INTRUSION
« Sur ma foi , je te suivrai jusqu'au bout de « la rue; je suis une espèce; de glouteron , je « m'accrocherai à toi. »
Shakspeare. Mesure pour Mesure.
L'automne était alors fort avancé. L'herbe était couverte d'une épaisse rosée partout où le soleil l'avait frappée ; mais dans tous les endroits où le tapis de la verdure était étendu à l'ombre , il était hérissé d'une gelée blanche qui cédait sous les pieds du capitaine Jékyl tandis qu'il retour-
naît au village de la Source en traversant les bois de Saint- Ronan. Les feuilles du frêne se détachaient d'elles-mêmes des branches, et, nul souffle d'air ne se faisant sentir, elles tombaient perpendiculairement sur le sentier. Un brouillard couronnait encore les hauteurs, et la vieille tour de Saint-Ronan, entièrement entourée de vapeurs, n'était visible que du côté où un rayon du soleil, se frayant passage, montrait une tourelle qui, s'élevant à l'un des coins de cette antique forteresse, et depuis long-temps le rendez-vous des corbeaux , avait reçu des paysans , pour cette raison , le nom de Tour des Corbeaux. Du reste le paysage était découvert et agréable, et le rouge-gorge gazouillait de son mieux comme pour dédommager de l'absence des autres chantres des bois. On voyait, dans les clairières et sur les bords des petites ravines, le beau feuillage doré de l'automne , nuancé quelquefois par les grappes rouges du frêne, tandis que ça et là un immense sapin, vieux enfant du sol , couvrait de son ombre les autres arbres , et semblait triompher, par sa sombre verdure , de l'éclat plus brillant, mais moins durable, de leurs rameaux.
Telle est la scène dont il existe tant de descriptions en vers et en prose, et cependant elle manque rarement de produire son effet, et on ne la voit guère sans se livrer à des réflexions analogues au déclin de l'année. Peu de personnes sont à l'abri de cette impression. Jékyl, quoique habitué à des occupations bien différentes de celles qui favorisent ce genre de méditation , ne put s'empêcher de ralentir le pas pour admirer la beauté peu commune de ce spectacle.
Peut-être aussi n'était-il pas très-pressé de rejoindre Etherington ; car il se sentait moins d'inclination à lui rendre service depuis, son entrevue avec Tyrrel. 11 était évident que le comte ne lui avait pas accordé une confiance illimitée, comme il le lui avait promis: il ne lui avait point parlé de l'existence de ces pièces importantes sur lesquelles paraissait maintenant roider le destin de sa
négociation; il l'avait donc trompé à cet égard. Cependant, quand il eut tiré de sa poche la lettre d'explication de lord Etherington et qu'il en eut fait la lecture, il sentit mieux qu'il ne l'avait fait jusqu'alors combien le possesseur actuel de ce titre de comte si envié était alarmé des prétentions de son frère, et il eut quelque compassion du mouvement assez naturel qui lui avait fait craindre d'apprendre, même à l'ami dans lequel il avait mis sa confiance, les circonstances les plus défavorables à sa cause.
11 se souvint aussi qu'il avait reçu de lord Etherington des services peu ordinaires; qu'il lui avait promis le secours de toute son activité , de tout son dévouement, pour le tirer des difficultés qui se multipliaient autour de lui ; que c'était en qualité de son confident qu'il avait obtenu la connaissance de ses affaires les plus secrètes , et qu'il faudrait une cause bien forte pour justifier une rupture en ce moment. Cependant il ne put s'empêcher de regretter de lui avoir tant d'obligations, ou de ne pouvoir trouver sa cause meilleure , et du moins son ami lui-même plus digne de ses services.
— Voilà une belle matinée, monsieur, pour un pays à brouillards comme celui-ci , dit au capitaine une voix qui semblait contre son oreille. Cette apostrophe fît tressaillir Jékyl, et lui fit perdre de vue le sujet de ses réflexions. Il tourna la tête, et vit à côté de lui notre honnête ami Touchwood , le cou enveloppé de son mouchoir des Indes, ayant de grands souliers faits tout exprès pour des pieds goutteux , portant sa perruque ronde bien poudrée , et tenant sa canne à pomme d'or aussi droite que la hallebarde d'un sergent. Un regard méprisant que le capitaine jeta sur lui des pieds à la tète, suffit pour lui révéler qu'il voyait un homme né pour être le jouet des autres, et qu'il pouvait traiter comme messieurs les officiers des gardes de Sa Majesté croient avoir le droit de traiter toutes les variétés de l'espèce humaine hormis celle des gens à la niode. Une légère inclination de tête, et les mots : — Vous
DE SAINT-KONAN. 4 il
avez l'avantage sur moi, monsieur, prononcés d'un ton froid, lui échappèrent comme involontairement, pour réprimer la familiarité du vieillard , et pour modérer l'ambition qu'il paraissait avoir de se mettre au niveau de gens plus élevés que lui.
Mais M. Touchwood ne se rebutait pas aisément. Il avait trop parcouru le monde , et il avait trop de confiance dans son mérite, pour se laisser repousser ainsi , ou pour permettre à sa modestie de nuire à l'exécution de quelque projet qu'il eût formé.
— L'avantage sur vous, monsieur? répliqua-t-il ; j'en ai trop vu dans ma vie pour ne pas savoir profiter de tous les avantages que j'ai et que je puis avoir. C'en est un, à mon avis, que de vous avoir rencontré, puisque j'aurai le plaisir de votre compagnie jusqu'aux eaux de Saint- Ronan .
— Je ne ferais qu'interrompre vos méditations sur quelque sujet plus important, monsieur. D'ailleurs je suis un jeune homme modeste, et je ne me crois digned'aucune autre compagnie que de la mienne. De plus, je marche lentement, très-lentement. Bonjour, monsieur... monsieur... Je crois que votre nom m'a échappé de la mémoire.
— Mon nom? morbleu! Votre mémoire est donc comme le lévrier de Pat Murtough, qui laisse échapper le lièvre avant de l'avoir pris. Vous n'a vez jamais entendu prononcer mon nom. Au surplus mon nom est Touchwooii. Qu'en pensez-vous maintenant que vous le connaissez?
— Je ne suis réellement pas connaisseur en surnoms, monsieur, et il m'importe fort peu que vous vous nommiez Touchwood ou Touchstone \ Que je ne retarde pas votre marche, monsieur ; vous trouverez le déjeuner bien avancé à l'hôtel , et votre promenade a dû vous donner de l'appétit.
— Et je le prouverai à mon second déjeuner , je vous en
l i Touchslone, , nom d'un clown ou bouffon d'unt pièce de Shaksptare. — Tu.
réponds. Je prends toujours mon café aussitôt que j'ai mis les pieds dans mes babouches. C'est l'usage dans tout l'Orient; je ne me fie jamais pour mon déjeuner sur le lait et l'eau , car ce n'est pas du thé qu'on vous sert à l'hôtel du Renard. Quant à votre marche, allez aussi lentement qu'il vous plaira; je viens d'avoir une attaque de goutte.
— Vraiment? j'en suis fâché pour vous , car si vous n'avez pas besoin de déjeuner, je sens que j'en meurs d'envie. Ainsi donc, M. Touchwood, je vous souhaite le bonjour.
Mais ce fut en vain que le jeune militaire partit au pas redoublé : M. Touchwood, opiniâtre comme son ombre, le suivit sans perdre un pouce de terrain, déployant une légèreté qu'on n'aurait attendue ni de son âge, ni de son embonpoint, et continuant à parler en même temps, comme pour prouver que ses poumons n'étaient nullement incommodés par l'activité de ses jambes.
— Fort bien , jeune homme! si vous êtes d'avis de marcher bon pas, je suis en état de vous suivre , et au diable soit la goutte! Vous n'êtes pas malheureux d'avoir la jeunesse pour vous ; mais , quoi qu'il en soit, je parierais tout ce que vous voudriez que je vous suivrais du vieux village à la Source, a quelque pas que vous marchassiez, la course exceptée. A poids égal , je défierais Barclay lui-même l pour un mille.
— Sur ma parole, vous êtes un vieillard de bonne humeur, dit Jékyl en ralentissant le pas, et s'il faut que nous soyons compagnons de voyage, quoique je n'en voie pas la nécessité, je ferai tout aussi bien de cargucr mes voiles.
A ces mots, et comme si un autre moyen de se délivrer d'un importun se fût présenté a son esprit, le capitaine s'arrêta un instant, prit un cigare dans un étui d'ivoire, tira de sa poche un briquet pour l'allumer , et se remit en marche, en dirigeant, autant qu'il le pouvait, ses bouffées de fumée vers le visage de son compagnon.
(i) Piéton ou pédestrien cc'lèlire en Angleterre. — Tr.
— Vergebensie, mein herr, dit-il en même temps; ich bin erzogen in Kaiserlicher dienst; muss rauchen eine kleine wenig \
— Rauchen sie immer fort, répondit Touchwood , prenant une grande pipe d'écume de mer qui était suspendue à son cou par une chaîne d'or, et placée dans une poche de dessous de son habit; — habe auch mein pfeichen. — Sehen sieden lieben topf \ — Et il se mit à rendre avec intérêt à son compagnon, sinon son feu , du moins sa fumée.
— Au diable soit le faquin ! pensa Jékyl; mais il est trop gros et trop vieux pour que je puisse le traiter à la manière du professeur Jackson \ Sur mon honneur, je ne sais que faire de lui. Il faut lui battre froid , sans quoi jamais je ne m'en débarrasserai.
En conséquence, il se remit à marcher, son cigare entre les lèvres, d'un air aussi distrait que M. Cargill lui-même, et sans faire !a moindre attention à M. Touchwood. Celuici n'en continua pas moinsà parler commes'il s'était adressé à l'auditeur le plus bénévole de toute l'Ecosse, tel que serait le neveu favori d'un vieux garçon riche et bourru, ou l'aide-de-camp de quelque général jaloux de raconter toute la guerre d'Amérique.
— Ainsi donc, monsieur, vous voyez que je sais me mettre au niveau de tous les compagnons que le hasard me fait rencontrer ; car j'ai voyagé de toutes les manières, depuis la caravane jusqu'à la charrette, et partout la bonne société est celle que je préfère. Je suis heureux d'avoir trouvé un homme dont l'humeur me convient si bien. Cet air de gravité et d'attention constante me rappelle Elfi- Bey. Vous pourriez lui parler dans la langue qu'il entend le moins, lui lire la Politique d'Aristote en anglais, vous ne feriez pas mouvoir un muscle de son visage. Mais don-
(i) Pardon, monsieur; j'ai été élevé au service d'Autriche. Il faut que je fume un instant. — En.
(2) Fume/ tant qu'il vous plaira; j'ai aussi ma petite pipe. Voyez si la tôle n'en est pas jolie. — Ed.
(3) Maître dans L'arl de boxer, qui fut professeur de lord Bvron. ~ En.
nez-luisapipe, et il restera accroupisur son coussin, comme s'il entendait tout ce que vous lui dites.
Le capitaine jeta le reste de son cigare avec un mouvement d'impatience, et se mit à siffler un air d'opéra.
— Hé bien, vous voilà maintenant comme le marquis, un autre de mes bons amis, qui siffle pendant tout le temps que vous lui parlez. Il dit qu'il a contracté cette habitude pendant le règne de la Terreur, quand on était bien aise de siffler pour prouver qu'on avait encore le cou sain et sauf. Et puisque nous parlons de grands personnages, que pensez-vous de cette affaire entre lord Etherington et son frère, ou son cousin , comme d'autres le disent?
Jékyl tressaillit en s'entendant adresser cette question , et ce tressaillement, s'il avait eu pour témoins quelques-uns de ses amis à la mode, aurait anéanti sans retour ses prétentions à être compté au premier rang parmi eux.
— De quelle affaire voulez-vous parler? lui demanda-t-il dès qu'il put reprendre un peu de sang-froid.
— Comment! ne savez-vous donc pas les nouvelles? Frank Tyrrel , à qui toute la compagnie a donné l'autre jour un brevet de poltronnerie , se trouve être un aussi brave garçon qu'aucun de nous; car, au lieu de s'être enfui pour éviter de se faire couper la gorge par sir Bingo Binks, il était en ce moment occupé dune valeureuse tentative pour assassiner son frère, son cousin, en un mot quelque parent bien proche.
— Je crois que vous êtes mal informé, monsieur, dit Jékyl d'un ton sec; et il reprit, aussi bien qu'il le put , son rôle de Pococuranle.
— On m'a assuré qu'un nommé Jékyl leur a servi de second à tous deux en cette occasion. Un joli garçon , monsieur, un de ces gens du bon ton que nous payons pour polir les trottoirs de Bond-Street, et regardant une semelle épaisse de souliers et une paire de bas de laine , comme si celui qui les porte n'était pas un de ceux qui les paienl. Quoi qu'il en soit, je présume que le commandant
DE SÀINT-RONAN. 445
en chef lui donnera son congé quand il apprendra ce qui est arrivé.
— Monsieur ! s'écria Jékyl avec violence. — Mais songeant aussitôt que ce serait une folie insigne de se mettre en colère contre un original comme son compagnon , il prit un ton un peu plus calme. — Vous êtes mal informé , vous dis-je. Le capitaine Jékyl ne savait rien de l'affaire à laquelle vous faites allusion ; vous parlez d'une personne que vous ne connaissez pas. Le capitaine Jékyl est
Ici il s'interrompit , scandalisé peut-être de l'idée de se justifier d'une telle accusation devant un tel personnage.
— Sans doute, sans doute, dit le voyageur, remplissant cette lacune à sa manière, il ne vaut pas la peine que nous nous occupions de lui ; mais, quoi qu'il en soit , je crois qu'il en savait sur cette affaire au moins autant que vous et moi.
— Monsieur, ceci est une très-grande méprise , ou une impertinence volontaire. Quelque ridicule que vous puissiez être , et quoique je ne voie en vous qu'un intrus , je ne puis souffrir que, soit ignorance , soit incivilité, vous parliez du capitaine Jékyl en termes si peu respectueux... Je suis le capitaine Jékyl, monsieur.
— Fort probable, fort probable, dit Touchwood avec l'air de l'indifférence la plus provocante ; je m'en doutais d'avance.
— En ce cas , monsieur , vous pouvez vous douter aussi de ce qui doit arriver quand un homme d'honneur s'entend calomnier d'une manière que rien ne saurait justifier, dit le capitaine, surpris et courroucé que Tannonce de son nom et de sa qualité n'eût pas produit plus d'impression sur l'impassible Touchwood. Je vous invite, monsieur, à ne pas compter avec trop de présomption sur les privilèges de votre âge et de votre obscurité dans le monde.
— Ma présomption, capitaine Jékyl, ne va jamais plus
loin que je ne le juge nécessaire, répondit Touchwood avec le plus grand calme. Je suis trop vieux, comme vous le dites , pour me mêler d'une affaire aussi sotte qu'un duel , usage barbare qui ne se trouve chez aucune nation , si ce n'est parmi les sots habitans de l'Europe. Et quant à cette badine que vous maniez avec tant de dignité , elle ne me cause pas la moindre frayeur. Faites bien attention à ce que je vais vous dire , jeune homme ; j'ai passé les quatre cinquièmes de ma vie parmi des gens qui n'attachent pas plus de prix à la vie d'un homme qu'à un bouton du collet de sa chemise. En pareil cas , chacun apprend à se protéger le mieux possible ; et quiconque me frappe doit s'attendre à quelque conséquence fâcheuse ; car j'ai toujours avec moi une paire de bouledogues qui rétablissent le niveau entre l'âge avancé et la jeunesse.
Et en parlant ainsi il lui fit voir une paire de pistolets , du plus beau fini et richement montés.
— Qu'on me surprenne sans mes outils, si on peut, ajouta-t-il avec un air expressif, en boutonnant son habit par-dessus ses armes cachées dans une poche destinée à cet usage. — Je vois que vous ne savez que penser de moi, continua-t-il d'un ton familier et confidentiel ; mais, pour vous dire la vérité , tous ceux qui ont eu quelque rapport avec cette affaire de Saint-Ronan sont un peu hors des gonds, ont la tête un peu exaltée, c'est-à-dire ont le cerveau fêlé, en un mot; et je ne prétends pas être plus sage qu'un autre.
— Monsieur, dit Jékyl, vos manières et vos propos sont tellement sans exemple , que je dois vous prier d'expliquer clairement et positivement ce que vous voulez dire. Avez-vous dessein de m'insulter, oui ou non?
— Pas le moindre , jeune homme; je vous parle avec franchise et vérité. J'ai voulu vous faire savoiï ce que le monde peut dire ; voilà tout.
— Monsieur, s'écria Jékyl avec vivacité, le inonde peut
DE SAINT-KONAIN. 447
dire tous les mensonges qui lui plaisent ; mais je n'étais pas présent à la rencontre entre lord Etherington et M. Tyrrel. J'étais alors à plus de cent milles d'ici.
— Ah ! ah ! dit Touchwood , il y a donc eu véritablement une rencontre entre eux, c'était précisément ce que je voulais savoir.
— Monsieur, s'écria Jékyl, reconnaissant, mais trop tard , qu'en cédant a la vivacité qui l'avait porté à se justifier, il avait compromis son ami , je vous prie de ne tirer aucune conclusion d'une expression dont je me suis servi trop à la hâte pour me disculper d'une calomnie. J'ai seulement voulu dire que, s'il y avait eu entre eux une rencontre, je l'ignorais complètement.
— Ne vous inquiétez pas , capitaine, ne vous inquiétez pas. Je ne ferai pas mauvais usage de ce que j'ai appris ; mais, quand vous avaleriez votre langue avec la meilleure sauce de poisson, et c'est celle de Burgess, j'ai obtenu l'information dont j'avais besoin.
— Vous êtes étrangement opiniâtre, monsieur.
— Ho ! à cet égard, je suis un bloc de granit, un vrai roc. Ce que j'ai appris, je l'ai appris, mais je n'en ferai pas mauvais usage. Ecoutez-moi , capitaine ; je n'ai pas d'animosité contre votre ami; peut-être aussi suis-je disposé tout différemment à son égard; mais il suit une mauvaise direction, monsieur; il calcule mal sa marche, quelque profond qu'il s'imagine ; et je vous le dis parce que, abstraction faite de votre belle friperie, je vous crois, comme le dit Hanilet, passablement honnête. Mais, quand vous ne le seriez pas , la nécessité n'a pas de loi , et un homme prendra pour guide dans le désert un Bédouin à qui il ne confierait pas un aspre dans un champ cultivé. Ainsi j'ai dessein de vous accorder quelque confiance. Cependant, ce n'est pas encore un parti tout-à-fait pris.
— Sur ma parole , monsieur, je suis très-flatté de votre hésitation. 11 vous a plu de me dire tout à l'heure que tous
ceux qui avaient pris quelque part dans cette affaire
avaient quelque chose de particulier.
— Oui, qu'ils avaient un grain de folie, la tête éventée : voilà ce que j'ai dit , et je puis le prouver.
— Je serais charmé d'entendre cette preuve. J'espère que vous ne vous exceptez pas du nombre.
— Non certainement ; je suis un des plus vieux fous qui aient jamais dormi autrement que sur la paille et ailleurs qu'à Bedlam. Mais vous voulez me sonder à votre tour, capitaine, je vois cela. Vous voudriez savoir si je suis dans tous ces secrets, et jusqu'à quel point. Hé bien, il en sera ce qu'il en sera. En attendant, voici mes preuves : le vieux Scrogie Mowbray était fou de préférer le son du nom de Mowbray à celui du nom de Scrogie ; et le jeune Scrogie en était un autre de ne pas l'aimer autant. Le feu comte d'Etherington n'était pas dans son bon sens quand il épousa en secret une femme française , et. il était fou à lier quand il en épousa publiquement une anglaise. Viennent ensuite les bonnes gens qui sont ici. Mowbray de Saint-Ronan est dans le délire , quand il veut donner sa sœur en mariage, sans savoir précisément à qui il la donne ; sa sœur n'a pas le sens commun en le refusant, parce qu'elle sait qui il est, et ce qui s'est passé entre eux ; et votre ami est le plus fou de tous, parce qu'il veut courir le risque de la prendre pour femme. Et vous et moi, capitaine , nous faisons les fous gratis , pour imiter les autres quand nous faisons partie d'une telle réunion de fous et d'écervelés.
— Réellement, monsieur, tout ce que vous me dites est une véritable énigme pour moi.
— On peut deviner les énigmes , répondit Touchwood en faisant un signe de tête ; si vous avez envie de connaître le mot de la mienne , faites attention que cette entrevue étant la première que nous ayons eue ensemble , je me suis évertué pour faire les frais de la conversation ,
comme on dit en France ; et, si vous désirez en avoir une seconde , venez me voir chez mistress Dods , à l'auberge du vieux village, tel jour qu'il vous plaira, d'ici à samedi , à quatre heures très-précises ; et vous n'y trouverez pas ces carcasses mortes de faim, ces étiques volatiles que vous nommez poulardes à votre table d'hôte ; vous y verrez une vraie volaille de Chittygong ; j'en ai eu la race pour mistress Dods du vieux Ben Vanderwasch , le courtier hollandais; vous la trouverez parfaitement apprêtée au riz et aux champignons. Si vous pouvez vous passer de fourchette d'argent pour dîner, vous serez le bienvenu ; voilà tout ce que j'ai à vous dire. Ainsi donc, bien le bonjour, monsieur le lieutenant, car un capitaine dans les gardes n'est qu'un lieutenant, après tout.
A ces mots, et avant que Jékyl eût pu lui répondre , le vieux nabab se détourna brusquement pour prendre un sentier qui conduisait a la source, et qui formait embranchement avec le chemin de l'hôtel.
Ne sachant avec qui il venait d'avoir une conversation si étrange, Jékyl s'arrêta pour le regarder s'éloigner, et il aperçut en même temps un enfant qui sortait avec précaution du bois voisin, tenant à la main une baguette qu'il venait d'y couper, probablement contre les réglemens , car il semblait se tenir prêt à y chercher un refuge s'il voyait dans les environs quelqu'un intéressé à le châtier pour ce délit.
Le capitaine le reconnut sur-le-champ pour un de ces jeunes garnemens donnant les plus belles espérances, qui se procurent des moyens précaires d'existence dans tous les endroits publics, en faisant des commissions, nettoyant les souliers, aidant le palefrenier et le cocher dans l'écurie, conduisant des ânes, ouvrant les portes, et remplissant mille autres fonctions de ce genre, passant le reste du temps à jouer, à dormir au soleil , et se préparant à exercer la profession de filou et de voleur, soit pour leur compte personnel , soit en société avec les gar-
çons , les palefreniers et les postillons. Ce petit drôle avait des pantalons qui le couvraient encore assez décemment, et environ la moitié d'un gilet , car , de même que Pantapolin au bras nu , il faisait toutes ses prouesses l'épaule droite découverte ; le tiers de ce qui avait été jadis un chapeau couvrait des cheveux semblables à de la filasse blanchie par le soleil , et son visage , brun comme du pain d'épices , était éclairé par des yeux si exercés à reconnaître ce qui pouvait le mettre en danger ou lui rapporter du profit , qu'ils étaient comparables à ceux d'un faucon.
— Approchez, gibier de potence, s'écria Jékyl, et ditesmoi si vous connaissez le vieillard qui vient d'entrer dans ce sentier. Tenez, vous le voyez encore là-bas.
— C'est le nabab, répondit l'enfant, — je reconnaîtrais son dos entre mille.
— Et qu'appelez-vous un nabab, petit drôle?
— Un nabab? je crois que c'est un homme qui vient d'un pays étranger, avec plus d'argent que ses poches n'en peuvent tenir, et qui le sème dans tout le pays ; un homme qui est jaune comme un coing, et qui veut que tout aille à son gré.
— Et quel est le nom de ce nabab , comme vous l'appelez ?
— Il se nomme Touchwood. Vous pouvez le voir à la source tous les matins.
— Je ne l'ai jamais vu à la table d'hôte.
■ — C'est que c'est un drôle de corps qui ne fait rien comme les autres, puisqu'il demeure au Croc. Il m'a donné une fois une demi-couronne en me défendant de la jouer à croix ou pile.
— Et vous n'avez pas manqué de lui désobéir ?
— Non, je ne lui ai pas désobéi. Je l'ai perdue en jouant à la fossette.
— Tiens, voilà une pièce de six. pence, et tu peux la jouer et la perdre comme tu voudras.
Et après lui avoir fait cette gratification, accompagnée dune tape qui le fit décamper au plus vite, le capitaine se remit en marche , et ne tarda pas à être au logement de lord Etherington, où il fut assez heureux pour trouver son ami.