LE THE
« Fermez tous les rideaux, approchez le sopha; « Taudis qu'une onde pure en cette urne bouillonne « El lance vers le ciel ses vapeurs en colonne, « Présentez ce nectar, ami de la gaîlc, « Mais qui n'est pas à craindre à la société ; « Et célébrons ainsi la paisible soirée. » Cowper.
L'approche de la saison froide et pluvieuse avait tellement diminué la compagnie aux eaux de Saint-Ronan , que pour se procurer, comme cela était indispensable, une société qui ressemblât tant soit peu à une cohue, lady Pénélope avait été obligée de recourir aux manœuvres , afin d'attirer chez elle ce soir des gens qu'elle avait considérés jusqu'alors comme ne pouvant prétendre à s'élever à son niveau. Elle avait accordé un sourire gracieux même au docteur et à mistress Blowcr, dont le mariage était enfin une affaire arrangée. Cet événement promettait de donner au nouveau Spa plus de vogue que jamais parmi les riches veuves, et parmi les docteurs qui avaient plus de science que de cliens. Ils arrivèrent donc ensemble, le docteur souriant d'un air galant, et roucoulant autour de la dame de ses pensées avec la grâce que déploie le coqd'Inde auprès de sa poule.
Le vieux Touchwood s'était aussi rendu à l'invitation de Sa Seigneurie, mais plutôt par le caprice de son caractère qui ne lui permettait guère de rester en place , et qui faisait qu'il manquait rarement de se trouver à ces réunions nombreuses.
On y voyait aussi M. Winterblossom , qui , dans son
esprit d'épicurisme ordinaire, dirigeait sur lady Pénélope, par intérêt personnel , le feu d'une batterie de complimens, afin de s'assurer une des premières tasses de thé.
Lady Binks était assise sur un sofa, avec l'air d'humeur qui était devenu naturel à son joli visage, mécontente de son mari, suivant sa coutume, et peu satisfaite de l'absence de lord Etherington , qu'elle désirait voir arriver pour donner de la jalousie à sir Bingo ; car elle avait découvert que c'était le moyen le plus efficace de tourmenter le baronnet, et elle s'en applaudissait avec le plaisir barbare qu'éprouve un cocher de fiacre quand il trouve sur la peau de ses pauvres rosses quelque écorchure sur laquelle les coups de fouet sont appliqués avec plus d'effet.
Parmi les autres membres de la compagnie ordinaire , il ne faut pas oublier le capitaine Mac Turk, qui assistait à cette fêle, quoique ce fût, selon lui, faire une profusion absurde d'eau chaude, que de l'employer à autre chose qu'à faire du punch. Depuis un certain temps , il avait contracté une sorte d'intimité avec le voyageur, non que leur caractère ou leurs opinions se ressemblassent le moins du monde , mais plutôt parce qu'il existait entre eux ce degré de différence qui fournissait un sujet perpétuel de discussion et de dispute. En cette occasion , ils ne furent pas long-temps sans trouver une source féconde de controverse.
— Ne me parlez jamais de vos points d'honneur, s'écria Touchwood en élevant la voix beaucoup plus haut qu'on ne se le permet ordinairement en bonne compagnie ; ce ne sont que des sottises , des pièges pour attraper des bécasses. L'homme de bon sens brise de pareils liens.
— Sur ma parole, monsieur, répondit le capitaine , je suis surpris de vous entendre parler ainsi ; car l'honneur, voyez-vous , est nécessaire à l'homme , comme l'air qu'il respire par le nez. Oui, de par Dieu !
— Hé bien , monsieur, qu'il respire par ia bouche , et
qu'il aille au diable ! Je vous dis, monsieur, qu'indépendamment de ce que le duel est défendu parles lois divines et humaines , c'est une sotte coutume absolument absurde. Un sauvage honnête a trop de bon sens pour s'en aviser; il prend l'arme qu'il possède, son arc ou son fusil, se cache derrière un buisson, et tue son ennemi. C'est une bonne manière ; car vous voyez que, par ce moyen, il ne peut en coûter la vie qu'à un seul homme.
— Ame de mon corps ! Monsieur, si vous promulguez une pareille doctrine parmi la bonne compagnie, vous enverrez quelqu'un au gibet.
— Je vous remercie de tout mon cœur, capitaine, mais je ne cherche jamais à exciter des querelles : je laisse la guerre à ceux qui en vivent. Tout ce que j'ai à vous dire, c'est qu'à l'exception des stupides nations du Nord , je ne connais aucun peuple qui ait été assez sot pour adopter votre usage du duel. Il est inconnu chez les nègres en Afrique, en Amérique...
— Ne me dites pas cela, monsieur; un Yankie ' se battra avec un mousquet chargé de chevrotines, plutôt que de souffrir un affront. Je dois connaître Jonathan, je pense.
— Aucune des mille tribus de l'Inde ne le connaît.
— A qui dites-vous cela, monsieur? De par Dieu! n'aije donc pas été dans les prisons de Tippoo-Saïb, à Bangalore, et quand l'heureux jour de notre délivrance arriva, ne l'avons-nous pas solennisé par quatorze petites affaires dont nous avions semé les germes dans notre séjour de captivité, comme le dit l'Ecriture sainte, et sans aller pour cela plus loin que les glacis du fort? De par Dieu! on aurait cru que c'était une escarmouche entre deux avantgardes , tant le feu était bien nourri. Et moi qui vous parle , moi capitaine Mac Turk, n'ai-je pas combattu suc-
(1) Yankie est un terme de mc'pris que les Anglais donnent aux Américains. Jonathan est le nom général dr» ce ppuple, devenu le rival de l'Angleterre sur les mers. Voyez les notes des romans de M. FcnimoreGooper. — Ed,
cessivement trois adversaires de suite sans céder un pied de terrain?
— Et quel fut le résultat de cette manière chrétienne de rendre grâce au ciel de votre délivrance?
— Quelques petits accidens auxquels il faut s'attendre. Nous eûmes un des nôtres tué sur la place; un autre mort de sa blessure ; cinq blessés, dont deux grièvement, et trois légèrement; et un que le diable emporta, je crois; car on ne sut jamais ce qu'était devenu ensuite le petit Duncan Mac Phail. Nous nous étions rouilles pendant une si longue détention. Vous voyez maintenant comment ces affaires s'arrangent dans l'Inde.
— Mais vous devez comprendre, capitaine, que je parle des naturels du pays : tout païens qu'ils sont, ils suivent du moins les lumières de leur raison, et parmi eux vous trouverez de meilleurs exemples de morale pratique que parmi vous autres, qui, quoique vous vous disiez chrétiens, ne connaissez pas mieux les préceptes et les obligations du christianisme, que si vous aviez laissé votre religion au cap de Bonne-Espérance, comme on dit, et que vous eussiez oublié de l'y reprendre à votre retour.
— De par Dieu ! monsieur , dit le capitaine en levant la tête et la voix, et en prenant un air d'indignation et de menace , je vous dirai que je ne souffrirai pas que vous ou qui que ce soit vous injuriiez ainsi ma réputation. Dieu merci, je puis prouver que, quoiqu'un pauvre pécheur, comme l'est le plus parfait de nous, je suis tout aussi bon chrétien qu'un autre, et je suis prêt à en administrer la preuve à la pointe de mon épée. De par Dieu! me comparer à un ramassis de païens noirs ou jaunes qui, de toute leur vie, ne sont jamais entrés une seule fois dans une église , qui adorent des idoles de bois et de pierre , et qui se font porter dans des cages de bambou, comme des bêtes qu'ils sont!
Un murmure peu harmonieux, parti du fond du gosier, et qui semblait une approbation donnée par l'homme in-
térieur à ce que les organes extérieurs venaient d'exprimer, acheva, à la fin de cet éloquent discours , de témoigner l'indignation du capitaine Mac Turk. MaisTouchwood n'en fut pas ému le moins du monde; car il se souciait aussi peu d'un ton et d'un regard de colère, que des plus beaux discours. Il est possible que la querelle entre le précepteur chrétien et l'homme de paix se fût prolongée davantage, pour l'amusement de la compagnie, si leur attention et surtout celle de Touchwood n'eût été détournée de ce sujet de discussion par l'arrivée de lord Etherington et de Mowbray.
Les sourires, les grâces, les manières les plus insinuantes formaient à l'ordinaire le cortège du comte; mais, contre son usage , qui était, après avoir débité quelques complimens à toute la compagnie en général, de s'attacher particulièrement à lady Binks , il évita, en cette occasion, le côté de la salle où s'était placée cette belle mais sombre idole. On le vit s'atteler exclusivement au char de lady Pénélope Penfeather , endurant, sans montrer la moindre impatience, l'étrange variété du bavardage affecté que les talens naturels et acquis de cette dame la mettaient en état de débiter avec une profusion sans égale.
Un honnête païen, un des héros de Plutarque, si je ne me trompe, rêva une nuit que Proserpine, qu'il avait long-temps adorée, lui était, apparue pendant son sommeil, le visage animé par le courroux et l'indignation, et l'avait menacé de sa vengeance , parce que, avec l'inconstance naturelle aux polythéistes , il avait négligé ses autels pour porter son encens à ceux d'une divinité plus à la mode. Mais cette déesse des infernales régions ellemême n'aurait pu donner à ses traits un air plus hautain et plus mécontent que celui de lady Binks. On lavit jeter de temps en temps un regard sur lord Etherington , comme pour l'avertir du risque qu'il courait en se départant de l'allégeance à laquelle il avaitété fidèlejusqu'alors, etqu'il semblait en ce moment transporter à une autre, sans
qu'elle pût y attribuer d'autre motif que celui de lui faire une insulte publique.
Mais, quelques dangers que semblassent lui prédire des regards si menaçans , lord Etherington sentait en ce moment combien il était important d'obtenir les bonnes grâces de lady Pénélope, pour l'engager à garder le silence sur les aveux qu'elle avait entendus le matin près du lit de la femme repentante , ce qui lui paraissait plus pressant que d'apaiser le courroux de lady Binks. Le premier de ces deux objets était d'une nécessité urgente; le second, s'il s'en souciait véritablement, pouvait être obtenu un peu plus tard. Il aurait pu les concilier tous deux si ces dames avaient continué à vivre ensemble sur un terrain neutre ; mais leur inimitié , long-temps cachée, avait pris une nouvelle amertume, maintenant qu'il était vraisemblable que la fin de la saison des eaux allait les séparer , et probablement pour toujours. Lady Pénélope n'avait donc plus aucun motif pour accorder quelques égards à lady Binks, et il n'en restait pas davantage à lady Binks pour désirer d'en obtenir de lady Pénélope. Le luxe et la fortune de l'une ne devaient plus ajouter un nouvel éclat au cortège de l'autre , et la perte de la société de la savante ridicule n'inspirait pas à la jeune coquette le moindre regret.
Il en résulte donc que ni l'une ni l'autre ne cherchait à déguiser plus long-temps le mépris et l'animosité qu'elles avaient quelquefois dissimulés jusqu'à cette époque décisive. Prendre parti pour l'une, c'était se mettre en guerre ouverte avec l'autre. Si lady Binks avait quelque motif particulier pour être courroucée de la défection du comte, nous n'en avons jamais eu une connaissance certaine ; mais on assurait qu'il y avait eu entre eux une explication très-vive , relativement au bruit qui courait que les visites que lord Etherington rendait au château des Shaws avaient un mariage pour objet.
L'esprit d'une femme, dit-on, trouve toujours facile-
DE SAINT-KONAN. 513
ment le plus sur moyen de se venger d'une insulte réelle ou supposée. Après avoir mordu ses jolies lèvres , et avoir réfléchi quelques instans à la manière la plus prompte d'exercer sa vengeance sur le comte, elle vit le jeune Mowbray deSaint-Ronan que le destin amenait près d'elle. Elle leva les yeux sur lui , et s'efforça de fixer son attention par un signe de tète accompagné d'un gracieux sourire; et, s'il eût été dans son humeur ordinaire, ce moyen eût infailliblement réussi, et l'eût enchaîné sur-le-champ à son côté. Ne recevant pour toute réponse qu'une inclination de tète faite d'un air distrait, elle le regarda plus attentivement , et à son air égaré , à sa démarche incertaine , aux couleurs changeantes de son teint , elle crut d'abord qu'il avait fait de trop copieuses libations en l'honneur de Bacchus. Cependant ses yeux annonçaient moins l'ivresse que le trouble et le désespoir, et il avait l'air d'un homme livré à des réflexions si profondes et si pénibles , qu'elles lui ôtaient la faculté de voir ce qui se passait autour de lui.
— Conime M. Mowbray a l'air inquiet et agité! dit-elle à demi-voix, mais assez haut pour que ses voisins pussent l'entendre. J'espère qu'il n'a pas entendu ce que lady Pénélope vient de dire de sa famille.
— A moins que vous ne preniez le soin de l'en instruire, milady , dit M. Touchwood , qui avait interrompu sa conversation avec le capitaine Mac Turk lorsque Mowbray était entré , je crois qu'il n'est guère probable qu'il l'apprenne d'aucun autre.
— De quoi s'agit-il? dit brusquement Mowbray en s'a dressant à Ghatterly et à Winterblossom. Mais le premier évita de faire une réponse directe, en protestant qu'il avait été distrait, et n'avait pas bien entendu la conversation des dames ; le second se tira d'affaire avec sa politesse tranquille et prudente.
— Je n'ai réellement pas fait attention à ce qui se passait, répondit-il ; j'étais en traité avec mistress Jones pour
en obtenir un morceau de sucre additionnel pour mon café. C'était une négociation diplomatique si difficile, ajouta-t-il en baissant la voix, que je crois que Sa Seigneurie calcule les produits des Indes occidentales par grains et par scrupules.
Si ce sarcasme avait pour but d'obtenir de Mowbray un sourire , il fut inutile : Mowbray s'avança avec plus de raideur que jamais dans ses manières, qui avaient toujours un certain degré d'affectation , et il dit à lady Binks :
— Puis-je demander à Votre Seigneurie en quoi ma famille a eu l'honneur d'occuper l'attention de la compagnie?
— Je ne faisais qu'écouter, M. Mowbray , répondit lady Binks, qui jouissait évidemment du courroux et de l'indignation qu'elle voyait briller dans ses traits ; n'étant pas reine de cette soirée , je ne suis pas disposée à être responsable de la tournure que peut prendre la conversation.
Mowbray n'était pas en humeur de souffrir la plaisanterie ; mais ne voulant pas se donner en spectacle en faisant de nouvelles questions devant une compagnie si nombreuse , il tourna sur ses talons, lança un regard irrité sur lady Pénélope, qui était alors en conversation trèsanimée avec le comte d'Etherington, fit deux ou trois pas pour avancer vers eux , et s'arrêtant tout à coup , il fit un demi-tour à gauche , et sortit de l'appartement.
Quelques minutes après , et tandis que tous ceux qui composaient la compagnie étaient encore occupés à se faire , avec un air d'intelligence satirique , des signes de tête et des clignemens d'yeux, un garçon de l'auberge glissa un morceau de papier dans la main de mistress Jones, qui n'y eut pas plus tôt jeté les yeux qu'elle parut se disposer à sortir du salon.
— Jones! Jones! s'écria lady Pénélope avec un air de surprise et de mécontentement.
— C'est seulement la clef de la boîte à thé dont on abe-
soin, milady, répondit la soubrette; je reviens dans un instant.
— Jones ! s'écria encore sa maîtresse , il y a assez de... Elle allait dire de thé; mais lord Etherington était si près d'elle, qu'elle rougit et n'osa achever sa phrase. Mais elle se flatta que mistress Jones aurait assez d'intelligence pour la comprendre, et assez de bon sens pour ne pas trouver la clef qu'on lui faisait demander.
Cependant Jones passa dans une espèce d'appartement de femme de charge , dont elle remplissait l'office pour cette soirée, afin d'être plus à portée de servir tout ce dont on pourrait avoir besoin dans la salle d'assemblée. Elle y trouva M. Mowbray de Saint-Ronan, et elle l'aborda par une exclamation.
— Là! M. Mowbray; cela est-il bien à vous? Vous voulez donc me faire perdre ma place? Je suis sûre que vous me la ferez perdre. Que pouvez-vous avoir de si pressé à me dire pour ne pouvoir pas attendre une heure?
— Je veux savoir, Jones, répondit Mowbray d'un ton peut-être tout autre que la femme de chambre ne s'y attendait, ce que votre maîtresse disait tout à l'heure de ma famille.
— Là ! Et ce n'est que cela? Que voulez-vous qu'elle ait dit? des sottises. Qui s'inquiète de ce qu'elle dit? A coup sûr, ce n'est pas moi.
— Mais, ma chère Jones, j'insiste pour le savoir; il faut que je le sache : je le saurai.
— Là! M. Mowbray ; pourquoi voulez-vous me faire commettre une indiscrétion? Vrai comme j'existe, j'entends venir quelqu'un. Si l'on vous trouvait ici tête à tête avec moi... Oui vraiment, on vient; je ne badine pas.
— Vienne le diable , si bon lui semble , Jones! mais je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez appris ce que je veux savoir.
— Vous m'effrayez , monsieur. Toute la compagnie l'a entendu aussi bien que moi. C'était relativement à miss
Mowbray. Et milady disait qu'elle ne la verrait guère à l'avenir, parce qu'elle était... qu'elle était...
— Que ma sœur était! quoi? s'écria vivement Mowbray en la saisissant par le bras.
— Là! M. Mowbray; comme vous me rudoyez! Ce n'est pas moi qui ai parlé ainsi , c'est lady Pénélope.
— Et qu'a osé dire de Clara Mowbray cette vieille extravagante, cette langue de vipère? Répondez! Dites-moi la vérité, ou je vous en ferai repentir.
— Lâchez-moi , monsieur! lâchez-moi, pour l'amour du ciel! Bien certainement je n'ai aucun mal à dire de miss Mowbray. C'est milady qui a parlé comme pour faire entendre que miss Clara n'était pas tout ce qu'elle devrait être. Ah ! mon Dieu ! je suis sûre qu'il y a quelqu'un qui écoute à la porte !
Se dégageant alors par une secousse soudaine , elle se précipita hors de l'appartement, et retourna dans le salon.
Mowbray resta comme pétrifié de ce qu'il venait d'entendre, ne sachant quel pouvait être le motif d'une calomnie si atroce, ni ce qu'il devait faire pour mettre fin à des bruits si scandaleux. Pour augmenter sa confusion, il ne tarda pas à se convaincre que mistress Jones ne s'était pas trompée en disant qu'on les écoutait, car, en sortant de l'appartement, il trouva M. Touchwoodà la porte.
-*— Que faites-vous ici , monsieur? lui demanda Mowbray d'un ton courroucé.
— Ho! ho ! lui répondit le nabab; et si nous en venons là, qu'y êtes-vous venu faire vous-même, jeune homme? Sur ma foi , j'ai vu que lady Pénélope tremblait qu'on ne fit un grand dégât de son thé, et je suis venu ici pour recommander l'économie à mistress Jones, afin d'épargner à Sa Seigneurie la peine d'y venir en personne, ce qui aurait pu être une interruption plus désagréable que celle que j'ai causée moi-même, M. Mowbray.
— Fadaises! monsieur. Il faisait une chaleur si infer-
nale dans le salon , que j'étais venu m'asseoir ici un moment pour respirer, et je ne faisais que d'y entrer quand cette jeune fille est arrivée.
— Et vous vous disposez à en sortir quand un vieillard y arrive. Croyez-moi, monsieur, je suis votre ami plus que vous ne vous l'imaginez.
— Tout cela est fort bien , monsieur. Je n'ai besoin de rien que vous puissiez me donner.
— Vous vous trompez , car je puis vous donner ce dont la plupart des jeunes gens ont grand besoin , de l'argent et des conseils.
— Gardez tout cela jusqu'à ce qu'on vous le demande, monsieur.
— Ma foi, c'est ce que je ferais, M. Mowbray, si je ne m'étais pris d'une sorte de fantaisie pour votre famille , qui, dit-on, depuis deux générations, pour ne pas dire depuis trois, aurait eu grand besoin de bons avis et d'argent comptant.
— Monsieur, dit Mowbray irrité, vous êtes trop vieux pour jouer le rôle de bouffon ou pour qu'on puisse vous payer comme vous le mériteriez.
— Comme un singe, c'est-à-dire avec plus de coups que de shillings ! fort bien ! Du moins je ne suis pas assez jeune pour me faire une querelle avec déjeunes fanfarons. Au surplus, M. Mowbray, je vous convaincrai que je connais vos affaires mieux que vous ne le supposez.
— Cela peut être ; mais vous m'obligerez en vous occupant des vôtres*
— Probablement. Mais en attendant, ce que vous avez perdu ce soir avec lord Etherington n'est pas une bagatelle ; et ce n'est pas un secret.
— M. Touchwood , je désire savoir où vous avez obtenu cette information.
— Cela est moins important que de savoir si elle est vraie ou fausse, M. Mowbray.
: — Mais cela est très-important pour moi , monsieur. En
un mot, est-ce de lord Etherington que vous l'avez appris ? Répondez-moi à cette seule question, et je saurai alors ce que je dois penser de cette affaire.
— Sur mon honneur! je ne l'ai appris de lord Etherington ni directement, ni indirectement. Je vous fais cette réponse pour vous donner toute satisfaction , et j'espère qu'à votre tour vous allez m'écouter avec patience.
— Pardon , monsieur ; encore une question. J'ai appris qu'on tenait des propos peu convenables relativement à ma sœur, à l'instant où je suis entré dans le salon. Ce fait est-il vrai?
— Hem! hem! hem! dit ïouchwood en hésitant. Je suis fâché que vos oreilles vous aient si bien servi. Quelqu'un a parlé un peu légèrement, mais j'ose dire que tout peut s'expliquer. Et maintenant, M. Mowbray, permettez-moi de vous parler une minute sérieusement.
— Et maintenant, M. Touchwood , nous n'avons plus rien à nous dire. Je vous souhaite le bonsoir.
Et à ces mots il partit brusquement, en dépit des efforts que fit le vieillard pour le retenir. Il courut à l'écurie , demanda son cheval , qui était sellé et bridé, comme il en avait donné l'ordre en arrivant; mais la minute qu'il fallut pour le conduire à la porte parut un siècle à son impatience, et cette impatience s'accrut encore en entendant la voix de ïouchwood qui l'avait poursuivi, d'un ton tantôt suppliant , tantôt grondeur :
— Deux mots seulement, M. Mowbray! M. Mowbray, vous vous repentirez de cette conduite! Fait-il un temps à vous mettre en course, M. Mowbray? Morbleu, monsieur, ne pouvez-vous avoir deux minutes de patience?
Il n'obtint du laird d'autre réponse que des malédictions proférées à voix basse, mais parties du fond du cœur; et, le cheval arrivant enfin, Mowbray sauta sur sa selle sans écouter le vieux nabab. Le pauvre animal porta la peine d'un délai qu'on ne pouvait lui reprocher ; car son cavalier lui déchira tellement les flancs de ses éperons, en le
dirigeant vers le chemin le plus mauvais, que le noble coursier regimba, rua, caracola, et partit au grand galop avec la vitesse d'un cerf.
Les chevaux ont une sorte d'instinct qui leur fait connaître l'humeur de celui qui les monte, et ils sont fougueux et emportés, ou doux et tranquilles, comme pour se mettre en unisson avec leur cavalier. Celui de Mowbray semblait éprouver en ce moment la fermentation intérieure dont son maître était agité, quoiqu'il ne fût plus excité par l'éperon. Le palefrenier resta à écouter le bruit que faisaient les pieds du cheval en galopant, jusqu'à ce qu'on eût cessé de l'entendre, et cet intervalle ne fut pas long.
— Si Saint-Ronan arrive ce soir chez lui sans s'être rompu le cou, murmura-t-il alors , il faut que le diable veille sur lui.
— Vit-on jamais pareille chose! s'écria le voyageur. Le voilà qui court comme un Arabe bédouin! Mais dans le désert on ne rencontre ni pierres , ni arbres , ni fossés. Allons^ il faut que je mette la main à l'œuvre sur-le-champ, ou l'affaire ira si mal que je ne pourrai moi-même l'amener à bien. Holà , hé! une chaise de poste et les meilleurs chevaux de l'écurie pour me conduire au château des Shaws.
— Au château des Shaws, monsieur! répéta le palefrenier avec un air de surprise.
— Oui, au château des Shaws. N'en connaissez-vous pas le chemin?
— Ma foi , monsieur, excepté le jour du grand bal, il y a si long-temps que nous n'y avons conduit personne, que nous aurions bien pu l'oublier. Mais du train dont il va, je crois que le laird de Saint-Ronan y est déjà.
— Que vous importe? il a pris l'avance pour faire préparer le souper. Allons, vite, vite, des chevaux.
— A l'instant même, monsieur.
Et sur-le-champ il appela un postillon.