UN LIT DE MORT
« Tl vient pour m'arracher, à mon heure dernière,
« Ces secrets si long-temps caches à Ja lumière.
« Qu'on m'amène un saint prêtre. Il saura quel forfait
« Mon sein à tous les yeux a jusqu'ici soustrait ;
« Et sa voix chassera ce spectre qui m'ohsède- »
ancienne comédie.
L'attente générale de toute la compagnie avait été trompée par la fin pacifique de l'entrevue qui avait eu lieu entre Tyrrel et le comte d'Etherington, et dont l'annonce seule avait suffi pour produire une telle sensation sur tous les esprits. On s'était imaginé que quelque scène terrible aurait eu lieu ; mais les deux puissances semblaient être convenues d'observer entre elles une farouche neutralité , et de laisser à leurs avocats le soin de continuer la guerre. On comprit généralement que la cause était portée de la cour de Bellone dans celle de Thémis ; et, quoique les parties habitassent toujours le même voisinage , et se rencontrassent de temps en temps, soit sur la Parade , soit à la table d'hôte, elles ne faisaient attention l'une à l'autre que pour se saluer avec un air de froideur et de gravité.
Au bout de deux ou trois jours on cessa de prendre intérêt à une querelle conduite avec tant de sang-froid ; et si l'on y pensa encore , ce fut pour être surpris que deux ennemis persistassent à rester dans le même voisinage , et à jeter du froid, par leurs manières anti -sociales, dans une société réunie par des motifs de plaisir et de santé.
Mais les deux frères , comme le savent nos lecteurs , quelque pénible qu'il leur fut de se rencontrer ainsi , avaient les plus fortes raisons pour ne pas s'éloigner de Saint-Ronan : lord Etherington , afin de poursuivre ses desseins sur miss Mowbray ; Tyrrel, afin de déjouer les projets du comte s'il était possible , et tous deux pour attendre la réponse du négociant de Londres, dépositaire des pièces laissées par le feu comte.
Jékyl, désirant aider son ami de tous ses moyens , alla rendre une visite au vieux Touchwood chez Meg Dods , avec l'espoir de le trouver aussi communicatif qu'il l'avait été lors de leur première entrevue relativement à la rencontre qui avait eu lieu entre les deux frères , et se flattant de découvrir adroitement où il avait puisé ses renseignemens sur la noble famille d'Etberington. Mais le vieux voyageur ne lui montra pas la confiance à laquelle le capitaine s'était attendu. Fernand Mendez Pinto , comme le comte l'appelait, avait changé d'avis ou ne se trouvait pas en humeur communicative. La seule preuve de confiance que le jeune officier put en obtenir, fut une recette précieuse pour faire une sauce au curry.
Jékyl fut donc réduit a. croire que Touchwood , qui paraissait avoir eu toute sa vie un goût particulier pour se mêler des affaires des autres, s'était procuré les renseignemens qu'il semblait posséder sur celles du comte d'Etherington , dans quelques-unes de ces sources obscures d'où l'on voit souvent se répandre dans le public des secrets importans, au grand étonnement et à la confusion inexprimable de ceux qu'ils concernent. Ce qui le confirma dans cette idée, ce fut que Touchwood n'était pas très-délicat sur le choix de la société qu'il voyait , car on remarquait qu'il causait aussi volontiers avec le valet de chambre qu'avec le maître , avec la femme de chambre qu'avec la maîtresse. Or celui qui descend jusqu'à cette sorte de compagnie , celui qui aime le commérage et qui est disposé en même temps à payer un certain prix
pour satisfaire sa curiosité sans être très-scrupuleux sur l'exactitude des renseignemens qu'il obtient, peut toujours se procurer un fonds considérable d'anecdotes particulières.
Le capitaine conclut donc assez naturellement , après cette entrevue, que ce vieillard curieux et brouillon devait à de pareils moyens la connaissance qu'il avait des affaires des autres ; et il pouvait rendre lui-même témoignage du succès avec lequel il conduisait un interrogatoire, puisqu'une observation insidieuse du nabab lui avait surpris l'aveu de la rencontre qui avait eu lieu entre les deux frères. En conséquence, à son retour de cette visite, il assura le comle qu'après tout il n'avait rien à craindre du vieux voyageur, attendu que, quoiqu'il eût obtenu de manière ou d'autre la connaissance de quelques-uns des principaux faits de sa remarquable histoire, ils ne formaient dans son esprit qu'une sorte de chaos, au point qu'il doutait si Tyrrel et le comte étaient frères ou cousins, et qu'il ignorait complètement les faits qui avaient donné lieu à la querelle.
Ce fut le lendemain de cet éclaircissement que lord Etherington entra à l'ordinaire chez le libraire PoU, y prit ses journaux ; et ayant jeté les yeux sur la tablette où restaient déposées les lettres destinées pour le vieux village , jusqu'à ce qu'on vînt les réclamer, il fut saisi d'un battement de cœur en voyant la belle maîtresse de poste y laisser tomber, avec un air de souverain mépris, un assez gros paquet adressé à Francis Tyrrel. 11 en détourna la vue comme s'il eût craint qu'un seul regard jeté sur cet important paquet ne fit soupçonner son projet, ou ne trahit le vif intérêt qu'il prenait à la missive que son amie mislress Pott traitait si dédaigneusement.
En ce moment la porte de la boutique s'ouvrit, et lacly Pénélope Pcnfcather y entra avec son ombre éternelle miss Maria Dîggs.
- Avez-vous vu M. Mowbray? M. Mowbray de Saint-Ro-
nan est-il venu ici ce matin ?Savez-vous où est M. Mowbray, mistressPott?
Telles furent les questions que la dame lettrée amoncela l'une sur l'autre avec tant de rapidité , qu'elle donna à peine à la femme de lettres le temps de répondre négativement à chacune.
Elle n'avait pas vu M. Mowbray ; elle ne croyait pas le voir ce matin; son domestique était venu chercher ses lettres et ses journaux , et avait annoncé qu'il ne viendrait pas.
■ — Juste ciel! que cela est malheureux! s'écria lady Pénélope en poussant un profond soupir, et en se laissant tomber sur un petit sopha, dans une attitude de désolation qui attira sur-le-champ l'attention du libraire et de sa femme. M. Pott déboucha sur-le-champ une petite fiole de sels, car il vendait les drogues comme il vendait des livres, et il réunissait la profession de pharmacopole à celle de libraire. La buraliste alla chercher un verre d'eau. Lord Etherington, pendant ce temps, était en proie à la plus violente tentation, et il éprouvait une vive démangeaison au bout des doigts. Deux pas pouvaient le mettre à portée de tendre la main jusqu'au paquet auquel personne ne songeait, et qui, suivant toute apparence, contenait toutes les espérances de son rival, toutes les preuves à l'appui des prétentions de son frère. Dans ce moment de confusion générale, n'était-il pas possible qu'il s'en emparât sans être remarqué? Mais, non , non. La tentative était trop dangereuse pour la risquer ; et passant d'un extrême à l'autre, il lui sembla qu'il s'exposait aux soupçons en laissant lady Pénélope se donner ses grands airs de détresse et de désolation, sans avoir l'air de lui accorder cet intérêt que le rang de cette dame semblait du moins exiger qu'on lui témoignât.
Frappé de cette crainte , il s'empressa de s'exprimer à ce sujet avec tant de chaleur, et montra un désir si ardent de soulager les chagrins de Sa Seigneurie , qu'il s'avança
beaucoup plus loin qu'il n'en avait le projet. Lady Pénélope était sensible à ses attentions. Elle n'était guère dans l'habitude de se laisser dominer ainsi par les circonstances; mais il était arrivé quelque chose de si étrange, de si triste, de si embarrassant, qu'elle avouait en être tout-àfait accablée. Elle pouvait se glorifier d'avoir toujours su supporter ses propres afflictions; mais il lui était impossible, en voyant celles des autres, d'être maîtresse de son émotion.
— Puis-je vous être bon à quelque chose? demanda lord Etherington. Vous avez demandé M. Mowbray de Saint-Ronan. Si vous avez quelque chose à lui faire dire , mon domestique est aux ordres de Votre Seigneurie.
— Oh! non, non, s'écria lady Pénélope. Je suis sûre, milord, que vous pourriez être beaucoup plus utile que M. Mowbray dans cette affaire, c'est-à-dire si vous êtes juge de paix.
— Juge de paix! répéta le comte avec beaucoup de surprise; mais sans contredit, je le suis , mais non pour aucun comté d'Ecosse.
— Oh ! peu importe , dit lady Pénélope; et si vous voulez sortir un moment avec moi, je vous expliquerai comment vous pouvez faire une des actions les meilleures , les plus charitables, les plus généreuses du monde.
Le plaisir que prenait lord Etherington à faire des actes de bonté, de charité et de générosité, n'était pas assez vif pour l'empêcher de chercher quelques moyens d'éluder la demande de lady Pénélope; mais en regardant par une fenêtre , il aperçut son valet de chambre , Solmes, qui s'acheminait vers la boutique.
J'ai entendu parler d'un voleur de moutons qui avait fait de son chien un complice si habile qu'il avait coutume de l'employer pour commettre ses vols, et qu'il avait même habitué le pauvre animal à n'avoir pas l'air de reconnaître son maître quand il le rencontrait en semblable occasion. Lord Etherington se conduisit probablement
d'après le même principe , car il n'eut pas plus tôt entrevu son agent qu'il sentit la nécessité de lui laisser le champ libre pour ses intrigues.
— Mon valet de chambre viendra chercher mes lettres, dit-il; il faut que j'accompagne lady Pénélope. Et à l'instant, lui offrant ses services, soit comme juge de paix, soit en toute autre qualité qu'il lui plairait de l'employer, il lui donna le bras à la hâte , et lui laissant à peine le temps de sortir de son état de langueur pour reprendre le degré d'activité qui lui était nécessaire , il se hâta de l'entraîner hors de la boutique ; la joue fardée de la vieille fille touchait l'oreille du comte , ses plumes jaunes et écarlates lui caressaient le bout du nez , mais il brava les œillades moqueuses et les sarcasmes que lançaient à demivoix toutes les jeunes dames qu'ils rencontrèrent en traversant la Parade.
Il échangea pourtant, quoique de loin, un regard d'intelligence avec Solmes, dans le moment où, toujours comme lié à lady Pénélope, il quittait la promenade publique. Docile à l'impulsion de son guide, et ne perdant aucun son de ses paroles , il ne la suivait que par un mouvement machinal -, l'écoutait sans l'entendre, et ne songeait qu'au paquet jeté par mistress Pott au milieu des lettres de rebut.
Enfin un effort de mémoire lui rappela que sa distraction devait paraître étrange, et même, comme sa conscience le lui disait , suspecte à sa compagne. S'imposant donc le degré de contrainte qu'il jugeait nécessaire, il exprima pour la première fois quelque curiosité de savoir où aboutirait leur promenade. Il arriva pourtant que cette question était précisément celle qu'il n'aurait pas dû faire, s'il avait accordé la plus légère attention à tout ce que la dame lui avait débité avec une volubilité sans égale, car elle ne l'avait pas entretenu d'autre chose.
— Mon cher comte, lui dit-elle , il faut croire que vous autres qui avez été créés nos seigneurs et maîtres , vous
vous imaginez qu'une pauvre femme est l'être le plus vain qui soit au monde. Je vous ai dit combien il m'en coûte de parler de mes petites charités, et cependant voilà que vous me demandez de vous raconter une seconde fois toute l'histoire. Mais j'espère, après tout, que vous n'êtes pas surpris de ce que j'ai regardé comme un devoir pour moi dans cette triste conjoncture. Peut-être ai-je trop écouté les suggestions du cœur, qui égarent si souvent.
Aux aguets pour obtenir quelque explication, mais n'osant la demander directement, de peur de prouver que la. narration pathétique et détaillée qui lui avait été faite avait été perdue pour lui, lord Etherington se borna à répondre que !ady Pénélope ne pouvait s'égarer en suivant les impulsions de son jugement.
Mais lady Pénélope était trop blasée [sur les louanges pour se contenter d'un compliment si simple ; elle se hâta de donner elle-même la mesure de l'adulation qu'elle attendait.
— De mon jugement? répéta-t-elle ; comment se fait-il que vous autres hommes vous vous connaissiez assez peu pour croire que nous puissions peser le sentiment dans la balance du jugement? C'est un peu trop exiger de nous, pauvres victimes de notre sensibilité. Ainsi donc vous devez m'excuser, si j'oublie les erreurs de cette créature aussi malheureuse que coupable, quand je suis attendrie par la vue de sa misère. Ce n'est pas que je voudrais que ni vous, milord, ni ma jeune amie miss Diggs, vous pussiez me supposer capable de pallier la faute, quand j'ai puié de la malheureuse pécheresse. Oh, non. Il y a des vers de Walpolequi expriment parfaitement ce qu'on doit éprouver en pareille occasion :
Une ame généreuse et tendre Compatit toujours aux malheurs.
D'une faiblesse elle sait se défendre ; Mais celui qui succombe a des droits à ses pleurs.
DE SAINT-ÏIONAN. 479
— O la plus maudite de toutes les précieuses! pensa lord Etherington ; quand commenceras-tu donc, au milieu de tout ton bavardage, à prononcer un mot qui ait quelque sens , et qui puisse m'inslruire de quelque chose?
Mais lady Pénélope continua sur le même ton :
— Si vous saviez , milord , combien je regrette , en de pareilles occasions, que mes moyens soient si limités! Mais j'ai fait une quête parmi nos bonnes gens aux eaux; j'avais engagé ce misérable égoïste Winterblossom à venir avec moi , pour le rendre témoin de la détresse de cette pauvre créature ; mais cet être sans cœur m'a répondu qu'il craignait de gagner l'infection, l'infection d'une fièvre puer... puerpérale! Je ne devrais peut-être pas prononcer ce mot; mais la science n'a pas de sexe. Quoi qu'il en soit, je me suis toujours précautionnée de vinaigre des quatre voleurs, et je n'ai jamais passé le seui) de la porte.
Quels que fussent les défauts d'Etherington , il ne manquait pas de cette charité qui ne consiste qu'à donner une aumône.
— Je suis fâché, dit-il en prenant sa bourse, que Votre Seigneurie ne se soit pas adressée à moi.
— Pardon, milord, mais on ne fait de pareilles demandes qu'à ses amis , et vous êtes si constamment occupé de lady Binks, que nous avons rarement le plaisir de vous voir dans ce que j'appelle mon petit cercle.
Le comte, sans répondre à cette espèce de reproche, lui présenta deux guinées, en disant qu'il faudrait procurer à cette pauvre femme les secours d'un médecin.
— C'est bien ce que j'ai dit, milord; Kiais, quand j'ai proposé à cette brute de Quackleben d'aller la voir, et il me devait assez de reconnaissance pour faire cela pour moi , savez-vous ce que ce monstre d'avarice m'a répondu? — Et qui me paiera? ~ Il devient tous les jours plus insupportable depuis qu'il se croit sûr d'épouser cette grosse veuve boursouflée. Il ne pouvait pas s'attendre qu'avec
mon faible revenu ce serait moi qui le paierais. D'ailleurs, milord, n'y a-t-il pas une loi qui ordonne que les soins rendus aux pauvres soient payés par la paroisse , par le comté, par quelqu'un en un mot?
— Nous trouverons moyen , milady , de lui faire faire quelques visites à la malade, et je crois que ce que j'ai de mieux à faire, est de retourner sur-le-champ à l'hôtel afin de le lui envoyer. Quant à moi , je ne vois pas en quoi ma présence peut être utile à une femme attaquée d'une fièvre de lait.
— Puerpérale, milord, puerpérale, dit lady Pénélope avec un ton de pédanterie.
— Soit! puerpérale. Mais à coup sûr ce n'est pas moi qui la guérirai.
— Vous avez donc oublié ce que je vous ai dit, milord? Cette Anne Heggie est arrivée ici avec un enfant dans ses
bras, et un autre en un mot sur le point de devenir
mère pour la seconde fois ; et elle s'est établie dans la misérable hutte dont je vous ai parlé. Bien des gens pensent que le ministre aurait dû la renvoyer dans sa paroisse. Mais le ministre a un caractère étrange et bizarre. C'est un homme faible , apathique , et qui n'est pas très-actif à remplir les devoirs de son ministère. Quoi qu'il en soit, elle s'est établie ici; et l'on pouvait remarquer en elle, milord, quelque chose qui l'élevait au-dessus du commun des pauvres. Ce n'était pas une de ces femmes dégoûtantes à qui l'on donne une pièce de six pence en détournant la tête; elle semblait avoir vu des jours plus heureux. C'était une de ces infortunées, comme dit Shakspeare, « — qui ont une histoire intéressante à vous faire. — » Je ne connais pourtant la sienne que très-imparfaitement. Ce n'est qu'aujourd'hui qu'ayant passé pour savoir comment elle allait , et ayant fait entrer ma femme de chambre dans sa hutte pour lui remettre quelques bagatelles , j'ai découvert qu'elle a l'esprit tourmenté de quelque chose qui concerne la famille des Mowbrays de Samt-Ronan. Ma femme de
chambre dit que la pauvre créature se meurt, et qu'elle demande à grands cris M. Mowbray ou quelque magistrat, pour lui faire une déclaration. C'est pour cela que je vous ai donné la peine de venir avec moi , afin que nous apprenions de cette malheureuse femme, s'il est possible, ce qu'elle peut avoir à dire. J'espère qu'il ne s'agit pas d'un meurtre; je l'espère bien sincèrement, quoique le jeune Saint- Ronan ait été un être bien étrange, bien inconsidéré , bien dérangé, un sgherro insigne, comme disent les Italiens. Mais voici la hutte, milord ; entrez, je vous en prie.
La mention de la famille de Saint-Ronan et d'un secret qui la concernait, bannit complètement de l'esprit du comte le projet qu'il commençait à former de laisser lady Pénélope pratiquer sans lui ses œuvres de charité. Ce fut donc avec un intérêt égal à celui qu'elle montrait qu'il entra dans la plus misérable des chaumières, où l'infortunée dont la bonté pleine d'ostentation de lady Pénélope n'avait guère soulagé la misère avait demeuré, avant et depuis son accouchement, avec une vieille femme, à la charge elle-même de la paroisse , et pour qui le ministre avait augmenté le faible secours qu'elle recevait chaque semaine, afin qu'elle pût de son coté en accorder quelques-uns à l'étrangère.
Lady Pénélope leva le loquet, et entra après avoir hésité entre la crainte que lui inspirait le danger de gagner l'infection , et l'ardente curiosité d'apprendre quelque secret qui intéressât l'honneur ou la fortune de la famille Mowbray. Ce dernier sentiment l'emporta bientôt, et elle entra, suivie de lord Etherington. De même que la plupart des belles dames qui se mêlent de porter des consolations dans la chaumière du pauvre , elle commença par reprocher à la vieille femme un peu grondeuse de manquer d'ordre et de propreté. Elle critiqua la nourriture qu'on donnait à la malade, et s'informa particulièrement de ce
qu'était devenu le vin qu'elle avait envoyé pour lui en composer une boisson stomacale.
La vieille commère n'avait pas été assez éblouie par la dignité et la libéralité de lady Pénélope, pour endurer ses reproches avec patience. — Ceux qui avaient à gagner leur pain avec un bras, dit-elle, car son bras gauche, frappé de paralysie, était privé de tout mouvement, avaient autre chose à faire que de balayer les maisons. Si milady voulait envoyer sa fainéante de servante pour prendre le balai, elle pourrait nettoyer le plancher tant qu'elle le voudrait, et elle ne s'en trouverait pas plus mal pour cela ; elle aurait du moins fait quelque chose au bout de la semaine.
- — Entendez-vous la vieille sorcière, milord? dit lady Pénélope. Voyez l'affreuse ingratitude du pauvre! Mais le vin , vieille dame, le vin?
— Le vin? il y en avait à peine un mutchkin ', et Dieu sait comme il était. Le vin a été bu, vous pouvez en faire serment ; nous ne l'avons pas jeté par-dessus nos épaules S'il pouvait faire quelque bien, c'était en le prenant tel qu'il était , et non pas en y mêlant votre sucre et vos drogues. Quant à moi, je regrette d'y avoir goûté, tant il était sûr. Si le bedeau ne m'avait donné une goutte d'usquebaugh % je crois que je serais morte d'avoir bu votre vin, car
Ici lord Etherington interrompit la vieille grondeuse en lui mettant une couronne dans la main, et en la priant en même temps de garder le silence. La vieille pesa la pièce d'argent dans sa main, et se retira au coin de la cheminée en murmurant à demi- voix : — Gela ressemble ù quelque chose, du moins; cela ressemble à quelque chose. Ce n'est pas là entrer dans une maison, en sortir, ordon-
li) Petit'â mèfeure d'Ecosse : une r'ttquille ciwîroh. — K». C>) F,;iii-uY-vif' de gi'ain, — Tn<
ner comme si on en était la maîtresse, et tout cela pour vous remettre un pauvre shilling le samedi soir.
En parlant ainsi, elle s'assit devant son rouet , prit une vieille pipe dont le tuyau enfumé était noir comme du jais, et elle en fit bientôt sortir un nuage de fumée odorante qui aurait promptement mis en fuite lady Pénélope si elle n'eût été inébranlable dans sa résolution d'entendre ce que la malade pouvait avoir à dire. Quant à miss Diggs, elle toussa , éternua , frappa des pieds, et enfin elle se précipita hors de la chaumière en disant qu'elle ne pouvait rester dans un pareil tourbillon de fumée quand il s'agirait d'entendre les dernières paroles de vingt femmes malades, et que d'ailleurs elle était sûre que lady Pénélope lui raconterait tout, pour peu que cela en valût la peine.
Lord Etherington était alors debout près d'un misérable lit de camp sans rideaux. Sur ce lit , composé d'un seul matelas de bourre, était étendue la pauvre malade, dont les derniers momens, l'on pouvait aisément le voir, étaient troublés parles cris de l'aîné de ses enfans, auxquels elle ne pouvait répondre que par des gémissemens. Elle essayait de temps en temps de tourner les yeux de l'autre côté de son grabat, où gisait la malheureuse créature à qui elle avait donné le jour depuis peu: cet enfant, transi de froid , n'était enveloppé que d'un vieux lambeau de couverture; les traits enflés et livides de cette infortunée, ses yeux à peine ouverts, semblaient annoncer qu'elle serait bientôtdélivréed'un état de misère qu'elle paraissait ne pas sentir.
— Vous paraissez bien mal , bonne femme , lui dit le comte ; on m'a dit que vous désiriez parler à un magistrat.
— C'était M. Mowbray de Saint-Ronan que je désirais voir, John Mowbray de Saint-Ronan. La dame m'a promis de l'amener ici.
— Je ne suis pas Mowbray de Saint-Ronan , mais je suis juge de paix et membre du parlement d'Angleterre; je suis
en outre ami particulier de M. Mowbray. Puis-je vous être
utile en quelqu'une de ces qualités?
La pauvre femme garda quelque temps le silence ; et , quand elle parla ensuite , ce fut avec un air d'hésitation.
— Lady Pénélope Penfeather est-elle ici ? demanda-telle en ouvrant autant qu'elle le pouvait ses yeux à demi éteints.
— Elle est ici ; elle peut vous entendre , répondit lord Etherington.
— C'est bien tant pis , répondit la femme mourante, s'il faut que je confie un secret semblable à celui qui me tourmente , à un homme que je ne connais pas, et à une femme dont je ne connais que l'indiscrétion.
— L'indiscrétion ! s'écria lady Pénélope. Mais à un signe que lui fit lord Etherington , elle fit un effort pour se contraindre , et la pauvre malade , qui n'était guère en état d'observer ce qui se passait autour d'elle , continua d'une voix très-intelligible, et même avec une certaine force. Le son de sa voix et sa manière de parler annonçaient la violence de la fièvre, mais son ton et son langage semblaient au-dessus de sa misérable condition.
— Je ne suis pas la créature abjecte que je parais , ditelle; du moins je n'étais pas née pour le devenir. Plût au ciel que je fusse cet objet méprisable , que j'eusse reçu le jour dans la classe la plus indigente ! Mendiante sans asile, mère sans époux, l'ignorance et l'insensibilité me feraient supporter mon sort , de même que l'animal abandonné qui meurt patiemment sur la prairie maigre qui lui a donné une chétive nourriture pendant sa vie. Mais , moi, moi , née et élevée pour un état tout différent, je ne puis en avoir perdu le souvenir, et c'est ce qui rend ma condition actuelle plus insupportable. Ma honte , ma pauvreté, mon infamie, la vue de mes enfans mourans, la certitude que moi-même je n'ai plus que quelques heures à vivre , tout cela me donne un avant-goût de l'enfer.
L'affection et la dignité de lady Pénélope ne purent tenir
à cet exorde effrayant. Elle tressaillit, frémit, et, peut-être pour la première fois de-sa vie, elle sentit la nécessité véritable de porter son mouchoir à ses yeux.
Lord Etherington ne fut pas moins ému. — Bonne femme, lui dit-il , si les secours nécessaires à votre situation peuvent adoucir votre détresse, je vous promets que vous n'en manquerez pas , et qu'on prendra soin de vos pauvres enfans.
— Puisse Dieu vous bénir! dit la pauvre femme en jetant un regard douloureux sur les deux êtres infortunés qui étaient à ses côtés. — Et puissiez-vous, ajouta-t-elle après une pause d'un moment, mériter la bénédiction de Dieu, car ses bienfaits sont vains pour ceux qui n'en sont pas dignes !
La conscience de lord Etherington lui fit peut-être éprouver un mouvement de componction, car il répondit à la hâte : — Si vous avez quelque chose à me communiquer en ma qualité de magistrat, ne tardez pas plus longtemps à le faire , bonne femme. Il est temps d'améliorer un peu votre situation , et je vais m'en occuper sur-lechamp.
— Encore un instant, lui dit-elle; souffrez que je décharge ma conscience du poids qui l'oppresse, avant que je quitte la terre, car nuls secours humains ne peuvent m'y faire prolonger bien long-temps mon séjour. J'étais bien née, ma honte n'en est que plus grande; bien élevée, je n'en suis que plus coupable ; j'étais pauvre à la vérité, mais je n'éprouvais pas les maux de la pauvreté. Je n'y pensais que lorsque ma vanité me créait des besoins factices et dispendieux, car je n'en connaissais pas de véritables. J'étais compagne d'une jeune personne d'un rang plus élevé que le mien , ma parente cependant, et d'un caractère si doux , si bon , qu'elle me traitait comme une sœur et qu'elle aurait partagé avec moi tout ce qu'elle possédait au monde. Je doute que je puisse vous finir mon histoire. La parole expire sur mes lèvres , quand je songe
à la manière dont j'ai récompensé cette affection si tendre. J'étais plus âgée que Clara. J'aurais dû la diriger dans le choix de ses lectures , et fortifier son jugement. Mais mon penchant me portait à ne lire que des ouvrages qui , quoiqu'ils défigurent la nature, séduisent l'imagination. Nous lûmes ensemble ces livres dangereux , et nous nous créâmes ainsi un petit monde romanesque , en nous préparant pour un labyrinthe d'aventures. L'imagination de
Clara était aussi pure que celle des anges; la mienne
mais il est inutile d'en parler. Le démon, toujours aux aguets , me présenta un tentateur à l'instant où il devait m'ètre le plus dangereux.
Elle s'arrêta ici, comme si elle eût trouvé de la difficulté à s'exprimer , et lord Etherington , se tournant vers lady Pénélope , lui demanda avec l'air du plus grand intérêt s'il ne lui était pas désagréable d'entendre le reste des aveux de cette infortunée. Il paraissait qu'elle touchait à certaines choses délicates qu'il serait peut-être pénible à Sa Seigneurie d'entendre.
— J'avais la même idée , milord ; et , pour vous dire la vérité , j'allais vous proposer de vous retirer, et de me laisser seule avec cette pauvre femme. Mon sexe la portera à s'exprimer plus librement en l'absence de Votre Seigneurie.
— C'est la vérité , milady ; niais j'ai un devoir à remplir ici comme magistrat, et... Silence! voilà qu'elle parle.
— On dit , reprit la malade , que toute femme qui cède se rend esclave de son séducteur. Mais je vendis ma liberté, non à un homme , mais à un démon. 11 me fit servir à ses affreux projets contre mon amie et ma bienfaitrice ; et il trouva en moi un instrument qui n'était que trop disposé, par la plus noire envie , a détruire en elle la vertu que j'avais perdue moi-même. Ne m'écoutez pas davantage. Ketirez-vous, et abandonnez-moi a mon destin. Je suis la plus odieuse des infortunées; et d'autant plus odieuse :i moi-même , qu'au milieu de mou repentir une voix secrète
DE SÀINT-RONAN. 487
me dit que, si je me retrouvais dans la même position, j'agirais encore avec la même perfidie, peut-être avec plus de scélératesse. Ah ! que le secours du ciel m'aide à écarter cette affreuse pensée !
Elle ferma les yeux, croisa ses mains décharnées, et les éleva vers le ciel, comme si elle eût fait une prière mentale. Mais presque au même instant ses mains se séparèrent et retombèrent doucement sur son grabat; ses yeux ne se rouvrirent plus, et tous ses traits restèrent dans un état d'immobilité complète. Lady Pénélope poussa un cri, se cacha les yeux avec les mains, et s'enfuit le plus loin possible du lit de cette infortunée, tandis que lord Etherington, dont la physionomie annonçait une émotion produite par plusieurs causes , restait les yeux fixés sur la pauvre femme, comme pour s'assurer si la dernière étincelle de vie était éteinte en elle. La vieille accourut près du lit, apportant quelques gouttes d'une liqueur spiritueuse dans une tasse ébréchée.
— Votre charité en a eu pour son argent, dit-elle avec un air de dépit méprisant. Vous nous achetez jusqu'à la vie, avec vos shillings, vos pièces de six pence et vos groats \ Vous avez fait parler cette malheureuse au point qu'elle n'en peut plus, et maintenant vous voilà comme si vous n'aviez jamais vu une femme perdre connaissance. Laissez-moi lui donner à boire, les paroles rendent le gosier sec, voyez-vous. Laissez-moi donc passer, milady, si vous êtes une milady ; toutes les miladys du monde ne peuvent empêcher la mort d'arriver.
Lady Pénélope , moitié courroucée , moitié effrayée du ton et des manières de cette vieille, accepta alors bien volontiers l'offre que lord Etherington lui fit une seconde fois delà reconduire. Cependant, il ne sortit de la chaumière qu'après avoir laissé une nouvelle marque de libéralité à la vieille , qui la reçut avec l'air et le ton d'une reconnaissance larmoyante.
O ) ['clitr monnaie de cuivre. — Tn.
488 LES EALX
— Que le Tout-Puissant dirige vos pas au milieu des embarras de ce monde corrompu! dit-elle d'une voixnazillarde. — Et puisse le diable souffler dans vos voiles pour vous emporter bien loin! ajouta-t-elle en reprenant son ton naturel , dès qu'ils eurent passé le seuil de la porte. Voilà une belle paire de coucous! Ne peuvent-ils laisser mourir tranquilles les pauvres gens, sans venir les tourmenter avec leurs boissons stomacrales?
— La déclaration de cette malheureuse femme, dit lord Etlierington à lady Pénélope, semble avoir rapport à des choses qui ne sont pas du ressort des lois. Je crois que le mieux est de n'y donner aucune suite, car elle paraît concerner la réputation d'une jeune dame, et pourrait troubler la paix d'une famille respectable.
— Je ne pense pas comme Votre Seigneurie, répondit lady Pénélope; je pense tout différemment, je présume que vous avez deviné de qui elle parlait.
— En vérité, Votre Seigneurie fait trop d'honneur à ma pénétration.
— N'a-t-elle donc pas fait mention d'un nom de baptême? Vous comprenez les choses bien difficilement ce matin , milord.
— Un nom de baptême ! non , je ne m'en souviens pas. Ah , oui, je crois qu'elle a nommé une Catherine.
— Catherine! non, milord; c'est une Clara qu'elle a nommée. C'est un nom qui n'est pas très-commun dans ces environs, et qui est porté par une jeune personne à qui vous devriez penser, à moins que la cour assidue que vous faites tous les soirs à lady Binks ne vous fasse oublier vos visites de chaque matin au château des Shaws. Vous êtes un homme entreprenant , milord , et je vous conseille de mettre mistress Blower au nombre des objets de votre attention. Vous aurez alors sur votre liste, fille, femme et veuve.
— Sur mon honneur, milady, vous êtes trop sévère. Vous vous environnez tous les soirs de tout ce qu'il y a
d'esprit et de talens dans la société réunie ici, et vous lancez ensuite des sarcasmes contre un pauvre reclus qui n'ose approcher de votre cercle magique, sous prétexte qu'il cherche quelque amusement ailleurs. Ce n'est pas régner, c'est tyranniser. C'est véritablement le despotisme de Turquie.
— Ah! milord, je vous connais fort bien. Vous seriez bien fâché de ne pas posséder les moyens de vous rendre agréable dans tous les cercles dont il peut vous plaire d'approcher.
— Est-ce dire que vous me pardonnerez si je me présente ce soir dans le vôtre?
— Dans quelque société que lord Etherington veuille se montrer, il ne peut manquer d'y être parfaitement accueilli.
— J'irai donc ce soir solliciter mon pardon , dit le comte, et jouir de mon privilège. Et maintenant, ajoutat-il en parlant du même ton que s'il eût jugé qu'une confiance parfaite se trouvait établie entre lady Pénélope et lui , que pensez-vous réellement de cette ridicule histoire?
— Oh! je pense bien certainement qu'elle concerne miss Mowbray. Elle a toujours été d'un caractère fort étrange. Il y a en elle quelque chose que je n'ai jamais pu endurer; une sorte d'effronterie (le terme est peut-être un peu dur), disons donc une sorte de confiance en ellemême. J'ai eu quelques liaisons avec elle, uniquement parce qu'elle était orpheline et de bonne famille, et parce que réellement je n'avais rien entendu dire qui lui fût positivement défavorable, quoiqu'elle me choquât quelquefois.
— Probablement , dit lord Etherington d'un ton de suggestion, vous jugerez à propos de ne pas donner de publicité à cette histoire, du moins jusqu'à ce que vous sachiez exactement ce qu'on doit en croire.
— Ce qu'on doit en croire? tout ce qu'on peut imaginer
de pire; vous pouvez en être sûr, milord. N'avez-vous pas entendu cette femme dire qu'elle avait conduit Clara à sa ruine? Et vous ne pouvez douter qu'elle n'ait voulu désigner Clara Mowbray , puisqu'elle désirait parler à son frère.
— Cela est vrai, je n'y pensais pas. Cependant il serait bien fâcheux pour cette pauvre fille que cela s'ébruitât.
— Oh ! ce n'est pas moi qui l'ébruiterai jamais. Je ne voudrais pas même donner lieu au moindre soupçon. Mais je ne puis me trouver avec miss Mowbray comme par le passé; j'ai un rang à soutenir dans le monde, milord. Je suis dans la nécessité d'être scrupuleuse sur le choix de ma société. Je le dois au public, quand ma propre inclination ne m'y porterait pas.
— Certainement, milady ; mais réfléchissez que, dans un lieu où tous les yeux sont nécessairement ouverts sur votre conduite, la moindre froideur que vous témoigneriez à miss Mowbray suffirait pour laperdre de réputation, non-seulement ici, mais dans le monde. Et après tout, nous n'avons pas la certitude positivç qu'elle ait quelque chose à se reprocher.
— Oh ! milord , quant à la vérité de l'histoire, j'ai quelques raisons particulières pour la croire parfaitement vraie; car j'ai appris quelque chose de fort mystérieux, d'un très-digne homme, mais fort original (Votre Seigneurie sait combien j'adore l'originalité), du ministre de cette paroisse, en un mot\ qui m'a donné à entendre , sans le vouloir, qu'il y avait en miss Clara quelque chose. . . quelque chose qui... Votre Seigneurie me pardonnera de ne pas m'expliquer plus clairement. Oh ! non , je crains. . . je crains positivement que tout cela ne soit trop vrai. Vous connaissez sans doute M. Cargill, milord?
— Oui et non. C'est-à-dire je crois l'avoir vu. Mais comment se fait-il que miss Mowbray ait pris le ministre pour confesseur? Les presbytériens n'admettent pas la confession auriculaire. Il faut, qu'il ail été question du mariage.
Espérons que c'est cela ; la chose est possible. Cargill , le ministre je veux dire, vous a-t-il donné à entendre quelque chose de ce genre?
— Pas un mot, pas un seul mot. Mais je vois où vous voulez en venir, milord; vous voudriez couvrir cette histoire d'un voile charitable ;
Du nom sacré d'hymen elle couvre sa fautes
C'est l'histoire de Didon, milord. Comment le ministre a-t-il appris ce secret, c'est ce que je ne saurais dire, car c'est un homme qui ne s'ouvre pas facilement. Mais je sais qu'il ne souffrira pas que Clara épouse qui que ce soit; et incontestablement c'est parce qu'il sait qu'elle ne pourrait le faire sans porter le déshonneur dans quelque honnête famille. Et véritablement je pense comme lui , milord.
— Peut-être M. Cargill sait-il que miss Mowbray est déjà mariée secrètement. Excusez-moi, milady, si j'ose avoir une opinion différente delà vôtre; mais cette conclusion me paraît la plus naturelle.
Lady Pénélope parut déterminée à ne pas envisager l*es choses sous ce point de vue.
— Non, non : je vous dis qu'il est impossible qu'elle soit mariée. Si elle était mariée, cette pauvre femme auraitelle pu dire qu'elle était perdue? Vous savez qu'il y a quelque différence entre la perte et le mariage d'une femme.
— On assure qu'il en existe qui ont trouvé ces deux mots synonymes, milady.
— Vous voulez pointiller avec moi, milord ; mais en langage ordinaire, quand on parle de la perte d'une femme, on entend tout le contraire du mariage. Il m'est impossible de m'expliquer davantage sur un pareil sujet , milord.
— Je m'en rapporte au jugement supérieur dé Votre Seigneurie. Je vous engage seulement à agir avec prudence
i Enéide , liv. i v. — Es,
dans cette affaire. J'interrogerai de nouveau cette femme avec le plus grand soin , et je vous informerai de ce que j'aurai appris. En attendant, j'espère que Votre Seigneurie ne sera pas trop pressée de répandre des bruits qui seraient fâcheux pour la réputation de miss Mowbray.
— Je ne suis pas une femme à répandre des bruits scandaleux, milord, dit lady Pénélope en se redressant. Mais je dois vous dire en même temps que les Mowbrays n'ont guère le droit d'attendre de moi de grands égards. J'ai été la première à mettre à la mode les eaux de Saint-Ronan , ce qui n'est pas de peu d'importance pour leur domaine; cependant, milord, M. Mowbray se met en opposition contre moi en toute occasion, et il encourage les gens qui n'ont reçu qu'une demi-éducation à se conduire d'une manière fort étrange. Lorsqu'il s'est agi de régler les travaux faits sur ce que nous appelons le Belvédère , il n'a pas voulu consentir que le paiement en fût fait sur la bourse commune de la compagnie, uniquement parce que c'était moi qui avais donné le plan et les ordres aux ouvriers. Et ensuite ne m'a-t-il pas contrariée de même sur l'arrangement de la salle à prendre le thé, sur la fixation de l'heure à ouvrir le bal , sur la souscription pour le nouveau roman de chevalerie de M. Rymour? Non certainement, je ne suis tenue à avoir aucune considération pour M. Mowbray de Saint-Ronan.
- — Mais sa sœur, milady, sa pauvre jeune sœur.
— Sa pauvre jeune sœur! elle sait être aussi impertinente qu'une riche et belle dame. Elle a agi une fois envers moi d'une manière scandaleuse, milord. Il ne s'agissait que d'une bagatelle à la vérité, d'un schall. Personne ne s'inquiète moins de la parure que moi, milord ; Dieu merci, mes pensées se dirigent vers des objets tout différens. Mais ce sont précisément les bagatelles qui prouvent le manque d'affection et de respect; et miss Clara m'en a complètement manque, sans parler des impertinences que j'ai eues à supporter de son frère au même sujet.
DE SAINÏ-RONAN. 493
— 11 ne me reste qu'un seul moyen , pensa le comte en voyant qu'ils approchaient de l'hôtel du Renard, c'est d'inspirer des craintes à cette diablesse à bas bleus, aussi vindicative qu'elle est sotte. — Vous savez sans doute, milady, lui dit-il , que les tribunaux ont accordé tout récemment des dommages et intérêts très-considérables dans diverses affaires où il s'agissait de bruits diffamatoires répandus contre des dames de considération. Les privilèges de la table à thé n'ont pas suffi pour protéger de belles médisantes contre les conséquences des propos trop peu discrets qu'elles avaient tenus sur la réputation de quelques-unes de leurs amies. Je vous engage donc à ne pas oublier que nous ne savons encore que bien peu de chose sur cette affaire.
Lady Pénélope aimait l'argent, et craignait les procès. L'avis de lord Etherington, fortifié par la connaissance qu'elle avait de l'amitié de Mowbray pour sa sœur, et de son caractère irritable et vindicatif , la mit en un moment à peu près dans les dispositions où le comte désirait de la voir. Elle protesta que personne ne prendrait plus de soin qu'elle de ne pas nuire à la bonne renommée de cette infortunée jeune personne, même en supposant que sa faute fût complètement prouvée; elle promit le silence sur la déclaration de la pauvre femme, et invita lord Etherington à arriver de bonne heure pour le thé dans la soirée , attendu qu'elle désirait lui faire faire connaissance avec un ou deux de ses protégés, qu'elle était sûre qu'il trouverait dignes de ses avis et de sa protection.
Elle fut conduite par le comte jusqu'à la porte de son appartement, où elle prit congé de lui avec le sourire le plus gracieux.