EXPLICATION
Post equitem sedet atra cura. — « C'est vainement qu'une fuite rapide «Lui fait franchir les vallons, les torrens , «Il semble en vain lutter avec les vents;
« Ce compagnon pâle et livide , < Le souci monte en croupe et galope avec lui. » Hor.ACE.
Il fut heureux ce soir pour Mowbray qu'il se fut toujours piqué d'avoir les meilleurs chevaux du pays, et que celui qu'il montait alors eût le pied aussi sûr et un instinct aussi admirable qu'il avait de feu et de docilité; car ceux qui remarquèrent le lendemain les traces que les pieds du noble coursier avaient laissées sur le sentier presque impraticable que son maître lui avait fait prendre , virent aisément que plusieurs fois le chevalet le cavalier s'étaient trouvés bien près de leur perte. Dans un endroit , la grosse branche d'un vieux chêne couronné et rabougri semblait avoir opposé à la carrière de Mowbray un obstacle qui aurait pu lui être fatal. Sa tête avait frappé contre cette branche ; le coup avait été amorti par un chapeau à forme haute; mais le choc fut assez violent pour la briser, et heureusement elle était pourrie et desséchée. Cependant chacun fut étonné que le coup que Mowbray avait reçu ne l'eût pas blessé. Quant à lui , il ne s'était pas aperçu de cet accident.
Sachant à peine qu'il avait couru avec une rapidité extraordinaire , plus vite que s'il eût suivi ses chiens à la chasse, Mowbray descendit à la porte de son écurie , et jeta la bride à un domestique. Celui-ci leva les mains au
ciel en voyant dans quel état se trouvait le cheval favori de son maître ; mais , en concluant que le vin avait porté à la tète du laird, il s'abstint prudemment de faire aucune observation.
A peine le malheureux Mowbray cessa-t-il d'éprouver ce mouvement rapide par lequel il semblait vouloir anéantir le temps et l'espace pour arriver à l'endroit qu'il désirait atteindre, qu'il aurait donné le monde entier pour que des mers et des déserts le séparassent du château de ses ancêtres, et de cette sœur avec laquelle il était sur le point d'avoir une entrevue décisive.
— Mais le lieu et le moment sont arrivés , pensa-t-il en se mordant les lèvres de dépit ; et quel que puisse en être le résultat, il faut enfin que toute incertitude cesse.
Il entra dans le château , et prit une lumière des mains d'un vieux domestique qui, entendant le bruit des pas du cheval dans la cour, était venu ouvrir la porte.
— Ma sœur est-elle dans son salon ? demanda-t-il d'une voix si tremblante et si agitée , que le vieillard ne répondit à cette question que par une autre.
— J'espère que Son Honneur se porte bien?
— Très-bien , Patrick, parfaitement bien ; jamais je ne me suis mieux porté , répondit Mowbray au vieillard , comme pour l'empêcher d'examiner si sa physionomie ne démentait pas ses paroles ; et il monta à l'appartement de sa sœur. Le bruit de ses pas dans le corridor tira Clara d'une rêverie peut-être mélancolique , et elle eut le temps d'arranger sa lampe et d'attiser son feu avant qu'il arrivât, tant il marchait lentement. Enfin il entra dans le petit salon.
— Vous êtes bien aimable, mon frère, lui dit-elle, d'être revenu de si bonne heure ; et , pour votre récompense , je vous apprendrai une bonne nouvelle. On a retrouvé Trimmer ; il avait forcé un lièvre à la course en le poursuivant jusqu'à Drumlifort. Un berger l'avait enfermé dans une étable en attendant qu'on le réclamât.
— Je voudrais de tout mon cœur qu'il l'eût pendu, dit Mowbray.
— Pendu ! pendu Trimmer : votre chien favori , le mieux dressé de tout le pays ! ce matin , vous étiez tellement courroucé de sa perle que vous aviez l'air de vouloir battre tout le monde.
— Plus j'ai d'affection pour quelque créature que ce soit, plus j'ai de raison pour désirer qu'elle soit morte en repos. Il n'y a plus de bonheur ni pour moi ni pour rien de ce que j'aime.
— Vous ne m'effraierez pas par de telles expressions , John, dît Clara toute tremblante, quoiqu'elle s'efforçât de cacher son inquiétude ; vous m'y avez trop bien habituée. Lorsque souvent
La triste pauvreté se montre en perspective,
On la voit sans trembler, lorsqu'enfin elle arrive.
C'est ce que je puis dire avec le brave Ro.bert Burns.
— Au diable Burns et ses rapsodies ! s'écria Mowbray avec l'impatience d'un homme déterminé à se mettre en colère contre tout le monde , excepté contre soi-même , quoiqu'il fût la véritable source de tout le mal.
■ — Et pourquoi donner au diable le pauvre Burns? dit Clara d'un ton calme. Ce n'est pas sa faute si vous avez perdu au jeu ce soir; car je suppose que c'est ce qui vous donne de l'humeur.
— N'y a-t-il pas de quoi perdre l'esprit, dit Mowbray levant les épaules, en l'entendant citer les fadaises d'un paysan à souliers ferrés ', quand on lui parle de la chute d'une ancienne maison ! Votre valet de charrue, devenant d'un degré plus pauvre qu'il n'était né pour l'être , en serait quitte pour se priver de la bière à laquelle il est accoutumé ou pour se passer de dîner ; ses camarades s'écrieraient : — Le pauvre diable ! et ils tireraient de leur garde-manger de quoi lui donner à boire et à manger jus-
(i) Burns était né dans la classe dos paysans écossais. — Tr.
qu'à ce qu'il pût remplir le sien. Mais le pauvre gentilhomme, l'homme de rang dégradé, l'homme de bonne famille renversé , l'homme puissant désarmé et humilié ; voilà celui qu'il faut plaindre. Il ne s'agit pas seulement pour lui de perdre un dîner; il perd son honneur, son crédit, sa réputation , son nom même.
— Vous déclamez ainsi pour m'épouvanter, John; mais je suis faite à vos manières ; et d'ailleurs j'ai pris mon parti sur tout ce qui peut arriver. Je vous dirai plus, je suis restée si long-temps sur le faîte chancelant de la mode et du rang, si l'on peut nommer ainsi notre situation dans le monde, que la tête me tourne. J'éprouve cet étrange désir de m'en précipiter, qu'on dit que le démon met dans l'esprit de certaines personnes quand elles sont sur le haut dune tour. Du moins je voudrais que le saut fût fait.
— Soyez donc satisfaite , si cela peut vous donner de la satisfaction. Nous avons fait le saut; nous sommes devenus ce qu'on a coutume d'appeler en Ecosse de nobles mendians, des êtres auxquels des cousins aux second, troisième, quatrième et cinquième degrés peuvent, si bon leur semble , accorder une place au bas bout de leur table , ou dans leur voiture à côté de la femme de chambre, si nous pouvons supporter d'aller en carrosse le dos tourné du côté des chevaux.
— Ils peuvent donner cette place à ceux qui voudront l'accepter, John. Quant à moi, je suis déterminée à ne manger que le pain que j'achèterai. Il y a vingt choses que je suis en état de faire , et l'une ou l'autre me vaudra le peu d'argent dont j'aurai besoin. J'ai essayé pendant plusieurs mois, John, de calculer combien peu il me faudrait pour vivre , et vous ririez si je vous en montrais le total.
— Il y a une grande différence , Clara, entre un essai fait par plaisanterie et une véritable pauvreté : l'un est une mascarade que nous pouvons terminer quand nous
en sommes las ; Vautre est un malheur qui nous accompagne toute la vie.
— Il me semble , mon frère, qu'au lieu de tourner en ridicule mes bonnes résolutions, vous feriez mieux de me donner l'exemple de les mettre à exécution.
— Et que voulez-vous donc que je fasse ? s'écria Mowbray avec véhémence; voudriez-vous que je devinsse postillon, coureur ou piqueur ? Mon éducation, de la manière dont j'en ai profité , ne m'a pas rendu propre h autre chose. En ce cas, j'ose dire que quelques-unes de mes anciennes connaissances me donneraient de temps en temps une couronne pour boire.
— Ce n'est pas ainsi , mon frère , que des hommes de bon sens pensent à des infortunes sérieuses, ni qu'ils en parlent. Mais je ne crois pas que vous me parliez aussi sérieusement que vous voudriez me le faire croire.
— Mettez les choses au pire, et vous arriverez à peine à la vérité. Vous n'avez pas une guinée, point d'asile, point d'amis. Encore un jour, et il est possible que vous n'ayez pas de frère.
— Mon cher John , ou le vin vous a porté au cerveau , ou vous vous êtes troublé l'imagination en revenant trop grand train.
— On ne peut trop se presser d'apporter de telles nouvelles , dit Mowbray avec amertume , surtout à une jeune personne qui les reçoit si bien. Je présume maintenant que je ne ferai pas grande impression sur votre esprit en vous disant qu'il dépend de vous d'empêcher la ruine de notre famille.
— En consommant la mienne , je suppose, mon frère ! Je vous disais que vous ne pouviez me faire trembler, mais vous en avez trouvé le moyen.
— Quoi ! vous imaginez-vous que je vais encore vous presser d'accepter les propositions de lord Etherington? Cela aurait pu nous sauver, c'est la vérité , mais le jour de grâce est passé.
— Je m'en réjouis de toute mon ame, mon frère. Puisse ce jour emporter avec lui notre seul sujet de dissension ! Je croyais que c'était là que toutes vos circonlocutions aboutiraient, et que vous ne cherchiez à me convaincre de la réalité de la tempête , que pour me réconcilier avec le port que vous m'offrez.
— Je crois que vous êtes folle tout de bon ! s'écria Mowbray. Est-il possible que vous soyez assez absurde pour vous réjouir de ce qu'il ne vous reste aucun moyen pour nous sauver, vous et moi , de la ruine , du besoin , de la honte !
— De la honte, mon frère ! j'espère qu'il n'y a pas de honte dans une pauvreté honnête.
— Cela dépend de la manière dont on a usé de la prospérité, Clara ; mais il faut que j'en vienne au fait. On fait courir d'étranges bruits là-bas. De par le ciel ! il y a de quoi troubler les cendres des morts ! Je n'oserais m'expliquer davantage , car j'aurais peur de voir entrer ici notre pauvre mère. Pouvez-vous deviner ce dont il est question, Clara?
Ce ne fut qu'après avoir fait plusieurs efforts inutiles sur elle-même que Clara réussit enfin à articuler, d'une voix tremblante, le monosyllabe — non.
— De par le ciel ! je suis honteux et presque effrayé d'avoir à vous expliquer ce dont il est question. Ditesmoi, Clara, quel motif vous fait si obstinément refuser toute proposition de mariage? Vous sentez-vous indigne de devenir l'épouse d'un homme honnête ? Répondez. De mauvaises langues flétrissent votre réputation. Parlez, vous dis-je; donnez-moi le droit de faire rentrer les calomnies dans la gorge de ceux qui les ont inventées ; et demain, quand je les reverrai, je saurai comment traiter ceux qui osent tenir des propos contre vous. La fortune de notre maison est ruinée, mais il faudra qu'on respecte son honneur. Parlez! parlez donc! Pourquoi gardez-vous le silence.
— Restez chez vous, mon frère, répondit Clara tristement; restez chez vous , si vous avez quelque égard pour l'honneur de votre maison ; le malheur ne peut se réparer par le meurtre. Restez chez vous , et laissez le monde parler de moi comme il le voudra. On ne peut en dire plus de mal que je ne le mérite.
Les passions de Mowbray, en tout temps indomptables, étaient alors irritées par le vin , par sa course rapide , et par l'espèce de délire qui suit une perte au jeu. Il grinça des dents, serra les poings , fixa les yeux à terre comme un homme qui forme quelque résolution horrible, et murmura d'une voix presque inintelligible : — Ce serait une charité de la tuer !
— Ho ! non , non , non ! s'écria sa sœur épouvantée en se jetant à ses pieds ; ne me tuez pas, mon frère ! J'ai désiré la mort, je l'ai appelée , je l'ai implorée ; mais il est affreux de penser qu'elle est si proche ! Que ma mort ne soit pas sanglante, mon frère ! que je ne la reçoive pas de votre main !
Elle lui embrassait les genoux en s'exprimant ainsi, et son accent, ses regards, exprimaient la plus vive terreur. La solitude du château , l'heure avancée , les passions violentes et exaspérées de Mowbray , le désespoir que lui inspirait sa ruine , qu'il avait cherchée lui-même , tout concourait à rendre probable que quelque acte de fureur terminerait cette étrange entrevue.
Mowbray croisa les bras, les poings toujours fermés, les yeux toujours baissés vers la terre, tandis que sa sœur, lui serrant les genoux, implorait sa compassion et lui demandait la vie.
— Folle, s'éeria-t-il enfin, ne me touche pas! Qui songe à t'ôter ta misérable vie? Qui s'inquiète que tu vives ou que tu meures ? Yis, si tu le peux, pour être méprisée et détestée par chacun comme par ton frère !
11 la prit par l'épaule, et la repoussa d'une main. En se relevant , elle s'avança de nouveau vers lui, et voulut
lui jeter ses bras autour du cou ; il la repoussa ou la frappa peut-être avec tant de violence, qu'elle serait tombée par terre si une chaise ne se fût trouvée fort à propos derrière elle pour la recevoir dans sa chute. Mowbray la regarda avec un air de férocité, mit la main dans sa poche , courut à la fenêtre , l'ouvrit avec violence , et y avança la tête pour respirer au grand air, autant qu'il était possible de le faire sans tomber. Cependant Clara épouvantée , mais en qui la terreur était encore moins forte que la douleur que lui faisait éprouver l'inhumanité de son frère , continuait à s'écrier :
— O mon frère ! dites que vous n'en aviez point l'intention ! dites que vous ne vouliez pas me frapper ! Quelque affreuse sentence que je puisse avoir mérité d'entendre, ne vous en rendez pas l'exécuteur! Ce serait trop de cruauté , ce serait agir contre la nature. Nous ne sommes que nous deux dans ce monde !
Il ne lui répondit pas ; et , comme elle vit qu'il restait penché à la fenêtre , qui était au second étage du château , et qui donnait sur la cour, un nouveau sujet de terreur vint se joindre à ses craintes personnelles. Les mains levées au ciel, et les yeux baignés de larmes, elle s'approcha doucement de son frère irrité, et saisit les basques de son habit qu'elle serra avec force, comme pour le protéger contre les suites d'un désespoir qui la menaçait quelques instans auparavant, et qui semblait alors se diriger contre lui-même.
Mowbray s'aperçut que sa sœur le tenait par l'habit , et se retournant aussitôt, il lui demanda avec un ton de sévérité ce qu'elle lui voulait.
— Rien , dit-elle d'un air timide ; mais que cherchezvous donc à voir dans la cour ?
. — Le démon ! lui répondit-il avec violence. Et s'approchant d'elle, il lui prit la main et lui dit d'un ton plus doux : — Sur mon ame ! Clara , il faut que les histoires qu'on en raconte soient vraies. Il était à. mon côté tout à
l'heure. C'était lui qui me poussait à vous assassiner. Quel autre que lui m'aurait fait penser au couteau dont je me sers à la chasse ? Oui , de par Dieu ! et que je tiens encore en ce moment ! 11 me semblait que je voyais le démon s'envoler par-dessus ce bois, ce rocher, ce lac, sur lesquels ses ailes de dragon répandaient une lumière rougeâtre. Sur mon ame ! je ne puis croire que ce soit un effet de mon imagination. Je ne puis m'empêcher de penser que j'étais sous l'influence du malin esprit, que j'étais possédé ! Mais il est parti ; qu'il ne revienne plus ! Et toi, instrument de mal, va-t'en sur ses traces.
À ces mots, il tira de sa poche sa main droite qui y était toujours restée, et jeta le couteau avec violence dans la cour. Fermant ensuite la fenêtre d'un air tranquille, mais solennel, il reprit la main de Clara, et la conduisit vers le fauteuil qu'elle occupait ordinairement, et où elle ne put arriver que d'un pas chancelant.
— Clara , lui dit-il alors après un court intervalle de silence et de réflexion , le passé n'est plus en notre pouvoir, et il faut en parler sans passion, sans emportement. La fortune peut encore nous être favorable, si nous ne renonçons pas à la partie ; une tache n'est une tache que lorsqu'on l'aperçoit. Le déshonneur caché n'est pas un déshonneur sous un certain point de vue. M'écoutez-vous, malheureuse fille?
— Oui, mon frère ! oui certainement, mon frère I s'écria-t-elle à la hâte, craignant que le moindre délaine réveillât toute l'irritabilité de son caractère.
— Voici donc ce qu'il faut faire, continua-t-il ; il faut que vous épousiez cet Etherington. 11 n'y a pas moyen de l'éviter, Clara ; vous ne pouvez vous plaindre de ce que votre folie et votre faiblesse ont rendu inévitable.
— Mais , mon frère... dit Clara en tremblant.
— Silence ! je sais tout ce que vous pouvez dire. Vous ne l'aimez pas, me direz-vous. Je ne l'aime pas plus que vous. J'irai même plus loin , il ne vous aime pas. S'il vous
aimait, j'aurais peut-être quelques scrupules qui m'empêcheraient de vous donner à lui, d'après l'aveu que vous venez de me faire. Mais il faut que vous l'épousiez, Clara, soit par haine, soit par intérêt pour votre famille , soit pour quelque raison qu'il vous plaira» Je le répète, il faut que vous l'épousiez.
— Mon frère , mon cher frère ! un seul mot.
— Pas un seul pour refuser ! pas un seul pour faire des reproches ! Le temps est passé. Tant que je vous ai crue ce que je vous croyais encore ce matin, je pouvais vous conseiller, mais non vous contraindre ; mais à présent que je sais que vous avez flétri l'honneur de ma famille , j'ai le droit de prendre tous les moyens possibles pour cacher cette honte, et j'y parviendrai ; oui, quand je devrais vous vendre comme esclave.
— Vous me traitez avec bien pius de cruauté. Une esclave sur le marché peut être achetée par un bon maître. Vous ne me laissez pas cette chance ; vous voulez me livrera...
— Ne le craignez pas ! N'appréhendez rien de sa part , Clara; je sais quelles sont ses raisons pour vous épouser; et une fois redevenu votre frère, comme je le redeviendrai quand vous m'aurez obéi en ce point, il vaudrait mieux pour lui qu'il se déchirât lui-même de ses propres mains, que de vous manquer en la moindre chose. De par le ciel! je le déteste à un tel point, car il m'a joué de toutes les manières, que c'est une consolation pour moi de songer qu'il ne trouvera pas en vous la créature angélique que je croyais lui donner. Déchue comme vous l'êtes , vous êtes encore trop bonne pour lui.
En prononçant ces mots , Mowbray était revenu à un ton plus doux, à un ton presque affectueux. Clara, reprenant courage, ne put s'empêcher de lui dire, quoique bien bas :
— J'espère qu'il n'en sera rien. Je me flatte qu'il fera
quelque attention à son rang, à son honneur, avant de persister à les partager avec moi.
— Qu'il hésite, s'il l'ose ! Mais il n'oserait. Il sait qu'à l'instant où il retirerait sa parole, il signerait sa sentence de mort ou la mienne, et peut-être celle de tous deux. D'ailleurs ses vues sont d'une nature qui ne lui permettra pas d'y renoncer par une délicatesse scrupuleuse. Ainsi donc, Clara, n'admettez dans votre cœur aucune pensée qui puisse vous faire croire à la possibilité d'échapper à ce mariage. Il est enregistré dans le ciel. Jurez que vous n'hésiterez pas.
— Non ; je n'hésiterai pas, répondit-elle presque hors d'haleine, tant elle craignait de le voir retomber dans quelque accès de fureur semblable à celui dont elle l'avait vu agité quelques instans auparavant.
— Aucune objection , aucun murmure. Il faut qu'on se soumette à sa destinée. La vôtre est inévitable.
— Je me soumettrai à la mienne , dit Clara en tremblant. — Et moi, je vous épargnerai , quant à présent du moins ,
et peut-être pour toujours, toutes les questions sur la faute que vous venez d'avouer. Des bruits désavantageux relativement à votre conduite étaient arrivés jusqu'à mon oreille , même quand j'étais en Angleterre ; mais comment aurais-je pu les croire , en voyant la manière dont vous vous conduisiez sous mes yeux? Quoi qu'il en soit, je m'impose le silence sur cet objet, peut-être ne vous en reparlerai-je jamais , c'est-à-dire si vous vous abstenez de me contrarier, si vous ne faites rien pour éviter un destin que les circonstances rendent inévitable. — Il est tard, Clara ; allez vous mettre au lit : mais pensez à ce que je vous ai dit. C'est la nécessité qui l'exige, et non ma volonté.
Mowbray lui tendit la main , et elle lui donna la sienne en tremblant, et avec une sorte de terreur. Ce fut ainsi, et avec la même solennité lugubre que s'ils avaient suivi un convoi, qu'il conduisit sa sœur vers une galerie où
étaient suspendus de vieux portraits de famille, et au bout de laquelle était la chambre à coucher de Clara. La lune perçait en ce moment d'épais nuages qui menaçaient d'une tempête depuis long-temps. Un rayon vint éclairer les deux derniers descendans de cette ancienne famille, qui, se tenant par la main, auraient pu être pris pour les spectres de deux de leurs ancêtres parcourant en silence la salle où étaient placés leurs portraits. Qu'ils avaient été loin de prévoir une telle catastrophe pour leur maison! Mowbray et sa sœur eurent au même instant la même pensée, en jetant un regard rapide sur ces images que le temps n'avait guère respectées ; mais ni l'un ni l'autre n'osa élever la voix. En arrivant à la porte de la chambre de sa sœur, Mowbray laissa aller la main de Clara , et lui dit : — Clara, vous devez remercier Dieu ce soir; car il nous a préservés, vous, d'un grand danger, et moi, d'un crime horrible.
— Oui, oui, je le remercierai, dit Clara; et comme saisie d'une nouvelle terreur en l'entendant faire allusion à ce qui venait de se passer, elle souhaita à la hâte le bonsoir à son frère, et elle ne fut pas plus tôt entrée dans son appartement, qu'elle ferma la porte à double tour et tira les deux verrous.
— Je vous comprends, Clara, dit Mowbray entre ses dents, en l'entendant prendre ces précautions; mais quand vous creuseriez un terrier sous le Ben Nevis, vous n'échapperez pas à votre destinée. — Non, vous n'y échapperez pas , répéta-t-il en se promenant à pas lents dans cette galerie silencieuse, incertain s'il rentrerait dans le petit salon de sa sœur, ou s'il se retirerait dans sa chambre à coucher, quand son attention fut attirée par un bruit qui se fit entendre dans la cour.
La nuit n'était pas encore très-avancée ; mais il était si rare qu'un hôte se présentât au château des Shaws, que si Mowbray n'avait pas reconnu le bruit des roues d'une voiture, il aurait pensé à une attaque de brigands plutôt
qu'à la visite de quelque ami. Mais comme il ne pouvait douter qu'uno voiture et des chevaux ne fussent entrés dans la cour, il lui vint sur-le-champ à l'esprit que ce ne pouvait être que lord Ethcrington, qui venait, même à une pareille heure, lui parler des bruits injurieux qui couraient sur le compte de sa sœur, et peut-être lui annoncer qu'il avait renoncé à son projet de mariage.
Pressé de connaître la vérité, quelle qu'elle pût être, et de mettre fin à son incertitude, il rentra dans l'appartement qu'il venait de quitter, et où la lampe était encore allumée; et, mettant la tête à une fenêtre, il appela Patrick, qu'il entendit parler au postillon, et lui ordonna de faire monter dans le salon de sa sœur la personne qui arrivait. Il ne tarda pas à l'entendre s'approcher. Ce n'était pointlepas vif et léger du jeune comte; c'était une marche lourde et mesurée. 11 ouvrit lui-même la porte, et reconnut, non les traits agréables et réguliers de lord Ethcrington, mais la rotondité bien nourrie de Peregrine Touchwood.