CHAPITRE V
ELOQUENCE EPISTOLAIRE.
« Mais comment te repondre? Il faut d'abord te lire. »
Pbior.
Désirant rendre plus authentiques les faits les plus importans de notre narration en les appuyant d'autant de pièces originales qu'il nous sera possible, nous sommes parvenus , à force de recherches , à nous mettre à même de présenter à nos lecteurs une copie exacte des trois missives confiées aux soins de Nelly Trotter. Voici la teneur de la première.
« — Monsieur Winterblossom ( de Silverhead ) est chargé par lady Pénélope Penfeather, sir Bingo et lady Binks , monsieur et miss Mowbray ( de Saint-Ronan), et toute la compagnie résidant à l'hôtel de la Tontine, aux eaux de Saint-Ronan, d'exprimer leur espoir que M. — , logé chez la nommée Meg Dods, dans l'ancien village de Saint-Ronan , voudra bien les favoriser de sa compagnie à la tabled'hôte, aussitôt et aussi souvent que cela pourra lui être convenable. La compagnie juge nécessaire de lui faire cette invitation formelle, parce que, d'après les us et réglemens adoptés, on ne peut être admis à la table-d'hôte sans loger à l'hôtel ; mais elle sera charmée de faire une exception en faveur d'un talent aussi distingué que celui
(i) Expression qu'on retrouve dans le Beppo de lord Byron. — Eb.
de M. — . Si M. — , quand il connaîtra mieux la compagnie qui se trouve dans l'hôtel et les réglemens de l'établissement, éprouvait le désir d'y fixer sa résidence, M. Winterblossom, sans vouloir se compromettre par une assurance positive à cet égard, est porté à espérer que, malgré le grand nombre d'étrangers qui s'y rendent en ce moment, on pourrait prendre des arrangemens pour procurer un logement à M. — , dans la maison garnie de Lilliput-Hall. M. — faciliterait considérablement cette négociation s'il voulait avoir la bonté de faire savoir à M. Winterblossom quelle est la mesure exacte de sa taille, attendu que le capitaine Rennletree paraît disposé à quitter l'appartement qu'il occupe à Lilliput-Hall, parce qu'il trouve son lit trop court de quelques pouces. M. Winterblossom prie M. — d'être convaincu de l'estime qu'il a conçue pour son génie, et d'agréer les assurances de sa haute considération personnelle. »
A M. — , Esq. , auberge du Croc, vieux village de Saint-Ronan.
De la salle commune de la Tontine, à Saint-Ronan.
Ce billet ( nous voulons être précis en tout ce qui concerne l'écriture et l'orthographe ) était écrit en ronde. L'écriture en était bonne, et l'on y reconnaissait en quelque sorte la main d'un clerc, quoiqu'elle annonçât la même affectation qu'on remarquait dans le caractère de M. Winterblossom.
Le second billet formait un contraste frappant avec la gravité et l'exactitude diplomatique de celui qui précède. Les fleurs d'éloquence classique que le ministre avait cueillies à l'université , y étaient mêlées avec quelques fleurs sauvages, écloses clans l'imagination féconde de lady Pénélope.
« Le chœur des dryades et des naïades assemblées aux eaux curatives de Saint-Ronan a appris avec surprise qu'un jeune homme qu'Apollon, dans un moment de prodigalité , a doué de deux de ses dons les plus précieux ,
erre au hasard dans leurs domaines , et visite leurs bosquets et leurs ruisseaux sans avoir encore songé à rendre hommage aux divinités tutélaires de ces lieux. Il est donc sommé de comparaître en leur présence ; une prompte obéissance lui assurera le pardon ; mais en cas de résistance, défenses lui sont faites de toucher désormais le crayon ou la lyre.
« P. S. L'adorable Pénélope, que ses charmes et ses vertus ont fait recevoir depuis long-temps au nombre des déesses, donne le nectar et l'ambroisie, que les mortels nomment du thé et des gâteaux, à l'hôtel de la Tontine, près de la source sacrée, jeudi prochain à huit heures du soir, et les Muses ne manquent jamais d'y assister. L'étranger est invité à participer aux plaisirs de la soirée.
« Deuxième postscriptum. Un berger ambitieux, voulant se loger plus grandement, et n'étant pas content de l'humble chaumière qu'il occupe, la quitte dans un jour ou deux. Bien certainement
Le local est vacant; on peut en disposer.
ShakspeapvE. Comme vous le voudrez.
« Troisième postscriptum. Notre Iris à jupon de tartan, que les mortels connaissent sous le nom de Nelly la Trotteuse, nous rapportera la réponse que fera l'étranger à notre sommation céleste. »
Cette épître était en écriture italienne très-soignée, et elle se terminait par une lyre , une palette , et autres ornemens tracés à la plume et appropriés au contenu du billet.
La forme de la troisième lettre était différente des deux autres. L'écriture en était grosse , irrégulièfe, semblable à celle d'un écolier. On voyait pourtant qu'elle avait coûté autant de peines et de soins que si c'eût été un spécimen de la calligraphie la plus parfaite. En voici la copie.
G6 LES EiVUX
a Mosieu, — a Jack Moobray a gagé contre moi que le somont que vous avez tué samedi dernier pesait dix-huit livres. J'ai parié qu'il était plus près de cèze. Comme vous aites un chasseur, je m'en rapporte à vous. De sorte que j'espère que vous viendrez ou que vous m'écrirez. Ne doutez pas que vous nous ferez onneur. Le pari est une douzenne de bouteilles à boire en notre club à l'autel de la Tontine, lundi prochain. Nous vous prions d'y venir; et Moobray espère que vous serez des nautres. Etant, Mosieu, votre très-humble serviteur.
«Bîngo Binks, baronnet de Bloc-Hall.
o P. S. Je vous envoie quelques amesons des Hindes , et des appâts préparés par mon valais. J'espère que vous en serez contant sur la riviaire.
Trois jours se passèrent sans qu'on reçût aucune réponse à ces invitations, ce qui, bien loin de diminuer la curiosité que l'inconnu avait fait naître dans l'hôtel, ne fit que l'augmenter en secret , quoique chacun déclamât tout haut contre son manque de politesse et de savoir-vivre.
Cependant Frank Tyrrel, à sa grande surprise, commença à trouver, comme les philosophes, qu'il n'était jamais moins seul que lorsqu'il était seul. Dans les promenades les plus retirées et les plus silencieuses que la situation de son esprit le portait à choisir, il était sûr de rencontrer quelques rôdeurs venant de l'hôtel, pour lesquels il était devenu un objet de vif intérêt. Etant loin de penser qu'il fût lui-même la cheville ouvrière qui les mettait en mouvement, il fut presque tenté de croire que lady Pénélope et les jeunes filles qui formaient son cortège, M. Winterblossom et son petit cheval gris, le ministre, son habit noir et ses pantalons œil de corbeau, n'étaient que des copies polygraphiques des mêmes individus, à moins qu'ils ne fussent doués d'une célérité de mouvement qui les rendît susceptibles d'ubiquité, c'est-à-
dire d'être présens partout en même temps ; car il ne pouvait aller nulle part sans les trouver, et cela plusieurs fois dans le cours de la même journée. La présence de la douce Lycoris lui était annoncée par le doux babil qu'il entendait derrière une baie. Quand il se croyait dans le lieu le plus solitaire, la flûte du ministre se faisait entendre à quelques pas. Enfin s'il était sur le bord d'un ruisseau, la ligne à la main, il se voyait épié par sir Bingo ou quelqu'un de ses amis.
Les efforts qu'il fit pour éebapper à cette persécution lui valurent le nom de misantbrope , qu'on lui donna à l'hôtel; et, une fois marqué comme l'objet de la curiosité générale, celui qui pouvait , à la table d'hôte, donner des détails sur la manière dont le misanthrope avait employé sa matinée était sûr d'être écouté avec le plus d'attention. L'humeur en apparence sauvage de Tyrrel , bien loin de diminuer le désir qu'on avait de sa société, y donnait une nouvelle force, par la difficulté qu'on éprouvait à le satisfaire, de même que l'intérêt du pêcheur redouble quand il voit tourner autour de son hameçon une truite assez prudente pour hésiter à y mordre.
En un mot , tel était l'intérêt que l'imagination de toute la compagnie intriguée prenait au misanthrope, que, malgré les qualités peu aimables que ce mot exprime, il ne s'y trouvait qu'un seul individu qui ne désirât pas le voir prendre place à table pour pouvoir le considérer de plus près à loisir. Les dames surtout ne cessaient de demander s'il était bien véritablement un misanthrope, s'il avait toujours été misanthrope , quelle cause pouvait l'avoir rendu misanthrope, et s'il n'existait pas quelque moyen de le guérir de sa misanthropie.
Un seul individu, comme nous venons de le dire, ne se souciait nullement de faire plus ample connaissance avec le prétendu Timon du Croc , et c'était M. Mowbray de Saint-Ronan. Par le moyen d'un homme vénérable, John Pirner, tisserand de profession, mais de fait braconnier
pêcheur, qui accompagnait ordinairement Tyrrelpour lui montrer les endroits les plus favorables à la pêche et pour porter son panier, il avait appris que sir Bingo avait mieux jugé que lui du poids du saumon. Or c'était un objet qui intéressait son honneur comme sa bourse; les conséquences en pouvaient même devenir plus sérieuses. Il n'en résulterait peut-être rien moins que l'émancipation de sir Bingo, qui l'avait jusqu'alors suivi comme une ombre, mais qui, s'il se trouvait triomphant, se fiant sur la supériorité de jugement qu'il avait montrée sur un point si important, pourrait vouloir voler de ses propres ailes , et peut-être même exiger que le squire , qui avait été jusqu'alors l'astre central de tout le système, se bornât à faire ses évolutions autour de lui sir Bingo Binks , en humble satellite.
Le squire désirait donc ardemment que Tyrrel persistât dans son humeur rétive afin que la gageure restât indécise. Il éprouvait même une sorte d'éloignement pour un étranger qui, en péchant un saumon d'une livre ou deux trop léger, l'avait placé dans la position désagréable où il se trouvait. Il blâmait donc ouvertement la bassesse de ceux qui voulaient encore faire quelque attention à cet inconnu, et il citait les trois lettres restées sans réponse comme un trait d'impertinence qui prouvait qu'on ne pouvait lui supposer ni naissance ni éducation.
Mais quoique les apparences fussent contre lui, quoiqu'il fut vrai qu'il aimât naturellement la solitude , et que le fracas et le ton affecté d'une telle compagnie ne lui convînt nullement, il est aisé de justifier Tyrrel du reproche d'impolitesse qu'on semblait lui faire avec quelque raison, car jamais il n'avait recules lettres qui exigeaient une réponse. Nelly Trotter, soit qu'elle craignît de se trouver en face de sa commère Meg sans pouvoir lui remettre le dessin qui lui avait été confié, soit que le sommeil ou le whisky lui eussent fait oublier la commission dont elle avait été chargée à l'hôtel, avait conduit sa charrette, sans s'arrêter,
jusqu'àson chervillage de Scate-Raw, d'où elle avaitenvoyé les lettres par le premier manant à jambes nues qu'elle avait pu trouver allant à Saint-Ronan. De sorte qu'enfin , mais après un délai de quelques jours, elles arrivèrent à l'auberge du Croc, entre les mains de Frank Tyrrel.
La leeture de ces missives lui expliqua en partie la singulière conduite qui l'avait surpris dans ses voisins; et, comme il vit qu'ils avaient conçu, n'importe comment, l'idée qu'il devait être une curiosité peu ordinaire, sentant qu'un tel rôle est aussi ridicule que difficile à soutenir, il se hâta d'écrire à M. Winterblossom un billet conçu dans le style du commun des mortels. Il lui rendit compte du délai qu'avait éprouvé la remise des lettres, il lui témoignait ses regrets de n'avoir pu par conséquent lui répondre plus tôt, lui annonçait qu'il avait dessein d'aller dîner le lendemain avec la compagnie; ajoutait qu'il était fâché que l'état de sa santé , celui de son esprit et les circonstances dans lesquelles il se trouvai!;, ne lui permissent pas de se promettre d'avoir souvent cet honneur pendant le séjour qu'il comptait faire dans le pays, et le priait de ne se mettre nullement en peine pour lui trouver un appartement dans le village de la Source, attendu qu'il était très-satisfait de son logement actuel. Un billet particulier pour sir Bingo lui disait qu'il se trouvait heureux de pouvoir lui mander le poids exact du saumon, attendu qu'il l'avait noté sur son journal. — Au diable le drôle! pensa le baronnet : de quoi se mêle-t-il de tenir un journal! — 11 ajoutait que, quoique le résultat de cette vérification ne dût être particulièrement agréable qu'à l'une des partics , il souhaitait au gagnant et au perdant beaucoup de plaisir en buvant le vin de la gageure. 11 regrettait de ne pouvoir se promettre d'en prendre sa part. A cette lettre était jointe une note constatant le poids exact du poisson.
Armé de cette pièce , sir Bingo chanta victoire , réclama le paiement de la gageure, vanta son jugement, jura plus
haut et plus intelligiblement qu'il ne l'avait jamais fait; déclara que ce Tyrrel était un bon diable, un brave garçon, et dit qu'il espérait faire plus ample connaissance avec lui; tandis que le squire, la tète basse, maudissant tout bas l'étranger de tout son cœur, ne trouva d'autre moyen pour réduire son compagnon au silence que de convenir qu'il avait perdu, et de fixer un jour pour boire le vin du pari.
Toute la compagnie examina ensuite , comme au microscope, la réponse de Tyrrel à M. Winterblossom, chacun se creusant l'esprit pour trouver dans l'expression la plus simple et la plus ordinaire un sens profond et caché, qu'on ne pouvait découvrir sans réflexions. M. Micklewbam, le procureur, appuya sur le mot circonstances, qu'il lut avec une emphase particulière.
— Le pauvre diable ! dit-il; il vit à meilleur marché au coin du feu de la cuisine de Meg Dorts qu'il ne pourrait faire dans la présente société.
Le docteur Quackleben, comme un prédicateur qui choisit dans son texte le mot sur lequel il croit devoir insister, lut d'un ton bas et sourd les mots : ïélat de sa santé. — Hum ! dit-il, l'état de sa santé ! Ce n'est pas une maladie aiguë; non, il n'a fait venir aucun médecin. Il faut que ce soit une maladie chronique, une tendance à la goutte peutêtre. Mais son éloignement pour la société, son œil égaré, sa marche irrégulière , son tressaillement quand il aperçoit un étranger, l'air d'humeur avec lequel il se dé tourne... M. Winterblossom , donnez-moi un ordre pour qu'on me remette tous les anciens journaux. Ce règlement qui veut qu'on les garde sous clef est véritablement très-incommode.
— Vous savez qu'il était nécessaire, docteur; et il y a si peu de personnes , dans la bonne compagnie, qui lisent autre chose, que, sans cette précaution, il y a long-temps que tous les anciens journaux seraient perdus ou déchirés.
— Fort bien. N'importe, donnez-moi l'ordre que je vous
demande. Je me souviens d'y avoir vu, il y a quelque temps, un article relatif à un maniaque qui s'est soustrait à la surveillance de ses gardiens. Je veux revoir son signalement. Je crois que j'ai dans mon bagage un gilet de force.
Tandis que cette observation faisait pâlir une bonne partie de la société, qui ne se souciait guère de dîner avec un homme dont la situation paraissait si équivoque et si précaire, les jeunes demoiselles chuchotaient entre elles : — Pauvre jeune homme ! disaient elles ; s'il est véritablement ce que le docteur suppose, qui sait quelle peut en avoir été la cause? Il se plaint de l'état de son esprit, — pauvre jeune homme !
Ce fut ainsi qu'à force d'ingénieux commentaires sur un billet aussi simple qu'aucun de ceux qui ont jamais couvert la huitième partie d'une feuille de papier à lettre, M. Tyrrel se trouva tout à coup atteint et convaincu d'avoir perdu sa fortune , sa raison et son cœur, en tout ou en partie, l'un ou l'autre, pour nous servir du style laconique et élégant de nos lois.
En un mot, on dit tant de choses pour et contre, on fit écloretant de théories, on se livra à tant d'idées bizarres sur le caractère et les dispositions du misanthrope , que , lorsque les convives s'assemblèrent le lendemain, suivant l'usage, dans le salon, un peu avant l'heure du dîner, ils semblaient douter s'ils verraient arriver le nouveau membre de leur société sur ses pieds ou sur ses mains.
Mais quand Toby annonça M. Tyrrel, avec toute la force de ses poumons, le jeune homme avait si peu de chose qui le distinguât des autres , qu'on éprouva un désappointement momentané. Les dames surtout commencèrent à douter que le composé de talens, de misanthropie, de folie et de sensibilité mentale, dont elles s'étaient formé une idée, fût le même être que le jeune homme bien vêtu et presque à la mode qui se présentait à leurs yeux. Car, quoiqu'il fût en négligé , ce que rendaient excusable sa
qualité de voyageur, la distance à laquelle il était de son domicile , et la liberté qu'on se permet dans les endroits où l'on va prendre les eaux, on ne remarquait dans ses vêtemens rien qui sentîtlanégligence ou la bizarrerie d'un misanthrope, quel que pût être l'état de son cerveau.
Lorsqu'il salua à la ronde toute la compagnie , on eût dit qu'il dessillait les yeux de tous ceux à qui il adressa la parole; et chacun reconnut avec surprise qu'il y avait bien de l'exagération dans les idées qu'il avait conçues , et que , quelles que fussent la naissance et la fortune de M. Tyrrel, quel que fût le rang qu'il occupât dans le monde, ses manières, sans qu'il eût l'air de s'en faire accroire, annonçaient un homme aimable et bien né.
Il fit ses remerciemens à M. Winterblossom sur un ton qui rappela le digne président à tout son savoir-vivre pour lui répondre dans le même style. Il évita alors le désagrément d'être le seul objet de l'attention de tout un cercle, en se glissant peu à peu à travers la compagnie , non pas en hibou qui cherche un trou pour s'y cacher , ou comme un homme gauche qui s'efforce de se dérober à la compagnie, mais avec l'air d'un homme qui ne se trouverait pas déplacé dans une sphère encore plus élevée. Son style, en parlant à lady Pénélope, fut adapté au ton romanesque de l'épître de M. Chatterly, à laquelle il crut devoir faire allusion. Il était fâché , lui dit-il , d'avoir à se plaindre à Junon de l'inexactitude avec laquelle Iris avait délivré certain mandat céleste auquel il n'avait osé répondre que par une obéissance silencieuse. À moins, ajouta-t-il, que cette lettre, comme son contenu semblait l'indiquer, ne fût destinée pour un être plus favorisé des dieux que celui entre les mains duquel le hasard peut-être l'avait fait tomber.
Les lèvres de lady Pénélope l'assurèrent, et il put lire dans les yeux de la plupart des jeunes demoiselles, qu'il n'y avait eu aucune méprise dans cette affaire; que c'était bien lui que les nymphes avaient évoqué en leur présence,
DE SAINT-ÏIONAN. 73
et qu'elles connaissaient parfaitement ses talens comme poète et comme peintre. Tyrrel repoussa d'un air grave et sérieux l'accusation de poésie, et ajouta qu'il ne lisait avec quelque plaisir que les ouvrages de nos premiers poètes, et qu'il rougissait presque d'avouer qu'il pensait même que quelques-uns d'entre eux auraient mieux fait d'écrire en humble prose.
— 11 ne vous reste plus qu'à désavouer votre talent comme artiste, M. Tyrrel, dit lady Pénélope, et nous vous regarderons comme l'être le plus trompeur de tout votre sexe, comme un homme qui veut nous empêcher de profiter de cette occasion pour jouir des fruits d'un talent sans égal. Je vous assure que je mettrai mes jeunes amies sur leurs gardes. Une telle dissimulation doit avoir quelque motif secret.
— Et moi, dit Winterblossom , je puis produire une pièce de conviction contre l'accusé.
A ces mots, il tira d'un porte-feuille l'esquisse qu'avait apportée Nelly Trotter, et dont il s'était emparé adroitement. Il avait eu soin, car il était adepte dans cet art, de la doubler d'un papier bien collé, de manière à en faire disparaître quelques déchirures et jusqu'au moindre pli, avec le même succès qu'obtiendrait mon ancienne amie mistress Weir en réparant les dommages que le temps aurait faits a un Shakspeare in-folio.
— Yoilà bien le corpus delicli, dit le procureur en faisant une grimace, et en se frottant les mains.
— Si vous avez assez d'indulgence, dit Tyrrel, pour donner le nom de dessins à de pareilles ébauches , je dois m'avouer convaincu. J'avais coutume de les faire pour mon amusement; mais, puisque mon hôtesse, mistress Dods, a découvert depuis peu que je les fais pour gagner ma vie, pourquoi n'en conviendrais-je pas?
Cet aveu, fait sans la moindre apparence de honte ou de retenue, parut produire un effet frappant sur toute la compagnie. Le président remit d'une main tremblante le
dessin dans son porte-feuille, craignant sans doute que l'arlibte ne le réclamât ou n'en demandât le prix. Lady Pénélope fut déconcertée, comme un coursier qui quitte le pas pour prendre le galop. Il fallait qu'elle quittât le ton d'égards et d'aisance avec lequel elle avait parlé jusqu'alors à Tyrrel , pour prendre celui de protection et de supériorité, et cela ne pouvait se faire en un instant.
Le procureur murmura à voix basse : — Les circonstances, les circonstances, je m'en étais douté.
Sir Bingo dit à l'oreille de son ami le squire : — Cheval essoufflé, efflanqué, perdu; c'est dommage! Je garantis que c'était un cheval de race.
— Rosse d'origine, répondit Mowbray. Ne vous l'ai-je pas toujours dit?
— Vingt-cinq guinécs que cela n'est pas ; et je le lui demanderai à lui-même.
— Va pour vingt-cinq guinées, à condition que vous lui ferez cette demande d'ici à dix minutes. Mais vous n'oseriez, Bingo. Il a un regard en dessous, avec tout son clinquant de politesse.
— Fait! dit le baronnet, quoique d'un ton moins confiant qu'auparavant, mais avec la résolution secrète d'avancer pas à pas et prudemment dans cette affaire. J'ai un rouleau ici, ajouta-t-il, et Winterblossom gardera les enjeux.
— Je n'ai pas de rouleau, mais je donnerai un bon sur Micklewham.
— Mais tâchez qu'il soit mieux payé que le dernier, car je ne veux pas être fait une seconde fois. Je vous tiens, mon garçon.
— Attendez que la gageure soit gagnée, et avant cela, Bingo, mon ami, je verrai ce flandrin vous briser le crâne d'un coup de poing. Vous ferez mieux d'abord de parler au capitaine, car vous allez vous mettre dans de mauvais draps, je vous en avertis. Tenez, je ne vous veux pas de mal, j'annule le pari pour une guinée. Décidez-vous; je prends la plume pour faire le bon.
— Signez-le, et allez au diable ensuite. Vous êtes pincé, Jack, je vous en réponds. Et s'avançant versTyrrel, il le salua, en s'annonçant à lui comme sir Bingo Binks.
— En... honneur... écrire... monsieur, furent les seuls mots que son gosier, ou plutôt sa cravate, permit d'entendre distinctement.
— Que l'enfer confonde le fat! pensa Mowbray; du train dont il va, il marchera bientôt sans lisières. Et que l'enfer confonde doublement ce je ne sais qui, venu ici je ne sais d'où pour faire entrer les chiens dans mon jeu.
Cependant, tandis que Mowbray tenait sa montre en main, le baronnet, le visage allongé par suite des réflexions qu'il faisait, et avec un tact d'instinct que le soin de sa conservation semblait inspirer à un cerveau qui n'était riche ni de délicatesse ni de jugement, fit précéder sa question de quelques remarques sur la pêche et la chasse en général. Il trouva Tyrrel passablement au fait de ces deux sciences , dont il parla même avec une sorte d'enthousiasme; de sorte que sir Bingo commença à être saisi d'un grand respect pour sa nouvelle connaissance ; il saisit cette occasion pour lui dire qu'il n'était pas possible qu'il fut ou qu'il eût toujours été un artiste de profession, comme il venait de le déclarer; et, s'enhardissant peu à peu, il ajouta : — J'ose dire, M. Tyrrel, que vous avez été des nôtres. J'ose dire
— Si vous parlez de chasse et de pêche, sir Bingo, j'ai toujours aimé et j'aime encore beaucoup ces deux plaisirs.
— Et par conséquent vous n'avez pas toujours fait cette sorte de choses?
— De quelle sorte de choses parlez-vous, sir Bingo? Je n'ai pas le plaisir de vous comprendre.
— Quoi! j'entends ces dessins. Je vous en ferai une jolie commande, si vous voulez répondre à ma question. Vous pouvez y compter.
— Avez-vous quelque intérêt à connaître mes affaires, sir Bingo?
— Non, certainement , non ; pas un intérêt direct , répondit le baronnet en balbutiant un peu; car le ton avec lequel ïyrrel venait de s'exprimer ne lui plaisait pas à beaucoup près autant qu'un verre de sherry; j'ai seulement dit que vous êtes un diablement brave garçon, et j'ai gagé que vous n'avez pas toujours fait le métier d'artiste , voilà tout.
— Une gageure avec M. Mowbray, je suppose?
— C'est cela même : vous l'avez deviné. J'espère que je l'ai faite?
Tyrrel fronça les sourcils, jeta les yeux d'abord sur M. Mowbray, ensuite sur le baronnet, et après un moment de réflexion dit à celui-ci : — Sir Bingo, vous mettez autant de grâces dans vos questions que vous avez de finesse dans l'esprit. Vous avez parfaitement raison ; je n'ai pas été élevé pour la profession d'artiste, et je ne l'exerçais pas autrefois, quelle que puisse être mon occupation actuelle. Je crois avoir répondu à votre question.
— Et voilà Jack pris ! s'écria le baronnet en se frappant la cuisse avec un mouvement de joie, et en regardant le squire d'un air de triomphe.
— Un instant, s'il vous plaît, sir Bingo; il me reste un mot à vous dire. J'ai le plus grand respect pour les gageures. C'est le privilège d'un Anglais d'en faire sur tout ce que bon lui semble, et de sauter par-dessus les haies et les fossés, en faisant ses enquêtes pour les décider, comme s'il courait le renard. Mais je vous ai déjà donné satisfaction relativement à deux gageures, et je crois que cela suffit pour qu'on ne m'accuse pas de vouloir contrevenir aux usages du pays. J'ai donc à vous prier, sir Bingo, de ne plus prendre ni moi ni mes affaires pour sujet de celles que vous pourrez faire par la suite.
— Du diable si je m'en avise I pensa le baronnet. Il lui fit ensuite quelques excuses, et se trouva fort heureux d'entendre le son de la cloche qui annonçait le dîner, ce qui lui fournit un prétexte pour mettre fin à cette conversation.