CHAPITRE XXXIII
DESAPPOINTEMENT.
« Voilà la terre, ainsi redoublez décourage, « Cargucz la grande voile, et nargue de l'orage. L'Orage.
— Tout s'obscurcit autour de moi , comme si une tempête se préparait, pensa lord Etherington en traversant le court espace qui séparait son appartement de celui de lady Pénélope. Il marchait à pas lents avec son chapeau blanc rabattu sur ses sourcils, et il tenait ses bras croisés. Pour un roué de l'ancienne école, un des hommes de plaisir et des beaux esprits de Congreve *, c'eût été manquer à son caractère;. mais l'élégant d'aujourd'hui ne déroge pas si facilement. Le comte pouvait donc se livrer à ses réflexions, sans risquer d'attirer l'attention sur lui. — J'ai mis un sceau, se dit-il , sur les lèvres de cette belle dame;
(i) La comédie est le tableau des mœurs de chaque époque : là, plus encore que dans l'histoire, sir Walter Scott a trouvé de; lypes de caractère tant admire's dan; ses romans : les fais et les beaux-esprits du siècle de Charles II et des règnes suivans doivent être étudiés dans les pièces de Dryden, d'Etheredge, de Gibber, et enfin de Congreve et Vanburgh. Les Beaux Esprits de Congreve ont une réputation proverbiale : Byron a dit dans don Juan :
The days ofeomedy are gone , alas !
When Congreve s fools could vie wilh Molière''»,
« Ils ne sont plus les jours de la bonne comédie où \cs fous de Congreve pouvaient rivaliser avec les bêtes île Molière. » Ces fous sont la personnification des travers de l'esprit , etc. — Kn.
mais il cédera bientôt à son besoin d'exercer sa malignité naturelle. — Que faire alors?
Tandis qu'il regardait autour de lui , il vit son fidèle Solmes , qui , ôtant son chapeau avec le respect convenable, lui dit en passant près de lui : — Votre Seigneurie trouvera ses lettres dans son porte-feuille.
Ces expressions étaient bien simples ; elles furent prononcées du ton le plus indifférent , et cependant elles firent tressaillir le cœur de lord Etherington, comme si sa Vie en eût dépendu. Sans avoir pourtant l'air de prendre un intérêt particulier à cet avis, il se borna à dire à Solmes de rester en bas, pour lui répondre dans le cas où il sonnerait; et, entrant dans son appartement, il en ferma la porte à double tour, et tira même le verrou , avant de jeter les yeux sur la table sur laquelle était déposé son porte-feuille.
Lord Etherington avait, comme c'est assez la coutume, une clef du porte-feuille destiné à recevoir ses dépêches , et son valet de confiance en avait une autre, de sorte que , par ce moyen, ses lettres n'avaient rien à craindre d'une curiosité impertinente; précaution qui n'est pas tout-àfait inutile, quand on loge dans les hôtels garnis.
— Avec votre permission, monsieur Bramah ' , dit le comte en mettant la clef dans la serrure, plaisantant en quelque sorte de l'agitation qu'il éprouvait, comme il eût raillé celle de tout autre d'un air indifférent. Il ouvrit le porte-feuille, et y trouva le paquet dont le volume et l'adresse avaient attiré son attention peu de temps auparavant. Il aurait alors donné bien des choses pour tenir ce qui était maintenant en son pouvoir; mais bien des gens s'arrêtent à l'instant de commettre un crime, après l'avoir médité de sang-froid. Son premier mouvement fut d'attiser le feu, et il tenait en main le paquet, qu'il était plus qu'à demi tenté de dévouer aux flammes sans même
(c) Inventeur de différentes espèces de serrures de sm-ete. — Tu.
en rompre le cachet. Mais, quoique déjà familier avec le crime, il ne le connaissait pas encore sous ses formes les plus viles. Il ne s'était pas encore rendu coupable de bassesse, ou du moins de ce que le monde appelle ainsi. Il avait été duelliste, les mœurs du siècle l'excusaient; libertin, le monde le pardonnait à sa jeunesse et à son rang; joueur hardi et heureux, c'était à cela qu'il devait l'admiration et l'envie qu'il excitait. Mille autres peccadilles , auxquelles conduisent de telles habitudes, étaient à peine critiquées dans un homme de qualité, qui avait assez de fortune et de talens pour soutenir son rang. Mais l'acte qu'il méditait en ce moment était d'un genre tout différent. — N'en dites mot dans Bond-Street; qu'on n'en entende point parler sur les trottoirs de Saint-James \ C'était un crime aussi impardonnable que de prendre un mouchoir dans la poche d'un autre, un de ces méfaits honteux pour lesquels le code de l'honneur n'admet pas de composition.
Lord Etherington, livré à ces réflexions, resta quelques minutes indécis. Mais le diable est toujours assez bon logicien pour convaincre ceux qui veulent bien l'écouter. Il lui représenta l'injustice que son père avait commise envers sa mère, et envers lui-même qu'il avait investi de sesdroitshéréditaires en présence du monde entier, quand, par un écrit posthume, il avait voulu flétrir la mémoire de l'une, et anéantir les espérances de l'autre. Bien certainement en possession de ses droits, il était autorisé à employer les moyens les plus efficaces, quels que puissent être ces moyens, pour résister à toute entreprise contre ces mêmes droits , et même à détruire, s'il était nécessaire, les pièces à l'aide desquelles ses ennemis poursuivaient leurs plans injustes contre son honneur et son intérêt.
(i) Rendez-vous des rôties et des joueurs de Londres. C'est à Saint-James-Stieet que sont les maisons de jeu appelées Hells , enfers, et qu'on nomme quelquefois plus poéliquemenl Patidcemonium, — Ed.
Ce raisonnement l'emporta, et lord Etherington avançait une seconde fois le paquet vers le feu qu'il venait d'attiser, quand il réfléchit que, sa résolution étant prise, il devait la mettre à exécution de la manière la plus profitable possible, et qu'en conséquence il convenait qu'il s'assurât que le paquet condamné aux flammes contenait effectivement les pièces qu'il désirait détruire.
Jamais doute ne se présenta plus à propos à l'esprit ; car à peine eut-il rompu le cachet , et chiffonné l'enveloppe entre ses doigts , qu'il s'aperçut, à sa grande consternation , qu'il n'avait en main que les copies des pièces que Frank Tyrrel avait demandées , et qu'il avait présumé avec trop de confiance qu'on lui enverrait en original à sa réquisition. Une lettre d'un des associés de la maison de commerce où elles étaient déposées annonçait qu'en l'absence du chef de cette maison, à qui personnellement ces papiers avaient été confiés, il n'avait pas cru pouvoir se permettre de se dénantir des originaux , même sur la demandç de M. Tyrrel; que cependant il avait pris sur lui d'ouvrir le paquet, et qu'il lui envoyait des copies exactes de toutes les pièces qui y étaient contenues, ce qui pouvait suffire à M. Tyrrel pour faire une consultation, comme il lui en supposait l'intention : quant à lui, il était déterminé à ne pas se dessaisir des originaux, jusqu'au retour de son associé, à moins qu'il ne fût sommé de les produire dans une cour de justice.
Faisant une imprécation contre les scrupules absurdes de celui qui écrivait ainsi, le comte laissa tomber la lettre d'avis, de sa main dans le feu; et se jetant dans un fauteuil, il se passa la main sur les yeux comme si sa vue avait été obscurcie par ce qu'il venait de lire. Le titre et la fortune de son père, qu'un léger mouvement de sa main, croyait-il tout à l'heure, suffisait pour rendre inattaquables en sa personne, lui paraissaient alors sur le point de lui être ravis pour toujours. Sa mémoire rapide ne manqua pas de lui rappeler, ce dont le monde était moins instruit, que
sa vie dissipée et ses folles profusions avaient presque anéanti la fortune qu'il tenait de sa mère, et que ce domaine de Nettlewood, qu'il ne convoitait quelques instans auparavant que comme un avare désire d'augmenter son trésor, il fallait maintenant qu'il s'en assurât la possession à tout prix, s'il voulait éviter de n'être plus qu'un dissipateur pauvre et dans l'embarras.
Mais le destin venait de susciter un nouvel obstacle à ce projet, en ramenant sur la scène la femme repentante qu'il avait vue dans cette même matinée. Il n'avait que trop de raisons pour croire qu'elle n'était revenue que pour rendre justice à Clara Mowbray ; et il était fort vraisemblable qu'elle mettrait toute l'histoire de son mariage sous son jour véritable. Cependant on pouvait s'en débarrasser, et il était possible de déterminer miss Mowbray, soit en lui inspirant des craintes, soit par l'influence de son frère, à consentir à lui donner sa main, pendant qu'il portait encore le titre de comte d'Etherington. Ce fut vers ce but qu'il résolut de diriger tous ses efforts et toutes ses intrigues, et il ne désespéra pas encore d'y parvenir. Une considération qui l'y décidait, au moins autant que toute autre, c'était que, s'il y réussissait, il obtenait sur Tyrrel un triomphe qui remplirait d'amertume toute la vie d'un rival auquel il portait envie.
En quelques minutes son imagination féconde avait tracé un plan pour s'assurer le seul avantage auquel il lui était encore permis de prétendre; et, sachant qu'il n'avait pas un instant à perdre, il s'occupa sur-le-champ de mettre son projet à exécution.
Le bruit d'une sonnette lit monter Solmes dans l'appartement de son maître; et le comte lui dit, affectant autant d'indifférence que s'il eût espéré de pouvoir tromper un valet qui le connaissait parfaitement : — Vous m'avez apporté un paquet qui était destiné pour un autre; renvoyez-le au vieux village. Attendez que je le cacheté i
11 recacheta le paquet, après y avoir remis tous les papiers, à l'exception de la lettre d'avis qu'il avait brûlée , et le donna à son valet de chambre , en lui disant : — J'espëre que vous ne commettrez pas de pareilles bévues à l'avenir.
— Je demande pardon à Votre Seigneurie, milord. J'ai cru que ce paquet vous était destiné, je redoublerai d'attention dorénavant.
Telle fut la réponse du valet trop prudent pour donner le moindre signe d'intelligence, encore moins pour rappeler au comte qu'il n'avait rien fait qu'en conséquence de ses ordres.
— Solmes, continua son maître, il est inutile de parler de votre méprise au bureau de la poste. Cela ne ferait qu'occasioner du commérage dans ce rendez-vous d'oisifs ; faites seulement en sorte que la lettre arrive à son adresse. J'aperçois M. Mowbray, qui passe devant l'hôtel ; allez lui dire que je le prie de venir dîner avec moi à cinq heures. J'ai une migraine, et je ne pourrais résister aux clameurs de tous ces sauvages que je trouverais à la table d'hôte. Un moment. Vous présenterez mes respects à lady Pénélope, et vous lui direz que j'aurai certainement l'honneur de me rendre à la maudite invitation qu'elle m'a faite d'aller prendre le thé chez elle ce soir. Préparez un billet pour le remettre à sa porte, et rédigez-le dans votre style ordinaire. Ordonnez un dîner pour deux, et qu'on nous serve du meilleur bourgogne.
Solmes se retirait, quand son maître ajouta : — Encore un instant... J'ai à vous parler d'une affaire plus importante... Vous avez diablement mal arrangé les affaires relativement à cette femme, cette miss Irwin.
— Moi ? milord !
— Vous-même. Ne m'avez-vous pas dit qu'elle était passée aux Indes occidentales avec un de vos amis, et ne vous ai- je pas donné deux cents livres sterling pour faciliter leur voyage ?
500 LES E/VUX
— Oui, milord.
— Oui , milord? Mais ce oui se trouve pourtant un non. Elle est ici , dans un état pitoyable , à demi morte de faim, et probablement disposée à tout dire et à tout faire pour avoir du pain. Comment cela se fait-il?
— Il faut que Biddulph lui ait pris son argent et Tait laissée sur le pavé, répondit Solmes du même ton que s'il eût parlé de la chose la plus naturelle du monde ; mais je connais si bien le caractère de cette femme, et je suis tellement au fait de son histoire, qu'en vingt-quatre heures je puis la faire disparaître du pays et la placer en lieu d'où elle ne pensera jamais à revenir; pourvu que Votre Seigneurie puisse se passer de mes services pendant ce temps.
— Occupez-vous-en sur-le-champ ; mais je puis vous dire que vous la trouverez dans un accès de repentir, et fort malade en même temps.
— C'est un gibier dont je suis sûr, milord; et je crois , sauf le respect que je dois à Votre Seigneurie, que si la mort et son bon ange la tiraient par un bras, le diable et moi nous serions sûrs de l'entraîner en la prenant par l'autre.
— Allez donc, et ne perdez pas de temps; mais de la douceur, Solmes, et veillez à ce qu'elle ne manque de rien. Je lui ai déjà fait assez de mal, quoique la nature elle diable eussent déjà fait la moitié de la besogne quand je m'en suis mêlé.
Solmes se trouva enfin en liberté d'aller exécuter ses diverses commissions , et il sortit après que son maître l'eut assuré qu'il pouvait se passer de ses services pendant vingt-quatre heures.
— Bravo ! dit le comte après l'avoir vu partir ; voilà déjà un ressort mis en mouvement , et je ne doute pas qu'il ne fasse aller toute la machine. Mais Harry Jékyl arrive fort à propos ; je l'entends siffler sur l'escalier. Il y a en ce drôle une légèreté de cœur à laquelle je porte envie, tout
en la méprisant. Mais il est le bien-venu en ce moment , car j'ai besoin de lui.
— Je suis charmé, Etherington, dit le capitaine en entrant, d'avoir vu un de vos laquais mettre deux couverts dans votre antichambre. Je craignais que vous n'eussiez le projet d'aller diner avec ces assommans personnages de la table d'hôte.
— Ce n'est pas à vous que la seconde place est destinée, Harry.
— Non? En ce cas je me contenterai de la troisième.
— Vous n'aurez ni la première, ni la seconde, ni la troisième, capitaine. Le fait est que j'ai besoin d'avoir un tête-à-tête avec M. Mowbray de Saint-Ronan. D'ailleurs j'ai à vous prier très-particulièrement d'aller revoir ce Martigny. Il est temps qu'il justifie de ses titres, s'il en a quelqu'un, ce dont je ne crois pas un mot. Il a eu tout le temps de recevoir des nouvelles de Londres, et je crois que j'ai apporte assez de délais à une importante affaire, sur sa simple assertion.
— Je ne puis blâmer votre impatience, milord, et je m'acquitterai sur-le-champ de cette mission. Comme vous avez attendu d'après mon avis , je me crois obligé à faire finir votre incertitude. Cependant, si M. Tyrrel n'a pas à sa disposition les pièces dont il parle, il faut qu'il soit armé de plus d'assurance que n'en pourrait réunir toute la brigade des procureurs.
— Vous serez bientôt en état d'en juger. Maintenant , partez ! Pourquoi me regardez-vous d'un air si étrange?
— Je ne saurais trop vous le dire. Ce tête-à-tête que vous voulez avoir avec Mowbray m'inspire de singuliers pressentimens. Ménagez-le, Etherington; il n'est pas en état de lutter contre vous ; il n'a ni jugement ni prudence.
— Chargez-vous de le lui dire, Jékyl ; son orgueil écossais prendra feu sur-le-champ , et il vous fera ses remerciemens le pistolet à la main. Ce présomptueux se croit
le coq du village, malgré la leçon que je lui ai déjà donnée. Et qu'allez-vous dire? N'a-t-il pas l'impudence de prétendre que les soins que je rends à lady Binks sont incompatibles avec mon dessein d'épouser sa sœur? Oui, Harry, ce gauche Ecossais, ce petit laird quia à peine assez de tact pour faire l'amour à une laitière , ou tout au plus à une soubrette , a la fatuité de s'afficher comme mon rival.
— Adieu donc aux restes infortunés du domaine de Saint-Ronan ; ce dîner leur sera fatal. Etherington, je vois à votre sourire que vous êtes déterminé à lui porter une botte sérieuse. Je suis vraiment tenté de le lui donner à entendre.
— Je le voudrais de tout mon cœur. Vous me donneriez un plus beau jeu.
— M'en défiez-vous ? Hé bien ! si je le rencontre , je le mettrai sur ses gardes.
Le capitaine sortit, et en passant sur la Parade il y rencontra Mowbray.
— Vous dînez aujourd'hui avec Etherington , lui dit-il ; excusez-moi , M. Mowbray, mais je crois devoir vous donner cet avis : prenez-y garde !
— Et à quoi faut-il que je prenne garde, capitaine, quand je dîne avec un de vos amis, avec un homme d'honneur?
— Le comte d'Etherington est certainement l'un et l'autre , M. Mowbray ; mais il aime le jeu , et il est d'une trop gronde force pour bien des gens.
— Je vous remercie de votre avis , capitaine Jékyl. Je ne suis qu'un Ecossais novice, c'est la vérité ; mais je sais une chose ou deux. Quand des hommes d'honneur font une partie ensemble , on doit toujours supposer qu'ils jouent franc jeu; et cela une fois accordé, j'ai la vanité de croire que je n'ai pas besoin d'avis à ce sujet; pas même de ceux du capitaine Jékyl, quoique son expérience puisse être de beaucoup supérieure à la mienne.
DE SÀINT-RONAN. 503
— En ce cas, monsieur, dit Jékyl en le saluant d'un air froid, je n'ai rien de plus à tous dire , si ce n'est que j'espère que je ne vous ai pas offensé. — Fat présomptueux ! pensa-t-il en s'éloignant, Etherington t'a bien jugé, et j'étais un âne en voulant t'empècher de courir à ta perte. J'espère qu'Etherington lui arrachera jusqu'à la dernière plume.
Il continua son chemin pour se rendre chez Tyrrel , et Mowbray arriva chez le comte dans une situation d'esprit tout-à-fait convenable aux projets du lord, qui savait fort bien ce qu'il faisait quand il avait permis à Jékyl de le mettre sur ses gardes. Etre regardé par un homme reconnu à la mode comme décidément inférieur à son antagoniste, comme un objet de compassion, comme un enfant qui a besoin qu'on lui apprenne à marcher, c'était du fiel et de l'absinthe pour son orgueil. Et plus sa conscience lui faisait sentir son infériorité dans tous les arts qu'il cultivait, plus sa vanité cherchait à maintenir an moins une apparence d'égalité.
Depuis la mémorable partie de piquet dont nous avons parlé, Mowbray n'avait joué avec lord Etherington que de petites sommes ; mais son amour-propre le portait à croire que maintenant il connaissait parfaitement le jeu de son adversaire ; et , suivant l'usage de ceux- qui se sont habitués à jouer, il éprouvait de temps en temps la tentation de prendre sa revanche ; il désirait aussi pouvoir s'acquitter de sa dette envers lord Etherington, car une obligation pécuniaire était pour lui un poids insupportable , et c'était ce qui l'empêchait de lui dire tout ce qu'il pensait de ses attentions assidues pour lady Binks , ce qu'il regardait comme une insulte à sa famille d'après la demande formelle qu'il avait faite de la main de Clara Mowbray. Le bonheur d'une soirée favorable pouvait le délivrer de toutes ces entraves, et Mowbray faisait à ce sujet un rêve de dormeur éveillé , lorsqu'il en fut distrait par le capitaine Jékyl. Son avis donné à contre-temps n'excita en
lui qu'un esprit de contradiction et une ferme résolution de prouver à ce sage conseiller combien peu il était en état de juger de ses talens. Se trouvant dans de telles dispositions, sa ruine, qui fut consommée dans cette soirée , n'eut pas l'air d'avoir été préméditée par le comte d'Etherington, ni même d'avoir été son ouvrage volontaire. Au contraire , ce fut la victime elle-même qui proposa de jouer, de jouer gros jeu, de doubler les enjeux. Le comte agit tout différemment, car il proposa plus d'une fois de diminuer le jeu ; mais c'était toujours avec une affectation de supériorité qui ne faisait qu'exciter Mowbray à risquer davantage. Enfin, quand celui-ci eut perdu une somme qui , pour lui , était exorbitante , le comte jeta ses cartes, et dit qu'il arriverait trop tard au thé de lady Pénélope , où il avait positivement promis de se trouver.
— Ne me donnerez-vous pas ma revanche, milord? lui demanda Mowbray en battant les cartes d'un air d'humeur et d'inquiétude.
— Pas à présent , Mowbray, nous avons déjà joué trop long-temps. Vous avez trop perdu , beaucoup trop , peutêtre plus qu'il ne vous conviendrait de payer en ce moment.
Mowbray se mordit les lèvres en dépit de la résolution qu'il avait prise de conserver au moins un air de fermeté.
— Vous savez que vous pouvez prendre tout le temps qu'il vous conviendra , continua le comte ; votre billet sera pour moi de l'argent comptant.
— Non, de par Dieu ! répondit Mowbray, je n'y serai pas pris une seconde fois. J'aurais mieux fait de me vendre au diable qu'à Votre Seigneurie ; je ne me suis pas appartenu un instant depuis ce temps.
— Ce langage n'est pas amical, Mowbray. Vous avez voulu jouer, et ceux qui veulent jouer doivent s'attendre à perdre quelquefois.
DE SAÏNT-KONÀN. 505
— Et ceux qui gagnent s'attendent à être payés, s'écria Mowbray. Je sais cela aussi bien que vous , milorcl ; et vous serez payé. Je vous paierai; oui, de par Dieu î je vous paierai. Doutez-vous que je vous paie , milord?
— On vous soupçonnerait de vouloir me payer en monnaie d'acier, Mowbray ; et cela ne conviendrait guère , vu les termes où nous en sommes.
— Sur mon ame ! milord, je ne saurais dire à quels termes nous en sommes: et pour vous dire franchement ma façon de penser, je serais charmé de le savoir. Vous m'avez demandé à faire la cour à ma sœur ; et malgré toutes vos visites au château des Shaws, malgré toutes les occasions que je vous ménage, je ne vois pas que cette affaire fasse le moindre progrès ; c'est un enfant qu'on berce toujours, qu'on entretient dans un mouvement perpétuel, et qui ne change jamais de place. Peut-être pensez-vous m'avoir tellement serré la bride , que je ne suis plus maître d'un mouvement ; mais vous apprendrez le contraire. Votre Seigneurie peut se former un harem , si bon lui semble; mais ma sœur n'y entrera pas.
— Vous avez de l'humeur, Mowbray, et c'est ce qui vous rend injuste. Vous savez parfaitement que tous les délais viennent de la part de votre sœur. Je désire vivement lui donner le plus tôt possible le titre de comtesse d'Etherington. Les malheureuses préventions qu'elle a conçues contre moi ont seules retardé une union que j'ai tant de raisons pour souhaiter.
— Hé bien , milord , j'en fais mon affaire. Je ne vois pas qu'elle puisse imaginer aucune objection raisonnable contre un mariage qui est honorable pour sa famille, et auquel j'ai donné mon approbation, moi qui en suis le chef. Tout sera arrangé en vingt-quatre heures.
— Je serai au comble de mes vœux, mon cher Mowbray , et vous verrez combien je désire sincèrement votre alliance. Quant à la bagatelle que vous venez de perdre
— Ce n'est pas une bagatelle pour moi , milord , c'est ma ruine complète ; mais je vous paierai , et , permettezmoi de le dire , si vous m'avez gagné, vous devez en rendre grâce à la fortune plutôt qu'à votre science.
— Nous n'en parlerons pas davantage à présent , s'il vous plaît. Demain sera un nouveau jour. Mais , si vous voulez suivre mon conseil, vous chercherez à prendre miss Clara par la douceur. Un peu de fermeté est quelquefois nécessaire avec les jeunes filles, mais trop de sévérité
— Je prie Votre Seigneurie de m'épargner ses conseils à ce sujet. Quelque précieux qu'ils puissent être à tout autre égard , je crois que je n'ai besoin d'en prendre que de moi-même sur la manière dont je dois parier à ma sœur.
— Puisque vous êtes ce soir d'une humeur si farouche, Mowbray, je présume que vous n'honorerez pas de votre présence le thé de lady Pénélope , quoique je pense que ce sera le dernier de cette saison?
— Et pourquoi le présumez-vous, milord? répondit Mowbray que sa perte avait mis en humeur de contradiction, de quelque sujet qu'on lui parlât. — Pourquoi n'iraisje pas rendre mes devoirs à lady Pénélope, ou à toute autre femme de qualité? Je ne porte pas de titre, à la vérité, mais je pense que ma famille...
— Vous donne droit de devenir chanoine de Strasbourg, sans contredit ; mais vous ne paraissez pas en humeur assez chrétienne pour prendre les ordres. Tout ce que je voulais dire était que vous n'aviez pas coutume d'être en très-bonne intelligence avec lady Pénélope.
— Elle m'a envoyé une invitation pour sa grande assemblée, répondit Mowbray, et je suis déterminé à y aller. Quand j'y aurai passé une demi-heure, je retournerai au château des Shaws , et vous apprendrez demain matin ce que j'aurai fait pour le prompt succès de vos amours.