LA FUITE
Celte nuit me paraît mauvaise pour nager. Shakspeark. Le Eoi Lear.
Il régnait une vague incertitude dans toutes les idées de Mowbray quand il s'éveilla, après un sommeil fort agité , le matin qui suivit cette mémorable entrevue. L'horrible souvenir de l'entretien cruel qu'il avait eu la veille avec une sœur qu'il aimait autant qu'il était capable d'aimer quelqu'un, et la crainte que cette sœur n'eût manqué à ce qu'elle se devait à elle-même et n'eut déshonoré sa famille , furent les premiers souvenirs qui assaillirent son imagination à son réveil. Yint ensuite le récit de Touchwood , qui justifiait Clara ; et il se persuada , ou chercha à se persuader qu'elle avait compris l'accusation portée contre, elle, comme ayant rapport à son attachement pour Tyrrel et aux fatales conséquences qu'il avait eues. 11 douta ensuite qu'elle eut pu commettre une pareille méprise , et il craignit qu'elle n'eût été agitée par quelque motif plus puissant que la répugnance qu'elle pouvait avoir à faire l'aveu de l'infâme trahison dont Bulmer s'était rendu coupable envers elle. Enfin il revint à sa première opinion, moins cruelle pour son cœur, en se souvenant que, redoutant comme elle le faisait d'être forcée à épouser celui auquel il destinait sa main , elle devait croire qu'elle travaillerait elle-.même à sa ruine si elle lui apprenait l'histoire de ce mariage clandestin.
— Oui , oh, oui! se dit-il à lui-même; elle a du croire
que je n'en prendrais qu'avec plus d'empressement les intérêts de ce misérable, comme le meilleur moyen d'étouffer une affaire désagréable; et, ma foi! elle ne s'est pas trompée; car s'il eût été véritablement comte d'Etherington, je ne vois pas quel meilleur parti elle aurait pu prendre; mais, comme il n'a aucun droit à ce titre, et que c'est en outre un homme sans principes et sans honneur, je me contenterai de le faire périr sous le bâton, dès que je pourrai me soustraire à la surveillance de ce vieil entêté, de ce brouillon qui se mêle de tout, et qui prétend que tout marche à sa volonté. — Mais que faire à l'égard de Clara? Ce prétendu mariage n'est qu'une chimère, et les deux parties doivent redevenir libres. Elle aime ce grave personnage , qui , après tout , se trouve être le bon rejeton du vieil arbre. Quant à moi je ne l'aime guère, et cependant il a en lui je ne sais quoi qui sent le lord. Bien certainement un peintre vagabond n'aurait pu la déterminer à un mariage secret : elle peut l'épouser, je présume , si la loi ne s'y oppose pas. En ce cas, elle aurait le comté, le domaine d'Oakendale , celui de Nettlewood , tout, en un mot. Nous serions les gagnans, tout bien compté , et j'ose dire que ce vieux Touchwood est riche comme un juif. Je lui garantis au moins cent mille livres sterling : il a le ton trop despotique pour avoir six pence de moins; et il parle de me remettre à flot. Ma foi! je dois le laisser faire. Seulement je voudrais savoir si la loi permet à Clara d'épouser ce nouveau comte. Une femme ne peut épouser successivement deux frères , cela est certain ; mais, si le mariage avec le premier n'est pas en bonne et duc forme , je ne vois pas pourquoi elle ne pourrait devenir l'épouse du second. J'espère que les hommes de loi ne nous conteront pas de balivernes à ce sujet, et que Clara n'aura pas de scrupules ridicules; mais, après tout, la première chose que je doive espérer, c'est que toute cette histoire se trouve vraie, car elle m'arrivepar un canal qui m'est suspect. Il faut que je voie
Clara sur-le-champ : qu'elle me dise la vérité, et je réfléchirai ensuite sur ce que je dois faire.
Telles étaient les réflexions que faisait le jeune laird de Saint-Ronan, et il se hâta de finir sa toilette afin d'obtenir plus promptement les renseignemens qui devaient terminer ses incertitudes.
Lorsqu'il fut descendu dans la salle à manger, où il déjeunait ordinairement, il fit venir une jeune fille qui remplissait près de sa sœur les fonctions de femme de chambre , et lui. demanda si miss Mowbray était levée.
— Miss Clara n'a pas encore sonné , répondit-elle.
— Elle est donc beaucoup moins matinale que de coutume, dit Mowbray; mais elle s'est couchée hier soir plus tard qu'à l'ordinaire. Montez chez elle, Marthe; dites-lui de se lever sur-le-champ, et que j'ai d'excellentes nouvelles à lui annoncer. Si elle a une migraine, je monterai chez elle, et je les lui apprendrai avant qu'elle se lève. Partez, et revenez vite.
Marthe partit, et elle revint en moins de deux minutes.
— J'ai beau frapper, monsieur, dit-elle , je ne puis me faire entendre de ma maîtresse. Je désire, ajouta-t-elle avec ce goût pour les mauvais présages , qui est commun parmi les classes inférieures , que miss Clara se porte bien, car elle ne dort jamais si profondément.
Mowbray s'élança du fauteuil sur lequel il s'était jeté, monta au second étage , traversa la galerie en courant, et frappa assez fort à la porte de la chambre de sa sœur. Point de réponse.
— Clara! s'écria-t-il, ma chère Clara! répondez-moi! un mot! un mot seulement ! dites-moi que vous vous portez bien. Je vous ai effrayée hier soir; accusez-en l'ivresse. Je me suis emporté mal à propos ; pardonnez-moi. Allons, Clara, n'ayez pas de rancune; dites-moi un seul mot: dites-moi que vous vous portez bien.
Il faisait de longues pauses entre chacune de ces courtes phrases , et frappait de plus en plus fort , écoutant ensuite
avec attention pour voir s'il obtiendrait une réponse.
Enfin il essaya d'ouvrir la porte , mais elle était fermée en
dedans.
— Ma sœur a-t-elle l'habitude de fermer ainsi sa porte ? demanda-t-il à Marthe.
— Jamais cela ne lui est arrivé , monsieur. Elle la laisse toujours ouverte, afin que je puisse entrer quand elle sonne, et ouvrir les volets.
— Elle n'avait que trop de raisons pour prendre cette précaution, pensa Mowbray; et il se souvint alors qu'il l'avait entendue la veille tirer les verrous.
— Allons, Clara, continua-t-il d'un ton plus agité que jamais , ne soyez pas obstinée. Si vous ne voulez pas m'ouvrir la porte, il faudra que je l'enfonce; car comment puis-je savoir si vous n'êtes pas malade, si vous n'êtes pas hors d'état de parler? — Ce n'est peut-être qu'un mouvement d'humeur; alors dites-le-moi. — Elle ne répond pas, ajouta-t-il en se tournant vers Marthe, près de qui M. Touchwood venait d'arriver.
Mowbray était en proie à de si vives inquiétudes qu'il ne fit aucune attention à son hôte , et il continua à parler comme s'il ne se fût pas aperçu de sa présence.
— Que faire? est-elle malade? est-elle endormie? est-elle évanouie? Si j'enfonce la porte, dans l'état où elle est, je vais lui causer une frayeur mortelle. Clara! faites-moi seulement entendre votre voix, et vous pourrez ensuite rester tranquille dans votre chambre aussi long-temps que vous le désirerez.
Point de réponse encore. La femme de chambre de miss Mowbray, à qui son agitation avait peut-être troublé la mémoire, se rappela enfin qu'un escalier dérobé conduisait de la chambre de sa maîtresse dans le jardin, et dit qu'elle était peut-être sortie par là de son appartement.
— Sortie! s'écria Mowbray dont cette idée redoubla l'inquiétude. Et voyant l'épais brouillard , ou pour mieux
dire, la pluie fine qui tombait, comme cela n'est pas trèsrare en novembre : — Sortie par un semblable temps ! répéta-t-il; mais nous pouvons entrer dans sa chambre par l'escalier dérobé.
A. ces mots , laissant à son hôte le choix de le suivre, ou de rester où il était, il descendit précipitamment dans le jardin, et trouva ouverte la porte qui fermait l'escalier de ce côté. Livré à des craintes vagues, mais terribles, il monta à la hâte jusqu'à la porte de l'appartement de sa sœur , porte qui conduisait du palier dans le cabinet de toilette de Clara. Elle était entr'ouverte. — Clara! Clara! s'écria-t-il encore, plutôt par suite d'une inquiétude mortelle que par espoir d'obtenir une réponse.
Ses appréhensions n'étaient que trop fondées. La porte de communication entre le cabinet de toilette et la chambre à coucher de sa sœur était aussi entr'ouverte ; il entra. Miss Mowbray n'y était pas , et il était facile de reconnaître qu'elle ne s'était ni déshabillée ni couchée de toute la nuit. Se frappant le front dans un accès de remords et de crainte : — Je l'ai effrayée à la mort, s'écria-t-il ; elle se sera enfuie dans les bois, elle y aura péri !
Après avoir promené un second regard autour de la chambre , comme pour se bien assurer que Clara n'y était pas, Mowbray, cédant à ses terreurs, retourna brusquement dans le cabinet de toilette, et manqua de renverser M. Touchwood qui l'avait suivi, mais qui , par civilité, n'était pas entré dans la chambre à coucher.
— Vous agissez en véritable hamako ' , dit le voyageur ; réfléchissons un instant; je suis sûr que j'imaginerai un moyen...
— Au diable vos imaginations! s'écria Mowbray , à qui un mouvement d'impatience bien naturel fît oublier la déférence qu'il s'était promis d'avoir pour le vieux nabab ; si vous eussiez agi avec plus de franchise et de prompti-
(i) Nom (ju'oti donne aux fous on Turquie. — Ed.
tude, en homme de bon sens , en un mot, ce malheur ne
serait pas arrivé.
— Que Dieu vous pardonne vos reproches s'ils sont injustes, jeune homme, dit M. Touchwood en lâchant le bras du jeune laird, dont il s'était emparé; et qu'il me pardonne aussi, ajouta-t-il, si, en voulant faire le bien, je me suis trompé sur le choix des moyens! Mais peut-être miss Mowbray est-elle allée aux eaux. Je vais faire mettre les chevaux et m'y rendre à l'instant.
— Oui, allez-y, allez-y ; je vous en aurai beaucoup d'obligation, répondit Mowbray négligemment; et, descendant à la hâte dans le jardin , comme s'il eût désiré se débarrasser en même temps de ses propres pensées et d'un homme qui lui devenait importun, il prit le chemin le plus court pour se rendre à une porte de derrière qui conduisait au bois taillis. Clara y avait fait percer une allée pour pouvoir aller plus facilement à un petit cabinet de plaisance, construit en planches et en treillage, et couvert de plantes grimpantes de toute espèce.
En traversant le jardin , il rencontra le vieillard qui y travaillait, ancien serviteur de sa famille, et né dans un comté situé plus au sud.
— Avez-vous vu ma sœur? lui demanda-t-il en précipitant ses paroles avec toute la hâte que donne la terreur.
— Que me voulez-vous, laird? demanda le vieillard, dont l'oreille était dure, et dont l'intelligence n'était pas très-ouverte.
— Avez-vous vu miss Clara i cria Mowbray de toutes ses forces en jurant contre la stupidité du jardinier.
— Oui vraiment je l'ai vue, répondit le jardinier sans hésiter; y a-t-il du mal à avoir vu miss Clara, laird?
- — Où? Quand? demanda vivement son maître.
— Dans le jardin, hier soir, avant que vous fussiez de retour, répondit le vieux Joseph ; et, Dieu merci, vous galopiez bon train.
— Je suis aussi stupide que ce vieillard, dit Mowbray,
de perdre mon temps à lui parler. Et il courut à la porte dont nous avons fait mention , et qui donnait sur ce qu'on appelait l'allée de miss Clara. Trois ou quatre domestiques, se parlant bas les uns aux autres , et dont la physionomie annonçait le chagrin, l'inquiétude et la crainte , suivaient leur maître, désirant qu'il employât leurs services, mais n'osant les offrir à ce jeune homme impétueux.
A la petite porte , il trouva enfin des traces de celle qu'il cherchait; car le passe-partout de Clara était resté dans la serrure. Il était donc évident qu'elle y avait passé ; mais à quelle heure et dans quel dessein? c'était ce que Mowbray n'osait même conjecturer.
Cette allée étroite, après avoir traversé , pendant environ le quart d'un mille, un bois de chênes et de sycomores, aboutissait à une assez grande rivière dont les bords escarpés et rocailleux ne pouvaient être gravis qu'après des difficultés capables de faire reculer une personne délicate. Le chemin suivait alors les bords d'une chaîne de rochers, qui tantôt étaient suspendus sur les eaux, tantôt s'avançaient dans la rivière, dont le courant rapide couvrait leurs pieds d'écume, tantôt, cachés sous la surface , ne se faisaient remarquer que par les tourbillons qu'ils excitaient.
Les tentations que ce lieu dangereux pouvait offrir à un esprit exalté et désespéré frappèrent Mowbray en ce moment, et produisirent sur lui le même effet que le simoum \ Il s'arrêta un moment pour respirer, et tâcher d'écarter ses horribles pressentimens. Ses domestiques partageaient toutes ses craintes. — Pauvre fille! pauvre fille! se disaient-ils les uns aux autres à demi-voix; fasse le ciel qu'elle n'ait pas été abandonnée à elle-même ! Puisse le ciel l'avoir soutenue dans cette épreuve!
En ce moment on entendit la voix du vieux jardinier
(i) Vent desséchant et brûlant qui souffle quelquefois dans les déserts de l'Afrique.
— En.
qui criait derrière eux : — Monsieur! monsieur Saint-Ronan! j'ai trouvé...
— Quoi? s'écria Mowbray tressaillant, et respirant à peine; avez-vous trouvé ma sœur?
Il répéta plusieurs fois cette question; mais Joseph ne jugea pas à propos d'y répondre avant d'être arrivé près de lui, et alors il lui dit avec le ton de lenteur qui lui était ordinaire :
— Non, je n'ai pas trouvé miss Clara ; mais j'ai trouvé quelque chose que vous seriez bien fâché d'avoir perdu ; devinez, laird : votre beau couteau de chasse!
En même temps il le présenta à son maître, qui se rappelant dans quelles circonstances il l'avait jeté la veille par la fenêtre du salon de sa sœur, et songeant aux conséquences funestes de cette entrevue, le lui arracha des mains en proférant une imprécation , et le jeta avec violence dans la rivière.
Les domestiques se regardèrent les uns les autres ; et sachant le prix que leur maître attachait à ce couteau , qu'ils l'avaient vu plusieurs fois montrer à ses amis comme une arme curieuse , ils commencèrent à croire qu'il avait l'esprit en délire. Mowbray vit , à leurs regards surpris et confus, ce qui se passait en eux, et, montrant autant de calme qu'il put en appeler à son secours, il se débarrassa de tout son cortège en ordonnant aux servantes d'aller chercher leur maîtresse dans les promenades de l'autre côté du parc , et au jardinier d'aller sonner la grosse cloche du château. Affectant une confiance qu'il était loin d'avoir, il ajouta que ses ordres avaient pour but de rappeler miss Mowbray, si elle était à faire une de ses longues promenades.
Mowbray s'adressant ensuite à Patrick l'envoya dire au palefrenier de lui amener un cheval sur-le-champ au Pont- Bruyant, qu'on nommait ainsi à cause du bruit que faisait une petite cataracte au-dessous de laquelle était un petit pont de planches pour les piétons.
Dès qu'ils furent partis , il continua à suivre le sentier sur lequel il se trouvait, marchant avec une rapidité sans égale; car, sachant que c'était la promenade favorite de sa sœur, il regardait comme possible qu'elle eût pris ce chemin par habitude, dans un moment où, comme il avait lieu de le craindre, la situation de son esprit ne lui laissait pas la liberté du choix.
Il arriva bientôt au cabinet de plaisance, qui n'était à proprement parler qu'un banc couvert, et fermé des deux côtés. Ce réduit, élégamment pavé en petits cailloux, était perché, comme l'aire d'un faucon, presque sur le sommet d'un rocher qui s'avançait sur la rivière , et qui était le plus élevé de toute la chaîne de coteaux dont nous avons déjà parlé ; situation que la pauvre Clara avai t choisie à cause delà belle vue dont on y jouissait. En face du banc était une petite table en pierre, sur laquelle Mowbray remarqua un des gants de sa sœur. Il le saisit aussitôt, et vit qu'il était mouillé. Il n'avait pas plu dans la journée précédente; et par conséquent, si elle l'y eût oublié la veille, il n'aurait pas été dans cet état, puisque la couverture l'aurait préservé du brouillard et de la pluie de la nuit. Il était donc évident qu'elle était venue en cet endroit depuis l'entretien qu'il avait eu avec elle, et pendant qu'il pleuvait.
Mowbray , une fois assuré que Clara était venue en ce lieu, dans un moment où ses craintes étaient portées jusqu'au désespoir puisqu'elles l'avaient fait fuir de la maison de son père , s'avança jusqu'au bord de la plate-forme que formait le haut du rocher, et jeta un regard d'effroi sur la rivière profonde. Dans le trouble de son esprit, il lui semblait entendre dans le bruit sourd des eaux les derniers gémissemens de sa sœur, et dans l'écume blanche qu'elles formaient, voir une partie des vêtemens qu'elle portait lorsqu'il l'avait quittée la veille. Mais un examen plus attentif lui démontra qu'il était impossible qu'une
telle catastrophe eût lieu sans qu'il en restât quelque trace, et il n'en aperçut aucune.
Prenant alors un sentier qui descendait de l'autre côté de la montagne , il remarqua la trace d'un pied dans un endroit où la terre était humide et argileuse, et l'exiguité ainsi que la forme du soulier le convainquirent qu'il était sur les traces de celle qu'il cherchait. Il suivit donc le même chemin, en marchant à grands pas, et en examinant avec attention s'il ne trouverait pas de semblables vestiges de la marche de sa sœur. Il en découvrit plusieurs, mais l'impression ayant été faite sur une terre plus légère, la pluie l'avait effacée en partie, et il ne pouvait rien en conclure. Cependant cette circonstance lui parut prouver que, quelle que fût la personne dont les pieds avaient produit ces vestiges, elle devait avoir passé par là plusieurs heures auparavant.
Enfin , après avoir long-temps suivi les tours et détours nombreux d'un sentier pittoresque, Mowbray , sans avoir rien appris de satisfaisant, se trouva sur le bord du ruisseau nommé le ruisseau de Saint-Pionan, à l'endroit où les piétons le passaient sur le Pont-Bruyant. Un peu plus bas , les gens à cheval trouvaient un gué pour le traverser. Arrivée en cet endroit, la fugitive pouvait avoir pris un sentier qui , traversant les bois, l'aurait reconduite au château desShaws, lequel , par ce chemin, était à environ un mille de distance , ou avoir passé le pont , et pris une mauvaise route, ouverte au public, qui conduisait au vieux village de Saint-Ronan.
Mowbray , après un instant de réflexion , pensa que le plus probable était qu'elle avait pris ce dernier parti. Il monta donc sur son cheval, que lui avait amené, suivant ses ordres , un palefrenier à qui il ordonna de retourner au château par le sentier qu'il ne pouvait inspecter luimême; et il s'avança du côté du gué. La pluie de la nuit avait fait enfler le ruisseau , et Jack ne put s'empêcher de
représenter à son maître qu'il ne pouvait le traverser en ce moment sans s'exposer à un grand danger. Mais l'esprit de Mowbray était trop exalté pour qu'il pût écouter des avis de prudence et de circonspection. Il donna un coup d'éperon à son cheval, qui ne semblait pas trop disposé à entrer dans le torrent, et le força à y descendre, quoique l'eau montât jusqu'au pommeau de la selle. Ce ne fut que grâce à sa force et à sa sagacité que l'animal parvint à se maintenir sur les lignes du gué. S'il eût cédé à la violence de l'eau , il eût été porté sur les rochers audessous , et les conséquences en auraient probablement été fatales pour le cheval et pour le cavalier. Quoi qu'il en soit, Mowbray atteignit l'autre bord en sûreté, à la grande joie de Jack, qui n'avait pas voulu quitter la rive opposée avant de l'avoir vu hors de tout, péril.
Lejeune laird prit alors la route qui conduisait au vieux village, bien décidé, s'il n'y apprenait aucunes nouvelles de sa sœur, à répandre l'alarme et à la faire chercher partout; car, en ce cas, il était impossible de cacher plus long-temps sa disparition du château des Shav/s. Nous le laisserons, quant à présent, dans cet état d'incertitude, pour faire connaître à nos LectetHTfi la réalité des malheurs que ses fâcheux pressentimens el les reproches de sa conscience ne pouvaient que lui faire prévoir.