux domaines de mon père; que je laisserai Valentin Bulmer en possession d'un rang usurpé et d'une fortune qu'il mérite si peu; que je m'engagerai de la manière la plus solennelle, la plus irrévocable à ne jamais le troubler dans cette possession, à condition qu'il souffrira que l'infortunée dont il a détruit pour jamais le bonheur passe tranquillement le reste de ses jours sans être tourmentée davantage par d'injustes prétentions qui ne sont fondées que sur une infâme trahison ; qu'elle n'entendra

plus parler de cet odieux mariage ; en un mot , qu'il s'abstiendra de la persécuter à l'avenir, soit par sa présence, soit de vive voix, soit par écrit, soit par l'entremise d'un tiers, et qu'il la regardera comme n'existant plus.

— Cette offre est singulière ; la faites-vous sérieusement?

— Je ne suis ni surpris ni offensé de cette question , monsieur. Je suis un homme comme les autres; et je ne prétends pas mépriser ce que chacun désire, un rang et une certaine considération dans la société. Je ne suis pas assez romanesque pour ne pas savoir apprécier le sacrifice que j'offre de faire. Je renonce à un rang qui m'est précieux, et qui doit d'autant plus l'être pour moi , que l'honneur d'une mère ( il rougit en prononçant ces paroles) semble exiger que j'en sois revêtu ; et qu'en y renonçant je désobéis aux ordres d'un père mourant qui désirait que ma réclamation annonçât publiquement le repentir qui le conduisit peut-être au tombeau... Au lieu de briller aux yeux du monde dans un rang élevé , je consens volontairement à me perdre dans la foule, je renonce à mon nom, je me condamne à l'exil ; car, une fois certain que la paix de Clara Mowbray est assurée , je quitte la Grande-Bretagne pour toujours : et je consens à tout cela, monsieur, non par l'effet d'un enthousiasme momentané ; je vois, je sens tout le prix de mon sacrifice ; mais je le fais sans regret , plutôt que d'attirer de nouveaux malheurs sur une infortunée à qui je n'en ai déjà que trop occasioné...

En dépit de tous ses efforts, la voix lui manqua pour achever sa phrase, et une larme qui vint mouiller sa paupière l'obligea à se tourner un moment du coté de la fenêtre.

— Je suis honteux de celte faiblesse, dit-il ensuite en levant les yeux sur le capitaine Jékyl. Si elle vous paraît puérile, monsieur, qu'elle soit du moins une preuve de ma sincérité.

- — Je suis bien loin de penser ainsi, monsieur, répondit

Jékyl d'un ton respectueux ; — - car dans le cours d'une vie marquée par toutes les folies et les vices du beau monde, son cœur ne s'était pas entièrement endurci ; — j'en suis très-loin en vérité. Vous ne pouvez vous attendre que je réponde sur-le-champ à une proposition aussi extraordinaire que la votre. Ce que je puis dire, c'est qu'il mesemble que le caractère de la pairie est indélébile, et qu'on ne peut le prendre et le quitter à volonté. Si vous êtes réellement comte d'Etherington , je ne vois pas comment votre renonciation à ce titre pourrait être utile à mon ami.

— A vous , monsieur, elle vous serait peut-être inutile, parce que vous dédaigneriez d'exercer des droits , de porter un titre qui ne vous appartiendraient pas légitimement; mais votre ami n'aura pas une délicatesse si scrupuleuse. S'il peut jouer le rôle de comte aux yeux du monde, il a déjà prouvé que son honneur et sa conscience sont faciles à satisfaire.

— Puis-je prendre une copie de la pièce contenant l'énumération de vos titres , pour en donner connaissance à mon commettant?

— Vous pouvez la garder, monsieur; j'en ai une autre copie. Mais, capitaine Jékyl, ajouta Tyrrel avec un ton de sarcasme , il me semble que vous ne possédez pas la confiance bien entière de votre ami. Vous pouvez être bien sûr qu'il a non-seulement le titre de toutes ces pièces, mais qu'il en possède même des copies entières et exactes.

— Je doute que cela soit possible, répondit Jékyl avec un air de mécontentement.

— Cela est aussi possible que certain. Mon père, peu de temps avant sa mort, m'envoya, joint à l'aveu touchant de ses erreurs , le titre de toutes ces pièces, et m'informa qu'il en avait envoyé des copies à votre ami. Je ne doute nullement qu'il ne l'ait fait, quoique M. Bulmer ait jugé à propos de vous cacher cette circonstance. Mais je puis vous citer, entre autres, un incident qui peut faire

apprécier son caractère, et qui prouve combien il craignait mon retour en Angleterre, il trouva le moyen de corrompre un misérable agent qui, pendant la vie de mon père, avait été chargé de m'envoyer mes remises, et il obtint de lui qu'il me laisserait au dépourvu. Je fus obligé d'emprunter d'un ami la somme qui m'était nécessaire pour revenir du Levant.

— C'est la première fois que j'entends parler de ces pièces. Puis-je vous demander où sont les originaux? qui en est dépositaire?

— Je voyageais dans l'Orient pendant la dernière maladie de mon père , et il déposa ces pièces dans une maison de commerce respectable avec laquelle il était en relation d'affaires , après les avoir mises sous double enveloppe , la première à mon adresse, et la seconde au chef de cette maison.

— Vous devez sentir, M. Tyrrel, qu'il m'est impossible de rien décider sur l'offre très-extraordinaire que vous venez de me faire, de renoncer aux prétentions que vous appuyez sur ces pièces , avant que j'aie eu la possibilité de les examiner.

— Je vous les soumettrai. J'écrirai qu'on me les envoie par la poste. Elles ne sont pas très-volumineuses.

— Voilà donc qui résume tout ce que nous pouvons dire, quant à présent. En supposant que l'authenticité de ces pièces soit inattaquable , bien certainement je conseillerai à mon ami Etherington d'accepter la renonciation que vous lui offrez à vos droits, même aux dépens de sa spéculation matrimoniale. Je présume que vous persistez dans votre offre.

— Je ne suis point habitué à changer d'avis, répondit Tyrrel avec un peu de hauteur, encore moins à reprendre une parole que j'ai une fois donnée.

— J'espère que nous nous séparons amis , dit le capitaine en se levant pour se retirer.

— Bien certainement, sans aucun sentiment d'inimitié

de ma pari, capitaine. Je conviens que je vous dois des remerciemens pour m'avoir débarrassé de cette sotte affaire à l'hôtel du Renard. Rien n'aurait pu m'être plus désagréable en ce moment que la nécessité de donner suite a une querelle si ridicule.

— Vous viendrez donc nous y voir?

— Sans contredit; je ne veux pas avoir l'air de me cacher : c'est une circonstance dont on pourrait tirer parti contre moi , car j'ai un ennemi qui sait profiter du moindre avantage. Je n'ai qu'un chemin à suivre , capitaine , celui de l'honneur et de la vérité.

Jékyl prit congé de lui en le saluant; et, dès qu'il fut parti , Tyrrel ferma à double tour la porte de son appartement, et tirant de son sein une miniature, il la regarda avec un air de tendresse et de chagrin , et les larmes lui tombèrent des yeux.

C'était le portrait de Clara Mowbray, telle qu'il l'avait connue dans les jours de sa jeunesse, dans le temps de ses premières amours. C'était l'ouvrage de son pinceau, car son goût pour la peinture s'était déjà développé à cette époque. Les traits charmans de la jeune Clara pouvaient encore se retrouver en elle à un âge plus avancé; mais qu'était devenu l'incarnat de ses joues, ce sourire d'une gaieté mêlée de réserve, cet air de contentement qui brillait sur son front, et qui donnait à sa physionomie l'expression de celle d'une Euphrosine? Hélas! tous ces agrémens avaient disparu depuis long-temps. Le chagrin avait appesanti sa main sur elle; le teint de rose de La jeunesse avait disparu; le regard d'une gaieté innocente avait été remplacé par un air presque toujours soucieux, et qui ne pouvait plus s'animer momentanément que pour se livrer à quelque observation satirique.

— Quel changement! s'écria Tyrrel; quel changement terrible ! Et c'est ce misérable qui en est la cause ! Puis-je mettre la dernière main à l'œuvre et devenir son meurtrier? Non! impossible! j'aurai la force d'accomplir la rc

solution que j'ai formée. Je sacrifierai tout, rang, titre, fortune , réputation , vengeance ! Oui , la vengeance même, ce dernier bien qui me reste, je le sacrifierai afin d'obtenir pour elle la seule tranquillité qu'elle soit encore en état de goûter.

Il s'assit dans cette détermination, et écrivit au négociant dépositaire de son acte de naissance et des autres pièces constatant ses droits, pour le prier de les lui envoyer par la poste.

Tyrrel n'était ni sans ambition , ni sans ce désir de considération personnelle qu'on trouve joint assez ordinairement à un esprit ardent et à une profonde sensibilité. Ce fut donc les yeux humides , et d'une main tremblante qu'il écrivit cette lettre; il la cacheta, y mit l'adresse, et la fit jeter ensuite à la poste. C'était un premier pas vers la renonciation qu'il se proposait de faire, en faveur de son mortel ennemi, du rang long-temps disputé auquel sa naissance lui donnait droit.

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