‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 32 sur 40 · DISCUSSION · texte numérisé non relu

DISCUSSION

>« Je ne m'entretiendrai qu'avec ces bons bourgeois « Dont l'esprit lourd végète en des cerveaux ëti oila. « Loin de moi ces faquins armés de défiance, « Dont le regard perçant m'inquiète et m'oflense. >« Shakspkare. Richard III.

— Hè bien , Jékyl , s'écria lord Etherington avec empressement, quelles nouvelles de l'ennemi? Pavez-vous vu?

— Je l'ai vu , répondit Jékyl.

— Et dans quelle humeur l'avez-vous trouvé? Peu favorable, je parie, car vous avez un air confus et dérouté qui annonce la perte d'une partie. Combien de fois vous ai-je dit que votre mine interdite vous trahirait malgré vos fanfaronnades! Et, quand vous vous secouez pour vous armer de courage et faire bonne mine à mauvais jeu, votre regard impudent me fait toujours penser à un pavillon flottant à mi-hauteur d'un mât, et annonçant le découragement et la tristesse au lieu de proclamer défi et triomphe.

— Quant à présent, milord, je ne fais que tenir les cartes pour Votre Seigneurie , et je prie le ciel qu'il ne se trouve personne pour les regarder par derrière.

— Que voulez-vous dire?

— Que j'ai été assailli à mon retour, en traversant le

bois , par un vieil importun dont il est impossible de se débarrasser, un nabab, comme on l'appelle, nommé Touchwood.

— J'ai vu cet original. Ou'avcz-vous à m'en dire?

— Rien, si ce n'est qu'il parait connaître vos affaires beaucoup plus que vous ne le voudriez et que vous ne pouvez le supposer. 11 a dépisté la vérité de la rencontre qui a eu lieu entre vous et Tyrrel ; et ce qui est encore pire , car je dois vous dire la vérité , il a réussi à m'arracher une sorte de confirmation de ses soupçons.

— Sur mon ame, vous avez donc perdu le bon sens! s'écria le comte en pâlissant. Il n'y a pas de meilleure trompette que sa langue pour ébruiter cette histoire dans tout le pays. Vous m'avez perdu, Harry.

— J'espère le contraire ; je me flatte que le ciel ne le permettra par^. Il ne sait rien qu'en général, c'est-à-dire qu'il y a eu quelque altercation entre vous. N'ayez pas l'air si désespéré, ou je retournerai lui couper la gorge pour nous assurer du secret.

— Maudite indiscrétion! comment avez-vous souffert qu'il vous abordât?

— Je ne saurais le dire. Il a le secret d'être plus endurant que ne le pourraient être les dix docteurs les plus stupides. Il s'accroche à vous comme une huître à un rocher. C'est le pendant parfait du Vieux de la mer ', que je regarde comme le plus grand fâcheux dont il ait jamais été fait mention.

— Ne pouviez-vous pas le tourner sur le dos comme une tortue pour vous en débarrasser?

— Et avoir une once de plomb dans le corps pour mes peines? Non, non; nous avons déjà eu assez de besogne de grand chemin. Je vous avertis que le vieux pendard était armé comme s'il eût voulu dire aux passans : — La bourse ou la vie !

(i) Mille cl un* JS'uiU. — Ed.

— Soit, soit! Mais Martigny ou Tyrrel, comme vous l'appelez, que dit-il?

— Tyrrel ou Martigny, comme Votre Seigneurie l'appelle, ne veut pas ouvrir l'oreille à votre proposition. Il ne veut pas confier à Votre Seigneurie le soin du bonheur de miss Mowbray. Il n'a pas même fait un pas de plus lorsque je me suis avancé, comme j'ai cru pouvoir le faire, jusqu'à proposer que la reconnaissance de l'ancien mariage , ou la nouvelle célébration qui en aurait lieu , serait suivie d'une séparation immédiate.

— Et quels motifs donne-t-il pour se refuser à une proposition si raisonnable ? Penserait-il encore à épouser luimême cette fille ?

— Je crois qu'il pense que les circonstances de l'affaire ne lui permettent pas d'y songer.

— Que veut-il donc? A-t-il dessein de jouer le rôle du chien qui ne veut ni manger lui-même, ni laisser manger les autres? Je lui ferai voir qu'il se trompe. Elle m'a traité comme un chien depuis que je ne vous ai vu , Jékyl ; et, de par Jupiter! elle sera ma femme pour que je puisse dompter son orgueil , et pour faire mourir M. Martigny de dépit.

— Un moment, un moment, milord. Peut-être ai-je à vous faire de sa part des propositions qui peuvent amener un compromis plus avantageux que tout ce que vous pourriez gagner en le tourmentant. Il est disposé à acheter ce qu'il appelle la tranquillité de miss Mowbray par la renonciation à ses prétentions au titre et aux biens de votre père ; et il m'a causé la plus grande surprise, milord, en me montrant cette liste des pièces sur lesquelles il les fonde , et qui me font craindre que son succès ne soit plus que probable, s'il possède réellement de semblables preuves.

Lord Etherington pritle papier que le capitaine lui présentait, et parut le lire avec beaucoup d'attention.

— 11 a écrit à la personne dépositaire de ces pièces pour qu'elle les lui envoie , ajouta Jékyl.

— Quand elles seront arrivées , nous verrons ce qu'il faut en penser. Il les attend sûrement par la poste?

— Oui , et il compte les recevoir sans aucun délai.

— Fort bien. Il est mon. frère, d'un côté du moins; et je ne me soucierais pas de le voir pendu pour crime de faux ; ce qui ne pourrait manquer d'arriver, je suppose , s'il appuyait ses prétentions absurdes sur des pièces fabriquées. Je serais charmé de voir les pièces dont il parle.

— Mais, milord, Tyrrel prétend que vous les avez déjà vues ; qu'il vous en a été envoyé des copies ; qu'elles sont en votre possession ; il me l'a formellement déclaré.

— S'il prétend que je connais ces pièces, c'est un mensonge. Je regarde toute cette histoire comme de l'écume, de la mousse, une bulle de savon, tout ce qu'il y a de moins substantiel. On le verra quand ces pièces paraîtront, si toutefois elles paraissent jamais. Tout cela n'est qu'une bourde, du commencement à la lin; et je suis surpris que vous, Jékyl, qui avez un goût décidé pour le syllabub *, vous ayez pu avaler une pareille crème fouettée. Non, non, je connais mes avantages, et j'en profiterai de manière à les faire tous crever de dépit. Quant à ces pièces, je me rappelle à présent que mon homme d'affaires m'a parlé de quelques copies informes qui lui ont été envoyées; mais les originaux n'ont jamais été produits, et je gagerais tout au monde qu'ils ne le seront jamais. C'est un tissu de faussetés. Si je pensais autrement, ne vous le dirais-je pas?

— Je me flatte que vous ne me le cacheriez pas, milord ; car je n'ai aucune chance de pouvoir vous être utile si je ne possède pas votre confiance.

— Vous la possédez, vous la possédez tout entière, mon cher ami, dit lord Etherington en lui serrant la main. Mais, puisque je dois regarder votre négociation comme ayant échoué, il faut que je cherche quelque autre moyen

ij) Breuvage compose de vin, de lait, de sucre et d 'e'picus. — T«,

pour régler mes comptes avec le plus importun des fous.

— Point de voies de fait , milord , dit Jékyl en appuyant sur ces mots.

— Eh non , non , de par le ciel! non. Aurez-vous donc toujours des soupçons? Faut-il que je fasse un serment pour apaiser vos scrupules? Je vous dis au contraire que ce ne sera pas ma faute si nous ne terminons pas ensemble à l'amiable.

— Cet heureux événement vous ferait infiniment d'honneur à tous deux ; et si vous le désirez sincèrement, je tâcherai d'y préparer Tyrrel. Il doit venir aux eaux aujourd'hui, et il serait souverainement ridicule de faire une scène.

— Sans doute, sans doute, mon cher Jékyl; voyez-le, et tâchez de le convaincre qu'il serait absurde d'apprêter à rire à des étrangers à nos dépens, en s'occupant en leur présence de nos querelles de famille. Ils verront que les deux ours peuvent se trouver ensemble sans se mordre. Allez, allez, je vous suivrai dans un instant. Allez, et souvenez-vous que vous avez ma pleine et entière confiance.

— Va, fou scrupuleux, homme à demi-moyens, dit-il dès que Jékyl fut sorti de l'appartement; tu n'as précisément que le degré d'énergie qu'il te faut pour courir à ta perte en te mêlant déjouer un rôle à la hauteur duquel tu n'es pas en état de t'élever. Mais il jouit d'une certaine considération dans le monde , il a de la bravoure , c'est un de ces hommes dont l'appui donne un beau vernis à une affaire douteuse. C'est ma créature d'ailleurs. Je l'ai acheté, payé ; ce serait une sottise, une extravagance, que de ne pas m'en servir. — Quant a la confiance, honnête Harry, je t'en accorderai autant qu'il me sera indispensable de le faire. Si j'avais besoin d'un confident , je vois venir quelqu'un qui en vaut deux comme toi. Solmes n'a pas de scrupules. Il me donne toujours du zèle et de la discrétion pour la valeur de l'argent qu'il reçoit.

Le valet de chambre de Sa Seigneurie entrait en ce moment dans l'appartement. C'était un homme qui avait passé le moyen âge, d'un air grave , civil et réfléchi , le teint jaune, l'œil noir, la démarche lente, parlant peu, et remplissant avec la plus grande attention tous les devoirs de sa place.

— Solmes ! dit lord Etherington sans rien ajouter à ce mot.

— Milord , répondit le valet de chambre avec respect.

— Solmes! répétale comte un instant après.

— Votre Seigneurie, dit Solmes.

— Ah! je me rappelle ce que je voulais vous dire, dit le comte après un nouveau moment de silence; c'était au sujet delà poste. Je présume qu'elle ne vient pas ici trèsrégulièrement?

— Pardonnez-moi, milord, assez régulièrement, au moins quant à ce qui concerne cet endroit, caries habitans du vieux village ne reçoivent pas leurs lettres si facilement.

— Et pourquoi cela , Solmes?

— La vieille aubergiste, Mcg Dorts, est en querelle avec la maîtresse de la poste. L'une ne veut pas envoyer chercher les lettres ici, et l'autre ne veut pas les expédier là-bas; de sorte qu'il arrive quelquefois qu'elles se perdent, s'égarent, ou sont renvoyées au bureau général des postes.

— Je serais fâché que tel fut le sort d'un paquet que j'attends d'ici à très-peu de jours ; je devrais déjà l'avoir reçu , ou peut-être arrivera-t-il au commencement de la semaine prochaine. C'est un sot, ce quaker Trueman, qui doit me l'envoyer, et jamais il ne met sur ses adresses que mon nom de baptême et celui de ma famille, Frank Tyrrel. Il serait même très-possible qu'il se trompât sur le nom de l'auberge, et je serais fâché que ce paquet tombât en ire les mains de M. Martigny. Je suppose que vous savez qu'il est dans les environs. Veillez à ce que ce paquet ne puisse

s'égarer, Solmes. Point de'bruit, vous m'entendez , car il pourrait se trouver des gens assez absurdes pour supposer que je veux m'emparer d'un paquet destiné à un autre.

— Je vous comprends parfaitement , milord, répondit Solmes, dont la physionomie resta muette et impassible, quoiqu'il comprît fort bien la nature du service qui lui était demandé.

— Yoici un billet de banque pour en payer le port, ajouta le comte en mettant dans la main de son affidé un billet de banque d'une valeur assez considérable; vous pourrez garder le surplus pour vos dépenses extraordinaires.

Gcsmotsfurcntaussiparfaitementcompris;maisSolmes, trop politique et trop prudent pour avoir même l'air de les comprendre, ou pour mieux témoigner de la reconnaissance, se borna à saluer humblement son maître, mit le billet de banque dans son portefeuille, et sortit en l'assurant qu'il exécuterait ponctuellement ses ordres.

— "Voilà un homme qui sait gagner l'argent qu'on lui donne; voilà l'homme qu'il me faut, dit lord Etherington d'un ton de triomphe. Ce n'est pas un de ces gens qui veulent vous extorquer des confidences, qui vous demandent des explications, qui cherchent à déchirer le voile dont vous gazez une manœuvre un peu délicate. 11 reçoit pour argent comptant tous les prétextes qu'on lui donne, pourvu qu'on les appuie sur l'argent comptant, qui est le meilleur de tous les prétextes. Et cependant je ne me fierai à personne : en général expérimenté, j'irai faire moi-mcm e une reconnaissance.

Ayant pris cette résolution , le comte mit son surtout, prit son chapeau , sortit de son appartement , et se rendit chez le libraire, qui avait établi un cabinet de lecture , et dont la femme tenait le bureau de la poste aux lettres. Sa boutique était située au milieu de la Parade, nom qu'on donnait à une grande terrasse qui conduisait de l'hôtel du

Renard à la Source ; et elle offrait un rendez-vous convenable aux nouvellistes et aux oisifs de toute espèce.

L'arrivée du comte sur la promenade publique fit sensation , comme à l'ordinaire; mais soit que ce fut sa conscience alarmée qui lui suggérât cette réflexion , soit que la remarque qu'il faisait ne fût véritablement pas sans cause, il crut s'apercevoir que l'accueil qu'il recevait n'était pas aussi franc et aussi cordial que de coutume. Sa belle taille, ses manières aisées, produisirent leur effet ordinaire , tous ceux à qui il adressa la parole parurent se regarder comme honorés; mais, contre l'usage, personne ne chercha à l'aborder; personne ne l'invita à se joindre à une compagnie. Il semblait qu'on le considérât comme un objet d'observation et d'attention, plutôt que comme un membre régulier de la société ; et , pour éviter des regards froids qui commençaient à l'embarrasser, il entra dans le petit magasin littéraire.

On ne s'aperçut pas de son arrivée. Lady Pénélope terminait la lecture de quelques vers par un commentaire entrepris avec toute la chaleur d'une femme savante qui possède une pièce manuscrite dont elle ne veut pas que personne entende plus d'une lecture. Il saisit pourtant quelques fragmens des phrases qu'elle prononçait avec volubilité, au milieu d'un groupe dont elle formait le centre.

— Une copie! disait-elle; non, en vérité! L'honneur... Je ne veux pas trahir le pauvre Chatterly. D'ailleurs, Sa Seigneurie est mon ami , et vous savez qu'un homme de son rang... On ne voudrait pas... Hé bien! M. Pott, vous n'avez pas encore le livre que je vous ai demandé? On ne peut pas se procurer Stace? jamais vous n'avez rien de ce qu'on souhaite lire.

— Je suis bien fâché, milady, je n'en ai pas un seul exemplaire. Je compte en recevoir dans l'envoi qui me sera fait le mois prochain.

— Sans doute, M. Pott; c'est une réponse qui ne vous manque jamais. Je crois que, si je vous demandais la nou-

velle édition de l'Alcoran , vous me diriez que vous l'attendez le mois prochain.

— Réellement, milady, je ne puis vous l'assurer. Je n'ai pas encore vu l'annonce de cet ouvrage. Mais, s'il a de la vogue, je ne doute pas que je n'en reçoive quelques exemplaires dans l'envoi qu'on me fera le mois prochain.

— Les envois faits à M. Pott sont toujours au paulo-post futur, dit M. Chatterly, qui entrait dans ce moment.

— Est-ce vous, M. Chatterly? s'écria lady Pénélope. Je vous déclare que je vous rends responsable de ma mort. Je ne puis parvenir à me procurer cette Thébaïde, où Polynice et son frère...

— Chut, milady! chut, pour l'amour du ciel , dit le poétique ministre en dirigeant un coup d'ceil vers lord Etherington.

Lady Pénélope comprit l'allusion, et garda le silence; mais elle en avait assez dit pour éveiller l'attention du voyageur Touchwood, occupé à lire un journal. Soulevant la tête, sans s'adresser à personne en particulier, il s'écria avec un ton de mépris pour les connaissances de lady Pénélope en géographie :

— Polynice a ! Polly Peachum! il n'y a pas de ville de ce nom dans la Thébaïde. La Thébaïde est en Egypte. Les momies viennent de la Thébaïde. J:ai été dans les catacombes ; ce sont des souterrains vraiment curieux. Les naturels nous lapidèrent , mais nous eûmes de bonnes représailles. Mon janissaire fit passer tout le village sous le bâton.

Tandis qu'il débitait cette tirade, lord Etherington regardait, avec un air de distraction, des lettres déposées sur la tablette de la cheminée, et causait nonchalamment avec mistressPott, dont l'extérieur et les manières convenaient assez bien à sa situation; car elle était jolie, bien mise, et avait un ton d'affectation admirable.

(i) Polly Peachum ! Cette exclamation est le nom de l'he'roïne de l'opéra deGay, Beggar's opéra. — Tr.

— Voilà bien des lettres qui semblent n'avoir pu trouver leur adresse, mistress Pott?

— Un grand nombre, en vérité, milord , et c'est un grand tourment , car nous sommes obligés de les renvoyer au bureau général; et, s'il vient a s'en perdre quelqu'une, nous sommes responsables du port. Et cependant est-il possible de ne jamais les perdre de vue?

— S'y trouve-t-il quelques lettres d'amour, mistress Pott? demanda le comte en baissant la voix.

— Fi donc, milord! comment le saurais-je? répondit la buraliste en prenant le même diapason.

— Ob ! tout le monde peut distinguer une lettre d'amour, c'est-à-dire quiconque en a jamais reçu une. On les reconnaît sans les ouvrir : elles sont toujours pliées à la bâte, mais cacbetées avec soin. L'écriture de l'adresse est tremblée, et trabit la main agitée qui la traça. Celleci, par exemple, ajouta le comte en en touebant une du bout de sa badine, je suis sûr que c'est une épilre amoureuse.

— Ha! lia! lia! s'écria mistress Pott en minaudant; pardon si je ris, milord, mais en vérité... ha! ha! ha! c'est une lettre du banquier Bindloose à la vieille mère Dods, qui tient le cabaret du vieux village.

— En ce cas, mistress Dods a trouvé un amant en Mfc Bindloose, à moins qu'une attaque de paralysie n'ait rendu tremblante la main du banquier. Et pourquoi ne lui envoyez-vous pas cette lettre? c'est une cruauté de la garder ici en chartre privée.

— Moi! la lui envoyer! la vieille revècbe decabarrtière attendra long-temps avant que je la lui envoie. Elle n'a pas besoin de la poste du roi pour ses lettres. Ne eontinue-t-elle pas à employer son vieux voilurier, comme s'il n'y avait pas une poste régulière dans les environs? Riais patience; un procureur lui portera de mes nouvelles un de ces jours.

— Ah ! vous êtes trop cruelle. Vous devriez réellement:

DE SAIINT-RONÀN. 401

lui envoyer son épître amoureuse. Songez que plus elle est vieille, moins la pauvre créature a de temps à perdre.

Mais c'était un sujet sur lequel mistress Pott n'entendait pas raillerie. Elle connaissait la haine invétérée que notre digne matrone avait conçue contre elle et contre son établissement, et elle en était aussi courroucée que peut l'être un homme en place des contradictions d'un radical. Elle répondit avec une sorte d'humeur que ceux qui voulaient avoir leurs lettres pourraient les faire prendre chez elle, et que la mère Dods, ni aucun de ceux qui logeaient chez elle, ne recevraient jamais une lettre du bureau de Saint-Ronan, à moins qu'il ne vint l'y chercher et la payer.

11 est probable que cette déclaration contenait en substance toutes les informations que lord Etherington avait dessein de tirer de mistress Pott en daignant converser un instant avec elle; car, lorsqu'elle vit qu'il gardait le silence, sans doute, comme elle le croyait, de peur de l'irriter en prolongeant un entrelien peu agréable, elle l'engagea, avec un petit ton de coquetterie, à donner une nouvelle preuve de ses connaissances en indiquant une seconde lettre d'amour; mais le comte se borna à lui répondre qu'il faudrait pour cela qu'il lui en écrivît une lui-même. Quittant alors le poste confidentiel qu'il occupait près du petit trône de la buraliste, il traversa nonchalamment la boutique, salua légèrement lady Pénélope en passant, et retourna sur la Parade, où il vit un spectacle qui aurait décontenancé quiconque n'aurait pas si bien su maîtriser toutes ses émotions.

A peine sortait-il de la boutique du libraire, que la petite miss Diggs y entra presque hors d'haleine, et avec un air d'impatience et de curiosité.

— Milady! milady! s'écria-t-elle, que faites-vous donc ici? M. ïyrrel vient d'arriver à l'autre bout de la Parade. Lord Etherington avance du même côté; ils vont se rencontrer. Oh! mon Dieu! venez donc, venez donc; il faut

voir cela! Croyez-vous qu'ils se parleront? J'espère qu'ils

ne se battront pas. Allons, milady, venez donc !

— Je vois qu'il faut que je vous suive, dit lady Pénélope. C'est une chose bien étrange, ma chère, que cette curiosité que vous avez toujours sur les autres. Je voudrais bien savoir ce que votre maman en dira.

— Ne vous inquiétez pas de maman. Personne ne s'inquiète de maman, ni papa, ni personne. Mais venez donc, ma chère lady Pénélope, ou j'irai toute seule. M. Chatterly, faites-la donc venir.

— Allons , il faut que j'obéisse, la chose est claire , ou j'aurai un joli compte à rendre de vous.

Malgré ce ton de réprimande , et oubliant en même temps que les gens de qualité ne doivent jamais avoir l'air trop empressé, lady Pénélope, suivie de ceux de ses satellites qu'elle put rassemblera la hâte, se rendit sur la Parade, et y marcha avec une vivacité extraordinaire, par complaisance pour miss Diggs , car elle assura plusieurs fois qu'elle n'avait pas la moindre curiosité.

Notre ami le voyageur avait aussi entendu la nouvelle que miss Diggs venait d'apporter, et interrompant tout à coup la description qu'il faisait de la grande pyramide, sujet qui s'était présenté tout naturellement après avoir parlé de la Thébaïde , il répéta les mots de la jeune alarmiste : — J'espère qu'ils ne se battront pas , ■ — se précipita hors de la boutique, et parcourut la Parade d'un pas aussi rapide que le permettaient ses grosses jambes.

Si le voyageur oublia sa gravité, et lady Pénélope sa délicatesse, au point de doubler le pas pour être témoins de la rencontre de M. ïyrrel et de lord Etherington , on peut bien supposer que le décorum du reste de la compagnie n'opposa qu'une bien faible barrière à la curiosité générale, et que chacun courut pour être témoin de la scène à laquelle on s'attendait, avec le même empressement que mettent à aller voir un combat de boxeurs les amateurs de ce noble spectacle.

A la vérité , cette entrevue ne satisfit pas complètement les curieux, qui s'attendaient à quelque incident tragique, mais elle ne fut pas sans intérêt pour ceux des spectateurs accoutumés à lire le langage des passions contenues, lorsqu'elles se trahissent au moment même où ceux qui les éprouvent cherchent davantage à les cacher.

Tyrrel avait été suivi par plusieurs oisifs, du moment qu'il avait paru sur la Parade , et le nombre en avait tellement augmenté en quelques instans , qu'il fut bientôt aussi surpris que peu satisfait en se voyant le centre d'une espèce de rassemblement qui semblait épier tous ses mouvemens. Sir Bingoet le capitaine MacTurk furent les premiers à percer la foule pour arriver à lui , et ils lui adressèrent la parole avec toute la politesse dont ils étaient capables.

— Serviteur, monsieur, grommela sir Bingo en ôtant le gant de sa main droite, et en la lui présentant en signe de réconciliation cordiale ; — serviteur ; fâché qu'il se soit passé quelque chose entre nous. Très-fâché, sur ma parole.

— N'en dites pas davantage, monsieur, répondit Tyrrel ; tout est oublié.

— Fort bien! en vérité, rien de plus honnête. J'espère vous voir souvent. Et le baronnet ne trouva plus rien à dire.

Le capitaine plus verbeux lui succéda. — De par Dieu ! s'écria-t-il , nous avons commis une terrible méprise , et je me fendrais volontiers le doigt avec mon canif pour le punir de ce qu'il a écrit. Sur mon ameî j'ai gratté la délibération sur nos registres , au point de faire des trous au papier. Faut-il que j'aie assez vécu pour manquer aux égards dus à un brave qui a été blessé dans une affaire honorable ! Mais vous auriez dû écrire un mot, M. Tyrrel; comment diable pouvions-nous deviner que vous étiez tellement pourvu de querelles que vous en aviez deux à vider le même jour?

— J'ai été blessé clans une rencontre inattendue, toutà-fait accidentelle, capitaine Mac Turk. Je n'ai pas écrit, parce qu'il y avait alors dans cette affaire des circonstances qui exigeaient le secret; mais j'étais déterminé, du moment que ma santé me le permettrait, à me réintégrer dans votre bonne opinion.

— C'est une affaire conclue, de par Dieu! dit le capitaine en souriant d'un air d'intelligence. Le capitaine Jékyl nous a mis au fait de votre honorable conduite. Ce sont de bons en fans que ces officiers des gardes, quoiqu'ils s'en fassent quelquefois accroire et qu'ils s'imaginent être beaucoup au-dessus de nous autres qui servons dans la ligne. Quoi qu'il en soit, il nous a tout appris; et, quoiqu'il ne nous ait pas dit un seul mot d'un certain lord attaqué par un voleur de grand chemin, nous avons su rapprocher les circonstances. Si la loi ne veut pas vous mettre d'accord, s'il y a une querelle entre vous, pourquoi deux hommes d'honneur ne se feraient-ils pas justice? Et quant à votre parenté , pourquoi des parens ne se conduiraient-ils pas l'un envers l'autre en hommes d'honneur? Seulement on dit que vous êtes du même père, et c'est une parenté un peu proche. Moi-même, de par Dieu ! j'ai été une fois sur le point d'appeler en duel mon oncle Dougal; car on ne sait où il faudrait tracer une ligne de démarcation; mais, toutes réflexions faites, j'ai conclu que les degrés de parenté prohibés pour le mariage devaient l'être aussi pour les duels. Quant aux cousins germains, de par Dieu ! le champ est libre. Feu Flanigan... ! Mais voici lord Ethcrington qui s'approche comme un cerf dix cors, suivi de tout le troupeau.

Tyrrcl s'avança en laissant à quelques pas derrière lui ses officieux compagnons; son teint passa rapidement d'une nuance à une autre, comme celui d'un homme qui fait un effort sur lui-même pour regarder et toucher qucîauc animal ou quelque reptile pour lequel il a conçu ce dégoût et cette horreur qu'on attribuait anciennement à

une antipathie naturelle. Cet air de contrainte et les changemens qu'il produisait sur sa physionomie étaient faits pour inspirer quelques préventions contre lui aux spectateurs , quand ils y comparaient la démarche fière , majestueuse et en même temps pleine d'aisance du comte d'Etherington , qui possédait, mieux que personne en Angleterre, l'art difficile de faire bonne mine à mauvais jeu.

Il aborda Tyrrel sans embarras, mais froidement, et le saluant avec toute la glace du cérémonial , il lui dit tout haut: — Je présume , M. Tyrrel de Martigny, que, puisque vous n'avez pas jugé convenable d'éviter cette rencontre malavisée , vous êtes disposé à vous rappeler assez nos relations de famille pour ne pas nous rendre le jouet de la bonne compagnie.

— Vous n'avez à appréhender aucun emportement de ma part, M. Bulmer , répondit Tyrrel, pourvu que vous sachiez également vous préserver des conséquences qu'entraînerait le vôtre.

— J'en suis charmé , répondit le comte avec le même calme ; et baissant ensuite la voix de manière à n'être entendu que de Tyrrel : — Comme il est probable, ajouta-til , que nous ne chercherons pas les occasions d'avoir ensemble de fréquens entretiens, je prends la liberté de vous rappeler que j'ai chargé mon ami , M. Jékyl , de vous faire une proposition d'accommodement.

— Elle était inadmissible, répliqua Tyrrel, tout-à-fait inadmissible , pour des raisons que vous pouvez deviner, et pour d'autres qui sont inutiles à détailler. Mais je vous en ai fait faire une autre. Réfléchissez-y bien.

— J'y réfléchirai quand jelaverraiappuyéedespiècesque vous annoncez, et à l'existence desquelles je ne crois pas.

— ■ Votre conscience parle tout autrement que votre bouche ; mais je dédaigne les reproches, et je ne veux pas d'altercations. J'avertirai le capitaine Jékyl quand j'aurai reçu les pièces qui vous sont, dites-vous, nécessaires pour

prendre un parti sur ma proposition. En attendant, ne croyez pas me tromper. Je reste ici pour surveiller et déjouer vos intrigues ; et tant que je vivrai, soyez sûr qu'elles ne réussiront pas. Maintenant, monsieur ou milord, car vous avez le choix du titre, je vous salue.

— Un instant, dit lord Elherington; puisque nous sommes condamnés au supplice de nous voir, il est juste que la compagnie sache ce qu'elle doit penser de nous. Vous êtes philosophe , et vous ne vous mettez guère en peine de l'opinion du puhlic; mais un pauvre mondain comme moi doit y tenir un peu davantage. Messieurs, continua-t-il en élevant la voix , M. Winterblossom , capitaine Mac Turck, M... quel est son nom, Jékyl? oui, Micklehen : vous savez tous à peu près que monsieur, mon proche parent, et moi, nous avons l'un sur l'autre quelques droits qui ne sont pas encore décidés; voilà ce qui nous empêche de vivre en bonne intelligence. Nous n'avons pourtant pas dessein de vous fatiguer de nos querelles de famille; et, quant à moi, tant que monsieur, M. Tyrrel, ou quelque autre nom qu'il lui plaise de se donner, se trouvera en cette compagnie, ma conduite envers lui sera la même qu'elle serait envers tout étranger qui aurait le même avantage. Adieu , monsieur; je vous salue, messieurs ; nous nous reverrons à l'heure du dîner, suivant l'usage. Venez-vous, Jékyl?

A ces mots il prit Jékyl sous le bras, et, se dégageant doucement de la foule, il partit, laissant la plus grande partie delà compagnie prévenue en sa faveur, grâce à l'aisance et à la modération apparente de sa conduite. Quelques sons qui lui étaient moins avantageux parurent sortir des plis de la cravate de sir Bingo Binks, mais on y fit peu d'attention ; car les yeux de lynx des observateurs des eaux de Saint-Ronan n'avaient pas manqué de remarquer que les sciilimcns du baronnet pour le noble comte étaient en raison inverse de ceux que lady Binks témoignait pour Sa Seigneurie ; et quoique sir Biugo fût hon-

teux d'avouer, et peut-être même incapable d'éprouver un degré de jalousie bien inquiète, son caractère, depuis quelque temps, s'était considérablement aigri; circonstance dont sa belle moitié ne jugeait pas à propos de s'embarrasser le moins du monde.

Cependant le comte d'Etherington se retirait avec son affîdé , en s'applaudissant du triomphe remporté par son génie.

— Vous voyez, Jékyl, lui dit-il, que je suis en état de damer le pion à qui que ce soit en Angleterre. Vous avez commis une lourde bévue en dissipant le fâcheux brouillard qui s'était épaissi autour de ce drôle. Autant aurait valu publier tout d'un coup l'histoire de notre rencontre; car, en rapprochant le lieu, le temps et les circonstances, personne ne pouvait en douter; mais ne vous mettez pas l'esprit à la torture pour vous justifier. Vous avez vu comme j'ai repris sur lui ma supériorité naturelle; comme je l'ai écrasé de tout l'orgueil de la légitimité; comme je l'ai réduit au silence en présence de toute la compagnie. Mowbray en sera instruit par son agent, le vieux procureur, et il n'en sera que plus empressé de s'allier à moi. Je sais qu'il est inquiet de me voir faire la cour à certaine dame, notre belle élégante. Rien ne fait connaître le prix d'une occasion comme la crainte de la perdre.

— Je désirerais de toute mon ame, dit Jékyl, vous voir oublier complètement miss Mowbray, et accepter la proposition de Tyrrel, s'il peut prouver ce qu'il avance.

— Oui, s'il peut, s'il peut; mais je suis sûr qu'il n'a pas les droits qu'il s'attribue, et que les pièces dont il parle sont fausses ou n'existent point. Pourquoi me regardezvous comme si vous vouliez découvrir dans mes yeux quelque secret merveilleux?

— Je voudrais savoir ce que vous pensez bonâjide relativement à ces pièces, répondit Jékyl, qui, d'après la contenance ferme et l'air dégagé de son ami, ne savait lui-même que croire.

— Vous êtes le fat Je plus soupçonneux que j'aie jamais connu. Que diable voulez-vous donc que je vous dise? Puis-je, pour me servir du langage des hommes de loi, vous administrer la preuve d'un fait négatif? N'est-il pas très-possible que ces pièces existent, quoique je ne les aie jamais vues et que je n'en aie jamais entendu parler? Tout ce que je puis dire, c'est que, de tous les hommes, je suis le plus intéressé à en nier l'existence, et par conséquent je ne la reconnaîtrai qu'après qu'elles auront été produites, et lorsque je serai convaincu de leur authenticité.

— Je ne puis vous blâmer d'être un peu incrédule dans un pareil cas, milord; mais pourtant je crois que vous pourriez vous contenter de votre titre de comte et du magnifique domaine de votre père, et envoyer au diable Nettlewood.

— Comme vous y avez envoyé votre patrimoine, Jékyl; mais vous avez eu d'abord le plaisir de le manger jusqu'au dernier shilling. Que ne donneriez-vous pas poivr trouver une telle occasion pour réparer votre fortune par un mariage? Confessez la vérité.

— J'avoue que, dans les circonstances où je suis, je pourrais être tenté; mais si j'avais encore ce que je possédais autrefois, je ne me soucierais pas d'une fortune dont il faudrait être redevable à un cotillon, surtout si celle qui le portait était d'un esprit fantasque, d'une mauvaise santé, et me haïssait comme miss Mowbray a le mauvais goût de vous haïr.

— D'une mauvaise santé! Hé non, non, elle n'est pas d'une mauvaise santé; elle a une aussi bonne constitution que qui que ce soit; et, sur ma parole ! je crois que sa pâ^ leur ne fait que la rendre plus intéressante. La dernière fois que je l'ai vue , il m'a semblé qu'elle pourrait disputer la palme à la plus belle statue de Canova.

— Oui, mais elle n'a pour vous que de l'indifférence. Vous-même, vous ne l'aimez pas.

— Elle ne m'est nullement indifférente ; au contraire ,

elle m'intéresse chaque jour davantage, car sa haine me pique. D'ailleurs elle a l'insolence de me défier et de me mépriser ouvertement devant son frère et aux yeux de tout le monde. J'ai pour elle une sorte d'amour haineux ou de haine amoureuse. En un mot, penser à elle, c'est vouloir deviner une énigme, s'exposer à faire force bévues , à dire sottise sur sottise. Mais , si j'en ai jamais l'occasion, elle me paiera tous ses airs.

— Quels airs?

— Demandez-le au diable, car pour moi je ne saurais vous en faire la description. Mais, par exemple, depuis que son frère a insisté pour qu'elle me reçût, je devrais plutôt dire pour qu'elle se montrât quand je vais faire une visite au château des Shaws , on croirait qu'elle s'est mis l'esprit à la torture pour inventer tous les moyens de me prouver combien elle me méprise et me déteste. Au lieu de s'habiller comme devrait le faire une jeune personne , surtout en pareille occasion, elle choisit quelque costume antique, fantasque, négligé, qui la fait au moins paraître bizarre , s'il ne peut la rendre ridicule ; des tiares à triple étage de gaze de diverses couleurs sur la tête; des morceaux de vieille tapisserie, je crois, sur les épaules , pour lui tenir lieu de schall et de pelisse; des souliers à grosses semelles; des gants couleur de tan. Miséricorde! Harry, la vue seule de son accoutrement ferait perdre l'esprit à tout un conclave de marchandes de modes ! Et ses gestes sont si étranges ! Elle courbe sa taille; elle se dandine sur sa chaise, comme disent les femmes ; elle croise les jambes; elle forme un angle droit avec ses coudes : si la déesse des grâces jetait les yeux sur elle , il y aurait de quoi la mettre en fuite pour toujours.

— Et c'est de cette espèce de virago sans goût, sans manières , sans grâces , que vous voulez faire votre femme et une comtesse; vous, Etherington, vous dont les yeux critiques imposent à la moitié de nos élégans des deux sexes un soin si délicat de leurs costumes?

— C'est un tour qu'elle me joue, Harry. Tout cela n'est qu'une mascarade pour me dégoûter, pour m'éloigner ; mais il n'est pas si facile qu'elle le croit de m'en imposer. Son frère se désespère ; il se ronge les ongles , cligne les yeux, tousse, fait des signes ; mais elle y répond comme si elle jouait aux propos interrompus. J'espère qu'il la bat quand je suis parti; si j'en étais bien sûr, ce serait une sorte de consolation.

— Cette espérance est vraiment charitable , et peut faire juger de ce que la jeune dame peut attendre de vous après le mariage. Mais vous qui êtes si habile à découvrir les sentimens les plus secrets du cœur des femmes, ne pouvcz-vous imaginer quelque moyen pour la forcer à converser avec vous?

— Converser! Quoi! depuis le premier choc que ma présence lui a fait éprouver, elle a fait de moi un vrai zéro; et pour mieux m'anéantir, parmi toutes les occupations qu'elle pouvait choisir, elle a préféré celle de tricoter un bas. Dieu sait de quelle maudite vieille femme qui vivait avant l'invention des métiers, avant le déluge peut-être , elle a appris ce sot métier; mais je la vois constamment assise , son ouvrage attaché sur son genou avec une épingle , et tricotant non ce joli bas de soie qui servait si bien aux manœuvres de coquetterie de Jeannette d'Amiens quand Tristram Shandy la regardait travailler; mais une espèce d'énorme sac de grosse laine , destiné à quelque vieux pied-plat de pauvre, armé de talons comparables à ceux d'un éléphant. Et tout en tricotant, elle compte avec grand soin tous ses points , et refuse de parler, sous prétexte que cela la trouble dans ses calculs.

— Je suis surpris qu'une occupation si élégante n'opère pas la cure de son noble admirateur.

— Que le ciel la confonde! Mais non, non, je ne me laisserai pas jouer ainsi. Et, au milieu de toute cette affectation de stupidité , elle laisse échapper de tels éclairs d'exaltation quand elle pense qu'elle a réussi à désoler

son frère ou à me tourmenter, que je ne saurais dire, Harry, si j'en avais le choix, si je préférerais l'embrasser ou lui donner un soufflet.

— Vous êtes donc bien déterminé à aller en avant dans cette étrange affaire?

— A aller en avant, mon brave ! oui, en avant ! en avant! Nettlewood et Clara ! voilà mon mot d'ordre. D'ailleurs, ce frère m'irrite aussi, il ne fait pas pour moi la moitié de ce qu'il pourrait, de ce qu'il devrait faire. Ne s'avise-t-il pas d'avoir un point d'honneur ! ce jockey, ce maquignon ruiné , qui a avalé mes deux mille livres comme un chien d'arrêt avalerait une motte de beurre. Je vois qu'il voudrait jouer vite, mais à coup sûr. De même que vous, Harry, il a quelques doutes sur la validité de mes droits au titre et aux domaines de mon père, comme si la dime de Nettlewood ne serait pas assez pour faire de moi un parti encore trop avantageux pour sa famille de mendians. Il faut donc qu'il réfléchisse, ce gâteau d'Ecosse à moitié cuit, ce morceau de pâte de farine d'avoine; il veut me tenir en arrêt, mais avec prudence, sans rien risquer, et en attendant le résultat. Tout en faisant la cour à la sœur, je suis vraiment tenté de faire un exemple du frère.

— C'est un projet de vengeance bien cruelle. Au surplus je vous l'abandonne ; c'est un fat présomptueux, et il mérite une leçon. Mais je voudrais intercéder pour la sœur.

— Nous verrons , répondit le comte. — Et après un moment de silence, il ajouta: — Je vous le dirai franchement, Harry, ses caprices sont si divertissans qu'il me semble quelquefois que je l'aime, par pur esprit de contradiction; et, si elle voulait passer l'éponge sur ce qui est fait, et oublier le malheureux tour que je lui ai joué , ce serait sa faute si je ne la rendais pas heureuse.

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