‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 37 sur 40 · UN PARENT · texte numérisé non relu

UN PARENT

Il réclame ses droits; sr-s droits sont écoulés, ; — C'est un parent. »

Golmsmith. Le Village abandonné.

Tressaillant à la vue de l'apparition aussi inattendue que peu souhaitée qui s'était présentée à lui, ainsi que nous l'avons dit à la fin du chapitre précédent, Mowbray éprouva pourtant en même temps une sorte de soulagement en voyant que son entrevue avec lord Etherington,

entrevue qui devait être pénible pour lui, quoique décisive, était différée au moins pour quelques heures. Ce fut donc avec un mélange d'humeur apparente et de satisfaction intérieure , qu'il demanda ce qui lui procurait l'honneur de recevoir la visite de M. Touchwood à une heure semblable.

— La nécessité, qui ferait trotter une vieille femme \ répondit le nabab. Ce n'est point par goût que je voyage la nuit, vous pouvez en être bien certain. Sur mon ame! M. Mowbray, j'aurais mieux aimé gravir le Saint-Gothard que d'être cahoté ce soir dans une maudite chaise qui ne vaut pas une brouette , sur une détestable route où l'on ne trouve que trous et ornières. Mais je crois qu'il faut que je donne à votre sommelier la peine de m 'apporter quelque chose pour me rafraîchir le gosier. Je suis altéré comme un porteur de charbon qui travaille à tant le sac. Vous avez du porter, je suppose, ou de la bonne aie d'Ecosse.

En maudissant tout bas la hardiesse de son hôte , Mowbray ordonna à un domestique d'apporter de l'eau et du vin, et Touchwood s'en étant versé un verre, le vida tout d'un trait.

— Ma maison est peu nombreuse , dit Mowbray ; je suis rarement chez moi, et quand j'y suis, il est encore plus rare que j'y reçoive du monde. Je suis fâché de n'avoir pas de porter, si vous le préférez.

— Si je le préfère ! s'écria le voyageur en se versant, un verre d'eau et de vin , et en y ajoutant quelques morceaux de sucre, pour prévenir, comme il le dit, l'enrouement que l'air delà nuitpourrait lui occasioner; oui, sans doute, je le préfère ; il n'y a que les Français et les dandys qui ne le préfèrent pas. Soit dit sans vous offenser, M. Mowbray, vous devriez charger Mcux * de vous envoyer un tonneau de cette bière nommée broivn stoul, qui est préparée tout

(r) Proverbe anglais. — El».

(2) Brasseur de Londres. — Tr.

exprès pour être envoyée dans les colonies. On la garde aussi long-temps qu'on le veut, et elle résiste à tous les climats. J'en ai bu dans des endroits où elle devait revenir à une guinée la bouteille , en y comprenant l'intérêt de l'argent.

— Quand j'attendrai l'honneur d'une visite de M. Touchwood, répondit Mowbray, je tâcherai d'être mieux approvisionné. Pour aujourd'hui, votre arrivée ne m'avait pas été annoncée, et je serais charmé de savoir si elle a quelque objet particulier.

— C'est ce que j'appelle en venir au fait, dit M. Touchwood en allongeant ses grosses jambes couvertes de guêtres de drap, de manière à appuyer ses talons sur le garde-feu. Sur ma vie ! dans cette saison de l'année le feu est la plus belle fleur d'un jardin. Je prendrai la liberté d'y jeter un morceau de bois. N'est-ce pas une chose bien étrange , soit dit en passant, M. Mowbray, qu'on ne voie jamais un fagot en Ecosse? Vous ne manquez pas ici de menu bois, et je suis surpris que vous ne fassiez pas venir des comtés du centre de l'Angleterre quelques bûcherons pour apprendre à vos paysans comment on fait un fagot.

— Avez-vous entrepris un voyage au château des Shaws, M. Touchwood , dit Mowbray d'un ton un peu caustique , pour m'y instruire sur l'art de faire des fagots ?

— Pas tout-à-fait, répondit Touchwood sans se déconcerter, pas tout-à-fait; mais en toute chose il y a la bonne et la mauvaise route , et un mot dit en passant sur un sujet utile doit toujours être écouté avec plaisir. Quant à l'affaire immédiate et plus pressante qui m'amène ici , je puis vous assurer qu'elle est d'une nature assez urgente , puisqu'elle m'a conduit dans une maison où je suis très-surpris de me trouver.

— Monsieur, dit Mowbray avec gravité, en voyant que son hôte faisait une pause, la surprise est réciproque, et il me semble qu'il est temps que vous vous expliquiez.

— Hé bien , je vous demanderai d'abord si vous n'avez

jamais entendu parler d'un vieillard nommé Scrogie, qui se mit dans ce qu'il appelait sa tète, le pauvre homme, qu'il devait rougir du nom qu'il portait, quoique ce nom appartînt à bien des gens honnêtes et respectables. Il s'avisa donc de le joindre à votre surnom Mowbray, pensant que Mowbray était un nom plus chevaleresque, plus normand, en un mot que c'était un nom plus noble.

— Oui , j'en ai entendu parler, quoique ce ne soit que depuis peu de temps. Il se nommait, je crois, Reginald Scrogie Mowbray. J'ai des raisons pour croire qu'il était véritablement allié à ma famille, quoique vous semblicz en parler avec ironie , monsieur. Je crois que M. Scrogie Mowbray a fait un testament dans le but d'amener un mariage entre sa famille et la mienne.

— C'est cela, M. Mowbray, c'est cela même; et certainement ce n'est pas à vous à mettre la cognée au pied de l'arbre généalogique qui doit vous rapporter des pommes d'or. Hé! hé!

— Hé bien ! monsieur, hé bien ! continuez.

— Vous pouvez aussi avoir entendu dire que ce vieillard avait un fds qui aurait volontiers fait des fagots avec cet arbre généalogique , qui pensait que le nom de Scrogie sonnait tout aussi bien que celui de Mowbray, et qui n'avait pas le moindre goût pour une noblesse imaginaire qu'il ne pouvait atteindre qu'en perdant son nom légitime et en désavouant, en quelque sorte, ses véritables parens.

— Je crois que lord Etherington, de qui je tiens à peu près tout ce que je sais relativement à cette famille Scrogie, m'a dit que le vieux M. Scrogie Mowbray avait eu le malheur d'avoir un fds qui , le contrariant partout et dans tout, ne voulut saisir aucune des chances heureuses que lui présentait la fortune pour l'élévation de sa famille, et qui, contractant des inclinations basses, des habitudes vagabondes, des goûts singuliers , fut enfin, pour cette

raison , déshérité par son père.

— Il est très-vrai , M. Mowbray, que Scrogïe fils encourut le déplaisir de son père parce qu'il méprisait le faste et l'orgueil, qu'il aimait mieux gagner de l'argent en honnête négociant que d'en dépenser sottement en gentilhomme oisif, qu'il ne prenait jamais un fiacre quand il pouvait aller à pied, et qu'il préférait la Bourse au parc de Saint-James. En un mot, son père le déshérita parce qu'il avait les qualités nécessaires pour doubler sa fortune , au lieu de celles qu'il lui aurait fallu pour la dissiper.

— Tout cela peut être fort vrai , M. Touchwood ; mais", je vous prie, en quoi les affaires de ce M. Scrogie fils peuvent-elles nous intéresser, vous ou moi?

— En quoi elles peuvent nous intéresser? répéta Touchwood, comme s'il eût été surpris de cette question ; je puis vous assurer que, quant à moi du moins , elles m'intéressent beaucoup, puisque je suis l'individu dont je vous parle.

' — Du diable! s'écria Mowbray en ouvrant de grands yeux à son tour. Mais, comment 1 vous vous nommez Touchwood, P. Touchwood : je l'ai Ju dans le registre des souscriptions à l'hôtel du Renard; Pierre ou Paul Touchwood, je suppose.

— Peregrine, monsieur, Peregrine. Ma mère voulut me donner ce nom , parce que le roman de Peregrine Pickle parut pendant qu'elle était en couches ; et mon pauvre fou de père y consentit, parce qu'il crut que c'était un nom distingué. Quant à moi, je ne l'aime point, et je n'en mets jamais que la première lettre avant ma signature. Yous auriez pu remarquer aussi que j'y ajoute un S. Ma signature est P. S. Touchwood. J'avais dans la Cité un vieil ami qui aimait à plaisanter, et il m'appelait toujours Post-Scriptum Touchwood.

— En ce cas, monsieur, et si vous êtes réellement M. Scrogie tout court , je dois en conclure que le nom de Touchwood est un nom emprunté?

— Comment diable ! supposez-vous qu'il n'y ait pas un nom dans toute l'Angleterre qui puisse s'accoupler légitimement avec mon nom paternel de Scrogie, excepté le vôtre , M. Mowbray ? Je vous assure que j'ai acquis le nom de Touchwood, et une jolie somme d'argent par-dessus le marché , des bienfaits d'un vieux parrain qui admira l'esprit que je montrais en voulant m'atlaclier au commerce.

— Hé bien! monsieur, chacun a son goût. Bien des gens auraient pensé qu'il valait mieux jouir de votre héritage paternel en conservant le nom de Mowbray qu'avait pris votre père, que d'aller chercher une autre fortune, en recevant d'un étranger le nom de Touchwood.

— Et qui vous dit que M. Touchwood fût un étranger pour moi? Il me semble qu'il avait plus de droit à obtenir de moi un respect filial, que le pauvre homme qui fut assez fou pour faire rire à ses dépens en voulant devenir dans sa vieillesse un homme comme il faut. ïl était associé de mon grand-père dans la grande maison de commerce connue sous la raison de Touchwood , Scrogie et compagnie. Et permettez-moi de vous dire qu'une maison de commerce peut former un héritage tout aussi-bien qu'un domaine. Les associés sont comme des frères, et le premier commis peut se comparer à une sorte de cousin germain.

— Je n'ai pas eu dessein de vous offenser, M. Touchwood Scrogie.

— Scrogie Touchwood, s'il vous plaît; le Scrogie doit se montrer d'abord, car il faut qu'il pourrisse et qu'il se dessèche avant qu'il devienne Touchwood1. Ah! ah! ah! je vous tiens , je crois.

— Voilà un plaisant original , pensa Mowbray, et qui se donne tous les airs de dignité que peuvent inspirer les dollars; mais je lui parlerai civilement jusqu'à ce que je

(i) Scrogie signifie un arbrisseau , un buisson. On donne le uom de Touchwood à un bois pourri, sec ou poreux, dont on se sert en place d'amadou. — -Tr.

voie où il en veut venir. — Vous avez l'humeur facétieuse, M. Touchwood, dit-il tout haut , je voulais seulement vous dire que, quoique vous paraissiez attacher peu d'importance à l'alliance qui a eu lieu entre votre famille et la mienne, je ne puis oublier qu'elle a établi une sorte d'affinité entre nous, et vous êtes le bienvenu au château des Shaws.

— Je vous remercie, M. Mowbray, je vous remercie; je savais que vous envisageriez convenablement les choses. A vous parler vrai , je ne n>3 serais pas donné la peine de venir réclamer votre connaissance et votre cousinage, si je n'avais pensé que vous seriez plus maniable dans votre adversité que votre père ne l'a été dans sa prospérité.

— Avez-vous donc connu mon père, monsieur?

— Oui, oui. Je suis déjà venu ici autrefois, et j'y ai même logé. Je vous ai vu , ainsi que votre sœur, quand vous n'étiez encore que des enfans, et j'avais le projet de vous coucher tous deux sur mon testament avant de partir pour doubler le cap de Bonne-Espérance. Mais , morbleu! j'aurais voulu que mon pauvre père eût pu voir comme je fus accueilli. Je n'avais pas laissé flairer mes sacs d'argent par le votre, ce qui l'aurait peut-être rendu plus traitable. Au surplus, les choses allèrent passablement bien pendant un jour ou deux; mais ensuite on me fit entendre qu'on attendait le duc de... de... le diable sait quel duc , et qu'on avait besoin de mon lit pour son valet de chambre. Au diable tous les nobles cousins ! pensai-je alors, et je partis pour faire une seconde fois le tour du monde. Il n'y a guère qu'un an que je me suis rappelé les Mowbray s.

— Etàquelleoccasionvous êtes-vous souvenu de nous?

— J'étais établi depuis quelque temps à Smyrne, car je sème mon argent où il me plaît.- — J'ai même fait quelque chose depuis que je suis ici; mais étant à Smyrne, comme je vous le disais, je fis connaissance avec Frank Tyrrel.

DE SÀINT-RONÀN. 539

— Frère naturel de lord Etherington?

— Oui, de celui qu'on nomme ainsi quant à présent; mais, soit dit en passant, il est plus que probable que c'est Frank Tyrrel qui est comte d'Etherington , et que c'est votre beau monsieur qui est le bâtard.

— Du diable! Vous me surprenez étrangement, M.Touchwood.

— Je m'en doutais. Je me doutais que je vous surprendrais. Je suis quelquefois surpris moi-même de la tournure que prennent les choses dans ce monde. Mais le fait n'en est pas moins certain. Les preuves en sont déposées dans le coffre-fort de notre maison de commerce à Londres. Le vieux comte me les avait envoyées avant sa mort; car il se repentait de sa fraude envers mademoiselle de Martigny, sa femme légitime; mais il n'eut pas le courage de lui rendre justice, ainsi qu'à son fils, avant que le fossoyeur l'eût placé dans sa dernière demeure.

— Juste ciel! monsieur! s'écria Mowbray; vous saviez tout cela; et vous n'ignoriez pas que j'allais donner ma sœur en mariage à cet imposteur!

— En quoi cela me regardait-il, M. Mowbray? Vous auriez été fort courroucé contre quiconque vous aurait soupçonné de ne pas être assez clairvoyant sur vos intérêts et ceux de votre sœur. D'ailleurs quelques reproches qu'on puisse faire à lord Etherington à d'autres égards , il n'est imposteur que depuis peu, ou du moins c'était un imposteur innocent , car il occupait la place dans laquelle son père l'avait laissé. Et quand j'appris, à mon arrivée en Angleterre , qu'il allait venir ici dans l'intention, comme je le crus, de faire sa cour à votre sœur, il me parut, à parler vrai, qu'il ne pouvait rien faire de mieux. Voilà un pauvre diable qui allait cesser d'être comte et d'être riche, n'étail-il pas raisonnable qu'il profitât de sa dignité pendant qu'il en jouissait encore? Et si, en épousant une jolie fille pendant qu'il était en possession de son titre, il pouvait s'assurer celle du beau domaine de Nettlewood,

ma foi, je ne voyais en cela qu'un fort bon moyen de rendre sa chute plus douce.

— Excellent pour lui, sans doute: mais, monsieur, que devenait l'honneur de ma famille?

— Et quel intérêt de vais-je prendre à l'honneur de votre famille? A moins que ce ne soit parce que j'ai été déshérité à cause d'elle. Si cet Etherington, ou pour mieux dire ce Bulmer, eût été un brave et honnête garçon, j'aurais vu tous les Mowbraysdu monde à Jéricho, avant de mettre le moindre obstacle sur son chemin.

— Je vous dois en vérité beaucoup de reconnaissance, dit Mowbray avec un ton de dépit.

— Plus que vous ne le pensez ; car, quoique je crusse que ce Bulmer, même quand il aurait été déclaré illégitime, pût être un bon parti, un parti raisonnable pour votre sœur, à cause du domaine quidevaitleur appartenir en vertu de cette union; cependant, maintenant que j'ai reconnu que c'est un misérable, un homme méprisable sous tous les rapports, je ne voudrais pas qu'une fdle honnête l'épousât, dût-elle y gagner non-seulement le domaine de Nettlewood, mais tout le comté d'York. Et je suis donc venu pour vous donner cet avis.

Les nouvelles étranges que Touchwood communiquait si brusquement à Mowbray opéraient sur la tête du jeune laird le même effet qu'éprouve l'homme qui , sur le haut d'un rocher, est saisi d'un vertige en sondant de l'œil la profondeur du précipice ouvert sous ses pieds. Touchwood remarqua sa consternation , et il l'attribua modestement à l'impression que son brillant génie produisait sur Mowbray.

— Prenez un verre de vin , M. Mowbray, lui dit-il avec un air de complaisance ; buvez un verre de ce vieux sherry; il n'y a rien de tel pour éclaircir les idées; et n'ayez pas peur de moi , quoique je vienne vous annoncer si soudainement des nouvelles si surprenantes. Vous trouverez en moi un homme ordinaire , tout simple , tout

DE SAJNT-RONAN. 541

rond, tout uni. J'ai mes défauts et mes erreurs comme les autres. J'avoue que mes voyages et l'expérience que j'ai acquise me donnent quelquefois Pair de vouloir me mêler des affaires des autres ; mais c'est parce que je sais que je puis les faire réussir, que j'y vois plus clair que qui que ce soit, et que j'aime assez qu'on me regarde avec étonnemcnt. C'est ma manière , mais , après tout , je suis un bon diable , comme disent les Français ; et me voici arrivé , ayant fait quatre à cinq cent milles tout exprès pour arranger et mettre en ordre toutes vos petites affaires , à l'instant où vous les croyez dans un état désespéré.

— Je voivs remercie de vos bonnes intentions, monsieur; mais je dois dire qu'elles auraient eu plus d'efficacité si vous eussiez eu moins de réserve à mon égard, et si vous étiez venu plus tôt me dire franchement tout ce que vous saviez de lord Etherington. Dans l'état où sont les choses, je me trouve bien avancé. Je lui ai promis ma sœur, j'ai contracté des obligations personnelles envers lui. Il y a même encore d'autres motifs qui me font craindre d'être obligé de tenir la parole que je lui ai donnée, qu'il soit comte ou non.

— Quoi ! parce que vous lui devez une bagatelle perdue au jeu , vous sacrifieriez votre sœur à ce scélérat! — Vous la sacrifieriez à un homme capable de voler une lettre au bureau de poste , et d'assassiner son frère ! Lui laisserez-vous les honneurs du triomphe parce qu'il est joueur aussi-bien qu'imposteur ? Vous êtes un plaisant compère , M. Mowbray de Saint-Ronan ! Vous êtes un de ces heureux moutons qui vont au pâturage pour épaissir leur toison, et qui rentrent tondus dans la bergerie. Morbleu ! vous vous êtes cru une meule à moudre , et vous n'êtes qu'un sac de grain. Vous avez pris votre vol en faucon, et vous êtes revenu en pigeon. Vous avez voulu montrer les dents aux Philistins, et ils vous les ont arrachées jusqu'à la dernière.

— Tout cela peut être fort spirituel , M. Touchwood ; mais l'esprit ne paiera pas à cet Etherington , ou quel que soit son nom, la somme que j'ai perdue et que je lui dois.

— Hé bien ! il faut que la prudence fasse ce que l'esprit ne peut faire ; il faut que je la paie pour vous , et voilà tout. Regardez-moi bien , monsieur ! je ne vais pas à pied pour rien. Si j'ai travaillé , j'ai recueilli , et je puis dire comme je ne sais qui, dans une vieille comédie : — J'ai de quoi , et je puis me livrer à mon humeur. — Ce ne sont pas quelques centaines ou quelques milliers de livres qui empêcheront le vieux P. S. Touchwood de suivre ses projets; et mon projet en ce moment est de faire de vous, M. Mowbray de Saint-Pionan , un homme aussi libre que le sauvage qui court dans les forêts. Pourquoi avez-vous l'air si sérieux, jeune homme? Je me flatte que vous n'êtes pas assez âne pour croire votre dignité offensée, parce que le plébéien Scrogie veut venir au secours de la noble et vieille maison de Mowbray ?

— Je ne suis pas assez insensé, répondit Mowbray, les yeux baissés , pour refuser un secours qui est pour moi ce qu'est la corde qu'on jette à l'homme qui se noie. Mais il y a une circonstance... ( il fit une pause et but un verre de vin) une circonstance à laquelle il m'est bien pénible de faire allusion. Cependant vous paraissez mon ami, et je ne crois pouvoir mieux vous prouver que je vous regarde enfin comme tel , qu'en vous disant que les propos tenus par lady Pénélope Penfeather, relativement à ma sœur, rendent son établissement nécessaire, et je crains qu'en ce moment la rupture du mariage convenu ne lui soit très-préjudiciable. Ils auront Nettlcwood, et ils peuvent vivre en état de séparation. Ce misérable m'a offert lui-même d'en faire une des conditions du mariage. Une fois mariée , elle sera au-dessus de tous les bruits scandaleux , et à l'abri du besoin dont je regrette d'avoir à dire que je ne puis espérer de la préserver long-temps.

— Fi , fi , fi ! s'écria Touchwood avec une vivacité qui

ne lui était pas ordinaire; voudriez-vous vendre votre chair et votre sang à on homme comme ce Bulmer, maintenant que vous le connaissez , uniquement parce qu'une vieille fille , désolée de l'être encore , répand de sots bruits sur votre sœur? Vous montrez beaucoup de vénération pour le nom si honoré de Mowbray ! Si mon pauvre vieux père, tout simple qu'il était, avait su que les propriétaires de ces deux belles syllabes descendraient d'euxmêmes si bas, seulement pour s'assurer une subsistance, il n'aurait pas fait plus de cas du noble nom de Mowbray que du nom plus humble de Scrogie. Et sans doute la jeune demoiselle pense de même ; il lui tarde d'être mariée, n'importe à qui?

— Pardonnez-moi, M. Touchwood ; ma sœur a des sentimens tout différons de ceux que vous lui attribuez, et nous venons de nous quitter assez mécontens l'un de l'autre, uniquement parce que je la pressais de consentir à épouser cet homme. Dieu sait que je ne le faisais que parce que je ne voyais nul autre moyen pour sortir de cet embarras désagréable. Mais puisque vous êtes disposé , monsieur, à m'aider à démêler cette affaire compliquée , et qui l'est devenue encore davantage par suite de mon imprudence, je suis prêt à vous en abandonner la conduite comme si vous étiez mon père sorti du tombeau. Cependant je dois avouer que je suis surpris de vous voir si bien instruit de tous ces détails.

— Vous parlez très-sensément, jeune homme. Oui, j'ai appris bien des choses, et depuis quelque temps j'ai connu toutes les manœuvres de ce Bulmer aussi parfaitement que si j'avais été à son côté, comme une ombre , pendant qu'il complotait contre votre famille. Vous ne soupçonneriez guère, ajouta Touchwood d'un ton confidentiel, que l'événement que vous désiriez si vivement de voir arriver il n'y a qu'un instant a déjà eu lieu dans un certain sens , et que votre sœur et ce prétendu lord Etheringlon ont recula bénédiction nuptiale?

— Monsieur! s'écria Mowbray avec vivacité, prenez garde de pousser les choses trop loin ! Ce sujet ne supporte pas la plaisanterie , et le moment n'y est pas favorable.

— Aussi vrai que je vis de pain, M. Mowbray, je vous parle très-sérieusement. M. Cargill a célébré la cérémonie, et deux témoins, qui vivent encore, ont entendu prononcer ces mots : — Moi, Clara, je vous prends, vous, Francis , pour époux , ou tels autres mots que le rituel écossais substitue à cette formule.

— Cela est impossible , monsieur ! Cargill ne l'aurait osé. Une démarche clandestine , comme celle dont vous parlez, lui aurait fait perdre son bénéfice. Je gagerais mon ame que c'est un conte. Et c'est dans un pareil moment, monsieur, au milieu de la détresse qui accable ma famille , que vous venez me débiter des contes aussi faux que l'Alcoran !

— Il y a quelques vérités dans l'Alcoran, ou pour mieux dire dans le Coran, car la syllabe al n'est que l'article ; mais n'importe. Je vais vous étonner encore davantage avant que j'aie fini tout ce que j'ai à vous dire. Il est trèsvrai que votre sœur a été mariée à ce Bulmer, qui prend le titre de comte d'Eîherington ; mais il n'est pas moins vi ai que ce mariage ne vaut pas un maravédis , car elle croyait épouser un autre homme , ce Francis Tyrrel , en un mot, qui est aujourd'hui ce que l'autre prétend être, un homme riche et titré.

— Je ne comprends pas un mot à tout cela , monsieur, et je vais trouver ma sœur à l'instant pour qu'elle me dise s'il y a une ombre de vérité dans des détails si étranges.

— Ne me quittez pas, dit Touchwood en le retenant , je suis en état de vous donner les plus amples explications sur toute cette affaire; et pour ne laisser aucun nuage dans votre esprit relativement a Cargill, je puis vous assurer que, s'il a consenti à célébrer ce mariage, c'est

parce qu'on a employé la calomnie et flétri la réputation de votre sœur pour lui faire croire qu'une prompte union était le seul moyen de sauver son honneur ; et je suis convaincu que ce n'est que le renouvellement de ces bruits injurieux qui a donné lieu aux bavardages de lady Pénélope.

. — Si je le croyais, si je pouvais le croire...! et cependant cela semble expliquer la conduite mystérieuse de ma sœur. — Oui, si je pouvais croire à la vérité de ces détails, je tomberais à vos pieds , je vous honorerais comme un ange descendu du ciel !

— Jolie espèce d'ange ! dit Touchwood en jetant un regard modeste sur ses grosses et courtes jambes ; avez-vous jamais entendu parler d'un ange en guêtres , ou supposez-vous que les anges soient envoyés du ciel pour servir desjockeis ruinés?

— Donnez-moi tel nom qu'il vous plaira', M. Touchwood; prouvez-moi seulement la vérité de votre histoire et l'innocence de ma sœur.

— Bien parlé, monsieur ! très-bien parlé ! mais j'entends que vous vous laissiez guider par ma prudence et mon expérience. Point de vos mesures infernales , monsieur ; point de tapage, point de duel; laissez-moi conduire votre barque, et je vous ferai entrer dans le port toutes les voiles au vent.

— Monsieur, je dois penser et agir en gentilhomme.

— Vous voulez dire penser et agir en fou, car c'est là le mot propre. Rien ne plairait tant qu'un duel à ce Bulmer, au milieu de toutes ses coquineries. Il n'ignore pas que celui qui sait couper une balle de pistolet sur la lame d'un canif conservera toujours une sorte de réputation parmi des compagnons ne valant pas mieux que lui. Mais j'aurai soin de fermer la lumière de son pistolet. Rasseyez-vous, montrez-vous homme de sens , et écoutez les détails de cette étrange histoire.

Mowbray s'assit de nouveau sur sa chaise, etTomchwood

lui raconta à sa manière et avec toutes les remarques incidentesdontil faisait ses commentaires obligés, les amours de Clara et de Tyrrel, les raisons qui engagèrent Bulmer à favoriser d'abord leur liaison , dans l'espoir que son frère, par un mariage clandestin, se rendrait coupable aux yeux de son père d'une faute irrémissible; le changement qui survint dans ses vues, quand il apprit l'importance que le vieux comte attachait au mariage de son héritier apparent avec miss Mowbray, le stratagème que lui inspira le désespoir, de se substituera son frère; enfin toutes les conséquences qui en résultèrent, et qu'il est inutile de rappeler ici, puisqu'on les a trouvées dans la correspondance du coupable avec le capitaine Jékyl.

Lorsque ce récit fut terminé, Mowbray, plongé dans une sorte de stupeur par toutes les choses qui venaient de le surprendre , resta quelque temps enfoncé dans une rêverie dont il ne sortit que pour demander à M. Touchwood quelle preuve il avait de la vérité de cette étrange histoire.

— Le témoignage, répondit Touchwood, de celui qui a été l'agent de toutes ces intrigues depuis le commencement jusqu'à la fin; d'un homme aussi diable que le diable lui-même , avec cette différence que ce diable mortel ne fait pas le mal pour l'amour du mal, à ce que je crois, mais pour l'amour de l'argent. Je ne sais jusqu'à quel point cette défense pourra lui servir dans une cour de conscience , mais je dois dire que je l'ai toujours trouvé humanisé au point de faire le bien aussi volontiers que le mal, pourvu qu'il y trouvât le même dividende de profit.

— Sur mon ame ! il faut que ce soit Solmes. Je l'ai longtemps soupçonné d'être un coquin fieffé, et maintenant il est prouvé que c'est en même temps un traître. Mais comment diable avez-vous fait connaissance avec lui, M. Touchwood?

— Dans une occasion très-particulière. M. Solmes était un membre trop actif de la communauté pour se conten-

ter de conduire les affaires que son maître lui confiait , et il en faisait quelques-unes pour son propre compte. Pensant probablement que le feu comte d'Etherington avait oublié de récompenser ses services comme valet de chambre de son fils , il répara cet oubli par un petit mandat de cent livres sterling sur notre maison, portant en apparence la signature du défunt. Cette petite supercherie fut découverte quand il nous fut présenté, et M. Solmes, qui en était porteur, aurait été consigné entre les mains d'un officier de police de Bow-Street, si je n'avais jugé plus à propos de le sauver de la potence à condition qu'il me ferait connaître toute l'histoire que je viens de vous raconter. Ce que j'avais vu de Tyrrel à Smyrne m'avait inspiré beaucoup d'intérêt pour lui , et vous pouvez juger que cet intérêt ne fit que s'accroître quand j'appris tout ce que lui avaient fait souffrir la perfidie et la trahison de son frère. Parle moyen de ce drôle, j'ai déjoué tous les projets de son maître. Par exemple, dès que j'appris queBulmer venait ici, j'en fis donner un avis anonyme à Tyrrel; bien convaincu qu'il partirait avec la vitesse du diable pour le contrecarrer. Ainsi j'ai réuni tous les personnages du drame , et je les fais mouvoir au gré de ma volonté.

— Et par conséquent, c'est vous qui avez été la cause première de la rencontre entre les deux frères, rencontre qui aurait pu être fatale à l'un et à l'autre.

— Je ne puis le nier ; c'est un accident ; on ne peut pas tout prévoir. Morbleu! j'ai encore été sur le point d'être pris pour dupe, car Bulmer avait chargé Jékyl, qui n'est pas un mouton si noir qu'on ne trouve en lui quelques touffes de laine blanche, de proposer à Tyrrel des conditions de traité que mon agent secret ne connaissait pas. Mais, morbleu! j'ai tout découvert. Vous ne devineriez guère comment.

— Cela est très-probable, monsieur; caries sources où vous puisez vos informations sont aussi difficiles à découvrir

que votre mode d'agir est compliqué et incompréhensible.

— C'est bien ce que je prétends. Les gens simples périssent par leur simplicité. J'ai toujours les yeux ouverts autour de moi. Quant à ma source d'informations, morbleu! j'ai écouté à la porte, oui, monsieur, écouté. Je connaissais le cabinet à double porte de mon hôtesse , je m'y suis caché, comme elle l'a fait plus d'une fois. Un homme du bon ton, comme vous, aimerait mieux, je suppose, couper la gorge à un autre que d'écouter à une porte, quand il s'agirait de prévenir un meurtre.

— Certainement, monsieur, je ne puis dire que j'eusse songé à un tel expédient.

— Mais j'y ai songé, moi ; et ce que j'ai appris m'a suffi pour faire entendre à Jékyl des choses qui , je crois, l'ont dégoûté de sa commission ; de sorte que j'ai le gibier entre mes mains.. Bulmer ne peut se fier qu'à Solmes, etSolmes me rapporte tout.

Ici Mowbray ne put réprimer un mouvement d'impatience.

— Plût au ciel! monsieur, s'écria-t-il , puisque vous aviez la bonté de prendre un intérêt si particulier aux affaires de ma famille, que vous eussiez bien voulu vous ouvrir à moi un peu plus tôt! Pendant des semaines entières j'ai été lié, intimement lié avec un maudit scélérat à qui j'aurais dû couper la gorge pour le punir de sa conduite infâme envers ma sœur. J'ai fait le malheur de Clara et le mien, et je me suis laissé dévaliser par un escroc que vous auriezpu démasquer d'un seul mot, si c'eût été votre bon plaisir. Je rends justice à vos bonnes intentions, monsieur ; mais, sur mon ame! je ne puis m'empêcher de regretter que vous n'ayez pas agi à mon égard avec plus de franchise et moins de mystère. Je crois vraiment que votre goût pour la finesse l'a emporté sur votre prudence, et que vous avez laissé tellement embrouiller le fil de celte intrigue, qu'il vous sera toujours difficile à vous-même de le dévider.

Touchwood sourit et secoua la tète en homme bien convaincu de la supériorité de son jugement.

— Jeune homme, lui dit-il, quand vous aurez vu un peu le monde , et surtout que vous serez sorti des limites étroites de cette île , vous reconnaîtrez que l'art et la dextérité sont plus nécessaires pour conduire de pareilles affaires à bonne fin , qu'il ne le paraît à un John Bull aveugle, ou à un Ecossais sans expérience. Alors vous ne serez plus étranger à la politique de ce monde, qui ne consiste qu'en mines et contre-mines, en feintes et en bottes sérieuses. Je vous regarde, M. Mowbray , comme un jeune homme gâté par le séjour trop constant qu'il a fait dans son pays, et par la mauvaise compagnie qu'il a vue ; je me chargerai, si vous voulez suivre mes avis, de former votre jugement, en même temps que je relèverai votre fortune. Non, ne me répondez pas , monsieur; je sais trop bien par expérience comment les jeunes gens répondent en pareil cas. Ils sont pleins d'une présomption vaniteuse, monsieur; ils en ont autant que s'ils avaient visité les quatre parties du monde. Je n'aime pas qu'on me réponde, monsieur; je ne l'aime pas. Et pour vous dire la vérité, c'est parce que Tyrrel a la manie de me répondre que je vous préfère à lui en cette occasion, pour vous faire mon confident. Je voulais qu'il se jetât dans mes bras, qu'il s'abandonnât à mes conseils; mais il a hésité, M. Mowbray, oui, il a hésité, et je méprise toute hésitation. S'il croit avoir assez d'esprit pour diriger ses affaires, qu'il l'essaie ! oui , qu'il l'essaie! Ce n'est pas que je ne sois disposé a faire pour lui tout ce qu'il me sera possible de faire, en temps et lieu convenables; mais je le laisserai dans l'embarras et l'incertitude un peu plus long-temps. Ainsi, M. Mowbray, vous voyez quelle sorte de vieil original je suis, et vous pouvez me dire maintenant si vous êtes disposé à adopter mes mesures. Seulement, répondez-moi tout de suite, monsieur; car je déleste l'hésitation.

Tandis que Touchwood parlait ainsi, Mowbray prenait

inléricurement sa résolution. 11 n'avait pas aussi peu d'expérience que le voyageur le supposait. Il voyait clairement qu'il avait affaire à un vieillard obstiné, capricieux , qui , agissant avec les meilleures intentions, prétendait d'abord que tout marchât à sa guise, et qui, comme la plupart des politiques subalternes, était disposé à mettre du mystère et de l'intrigue dans des affaires qu'il vaudrait beaucoup mieux conduire avec franchise. Mais il reconnut en même temps que Touchwood, son parent éloigné par alliance, riche, n'ayant ni femme ni enfans, disposé à devenir son ami, était un homme qu'il lui importait de se concilier, d'autant plus que le voyageur lui-même venait d'avouer franchement que c'était le défaut de déférence de Frank Tyrrel qui avait , sinon éteint tout-à-fait son amitié pour ce jeune homme, du moins considérablement refroidi l'envie qu'il avait de lui en donner des preuves. Mowbray songea aussi que les circonstances dans lesquelles il se trouvait lui-même lui faisaient une loi de profiter d'un premier rayon de bonne fortune qui semblait vouloir luire sur lui. Imposant donc silence à cet orgueil qu'il croyait devoir appartenir à l'unique représentant d'une ancienne maison, il répondit respectueusement que, dans sa situation, les avis et le secours de JVL Scrogie Touchwood lui paraissaient trop importans pour ne pas les acheter au prix du sacrifice de ses opinions personnelles, qu'il soumettrait au jugement d'un ami plein d'expérience et de sagacité.

— C'est bien dit, M. Mowbray, très-bien dit. Laissez-moi le soin de vos affaires, et vous verrez qu'elles seront arrangées sans perte de temps. Je vous demanderai l'hospitalité cette nuit; car il fait noir comme dans la gueule d'un loup ; et , si vous voulez donner ordre qu'on loge quelque part le pauvre diable de postillon, et qu'on mette ses chevaux dans votre écurie, je vous en aurai une double obligation.

Mowbray sonna. Patrick arriva , et il fut bien surpris quand le vieillard, ôtant la parole au jeune laird, pour

DE SAINT-ROjNAN. 551

donner lui-même ses ordres, lui dit de lui faire préparer un lit, et d'allumer du feu dans sa chambre : — Car je présume , ajouta-t-il , que vous n'avez pas bien souvent des hôtes ici , et que par conséquent elle doit être un peu froide. Ayez soin que les draps ne soient pas humides, et recommandez à la fille de chambre de ne pas faire le lit sur un niveau trop exact; il faut qu'il y ait depuis l'oreiller jusqu'aux pieds une inclinaison d'environ dix-huit pouces, et, écoutez, mettez sur ma table de nuit une jatte d'eau d'orge dans laquelle vous ajouterez le jus d'un citron. Un moment! Vous rendriez ce breuvage sur comme Belzébuth : mettez le citron sur une assiette, et je ferai moi-même ce mélange.

Patrick écoulait comme un homme qui ne sait s'il a perdu le sens ; sa tête tournait de droite à gauche, comme celle d'une pagode chinoise , et son regard demandait à son maître ce qu'il devait faire. Mais aussitôt que Touchwood eut cessé de parler, Mowbray confirma les ordres qui venaient d'être donnés.

— Qu'on exécute les ordres de M. Touchwood, dit-il, et qu'on ait soin d'aller au-devant de tout ce qu'il pourra désirer.

• — Fort bien, monsieur, dit Patrick, je ne manquerai pas de le dire à Molly; mais il est bien tard, et

— Et c'est pourquoi, mon vieil ami, dit Touchwood, plus tôt je pourrai me coucher, plus content je serai. D'ailleurs il faut que je me lève de grand matin. J'ai une affaire de vie et de mort; elle vous regarde aussi , M. Mowbray, mais nous en parlerons demain. Et à propos, dites au postillon de mettre ses chevaux à l'écurie, et donnez-lui un lit quelque part.

Ici Patrick crut être ferme sur son terrain et pouvoir opposer une résistance efficace , désir qui lui était inspiré par le ton dictatorial de l'étranger.

— Attrapez-nous à cela si vous le pouvez, dit-il; jamais chevaux de poste n'entrent dans notre écurie. Que savons-

nous s'ils n'ont pas la morve? comme dit le palefrenier.

— Il faut en courir le risque ce soir, Patrick, dit Mowbray d'un ton qui annonçait qu'il ne faisait cette concession qu'à regret, à moins que M. Touchwood ne veuille renvoyer ses chevaux en donnant ordre au postillon de les ramener demain à telle heure qu'il lui conviendra.

— Non vraiment, s'écria le nabab. Ce qu'on veut avoir demain, il faut le bien tenir aujourd'hui. Nous avons assez de besogne demain matin. D'ailleurs les pauvres rosses sont fatiguées, et l'homme miséricordieux a de la pitié pour ses bêtes. En un mot, si les chevaux s'en retournent ce soir à Saint-Ronan, je m'en vais avec eux par compagnie.

Il arrive souvent, par suite de la corruption de la nature humaine, qu'il est plus difficile à une ame orgueilleuse de céder quand il s'agit de simples bagatelles, que lorsqu'il est question de choses importantes. Mowbray, de même que les autres jeunes gens de sa classe, attachait une importance ridicule à la discipline de ses écuries, et les chevaux de lord Etherington lui-même n'avaient pas été admis dans ce sanclum sanctorum , où il se voyait en ce moment obligé de trouver bon qu'on introduisît deux misérables bidets de poste. Cependant il se soumit à son destin de la meilleure grâce qu'il le put.

Quant à Patrick, lorsqu'il se retira, les mains et les yeux élevés au ciel, pour exécuter les ordres qu'il avait reçus , il put à peine s'empêcher de penser que ce vieillard devait être le diable déguisé , puisqu'il faisait de son maître tout ce qu'il voulait, même en ce qui contrariait Mowbray plus que toute chose au monde.

— Que le Seigneur, dans sa merci, pensa-t-il, étende son bras protecteur sur celte pauvre maison! J'y suis né, mais j'ai bien peur de la voir finir avant moi.

Page 1