PROPOS DE TABLE
« . . : Si ces détails sont Trais ,
« La Hollande paraît avoir de grands projets; « El l'Autriche... Madame, un peu de cliicoré»; « Ce lc'gume est divin, rien qu'une cuillerée.
« Tous parlaient à la fois , et sur le même ton « Que s'il se fût agi d'un whist ou d'un boston. » La Table.
Au moment de quitter le salon,* lady Pénélope prit le bras de Tyrrel avec un doux sourire de condescendance, destiné à lui faire sentir tout le prix de la faveur qu'elle lui accordait. Mais l'artiste déraisonnable, au lieu de montrer la moindre confusion en se voyant l'objet d'une attention à laquelle il aurait dû si peu s'attendre, parut regarder cette distinction comme un droit naturel dû au seul étranger de la compagnie; et quand il eut conduit lady Pénélope au haut de la table et qu'il se fut placé entre elle et lady Binks, cet indiscret n'eut pas l'air de penser qu'il se trouvait élevé au-dessus de son rang, et parut aussi à l'aise que s'il eût été au bas de la table, à coté de l'honnête mistress Blower, venue aux eaux pour se débarrasser d'un mal d'estomac qu'elle ne voulait pas nommer une indigestion.
Cet air d'indifférence gêna extrêmement le jeu de lady Pénélope, et irrita plus que jamais le désir qu'elle avait de pénétrer le mystère secret de Tyrrel, s'il y avait quelque secret, et de l'attirer dans son parti. Si jamais vous avez été aux eaux, n'importe en quel endroit, lecteur, vous savez que, tandis qu'on n'y montre pas des égards trop polis
aux gens qui sont comme tout le monde, s'il survient un individu plus remarquable, qui semble avoir quelque chose d'extraordinaire, aussitôt chaque amazone à la tête de chaque coterie peut être comparée aux chasseurs de Buénos-Ayres, qui, lorsqu'un lion a été signalé, disposent leurs fdets et s'apprêtent à manœuvrer de leur mieux pour s'emparer du monstre , et l'emmener captif dans leur ménagerie. Quelques mots sur lady Pénélope expiiront pourquoi elle se livrait à cette chasse avec un zèle si ardent.
Elle était fille d'un comte, et avait eu, dans sa jeunesse, une taille et des traits qui lui donnaient le droit de passer pour une beauté, quoique cette taille ne fût plus assez svelte, et que ses traits fussent devenus trop prononcés pour que cette expression pût lui être encore applicable. Son nez semblait s'être allongé, ses joues avaient perdu les contours qu'elles devaient à la jeunesse; et comme, pendant quinze ans qu'elle avait été la beauté régnante de tous les cercles, et proclamée dans toutes les tables, nul homme ne lui avait adressé le mot décisif, ou du moins ne lelui avait convenablementadressé, Sa Seigneurie, rendue indépendante par une succession qu'elle avait recueillie d'une vieille parente, ne parlait plus que d'amitié, ne pouvait souffrir la ville pendant l'été, et vantait sans cesse
Et la verdure et la campagne.
A peu près à l'époque où lady Pénélope changea ainsi son genre de vie, elle fut assez heureuse, à l'aide du docteur Quackleben, pour découvrir les vertus de la source de Saint-Ronan, et ayant contribué à établira l'entour urbem in rure , elle s'installa comme directrice suprême des modes dans la petite province qu'elle avait en grande partie découverte et peuplée : il était donc assez juste qu'elle ambitionnât l'hommage et le tribut de quiconque entrait sur ce territoire.
Sous les autres rapports, lady Pénélope ressemblait
DE SAINT-UGNAN. 79
assez aux femmes composant la classe nombreuse dont elle faisait partie. Au fond elle avait des principes; mais elle était trop inconsidérée pour que ses principes l'emportassent sur ses caprices, et par conséquent elle n'était pas trop scrupuleuse sur le choix de la compagnie qu'elle voyait. Elle avait un bon cœur, mais son humeur était bizarre et fantasque. Elle était compatissante et généreuse, mais il fallait qu'il ne lui en coûtât ni embarras ni contrariété. Elle aurait servi partout de chaperon à une jeune amie, et aurait remué le monde entier pour placer des billets de souscription; mais jamais elle ne s'inquiétait si la jeune fille prise sous sa sauve-garde ne jouait pas un peu trop le rôle de coquette : de sorte que parmi une foule de jeunes miss elle passait pour la meilleure créature de l'univers.
Lady Pénélope avait tant vécu dans la société , elle savait si exactement quand elle devait parler, et comment éviter une discussion embarrassante en avouant son ignorance , tout en paraissant briller d'intelligence , qu'on ne découvrait ordinairement qu'elle était sans esprit que lorsqu'elle se donnait des peines extraordinaires pour paraître très-spirituelle, ce qui lui arrivait plus fréquemment depuis un certain temps; car, ne pouvant se dissimuler que ses appas exigeaient de plus en plus les artifices de la toilette, elle pouvait supposer avec le poète que « de nouvelles lumières pénétraient dans son esprit à travers les brèches du temps. » Plusieurs de ses amis croyaient pourtant qu'il aurait été plus sage à elle de rester dans la médiocrité, et de se contenter de jouer dans la société le rôle d'une femme à la mode et bien élevée, plutôt que de s'afficher comme protectrice ctcomme ayant des prétentions au goût. Mais Sa Seigneurie ne partageait pas cette opinion, et c'était à elle, sans contredit, qu'il appartenait d'en juger.
A la gauche de Tyrrel était lady Binks, ci-devant la belle miss Bonnyrigg, qui, l'année précédente, avait fixé
tous les yeux et excité l'admiration, la risée et l'étonnement de toute la compagnie réunie aux eaux , en dansant làjling i montagnarde la plus vive, en montant le cheval le plus fougueux, en riant le plus haut de la plaisanterie la plus crue, et en étant celle de toutes les nymphes de Saint-Ronan qui portait le jupon le plus court. Peu de personnes se doutaient que cette humeur étrange, masculine, et presque folle, n'était qu'un vernis dont elle couvrait son véritable caractère, dans le dessein de .faire un mariage avantageux. Elle avait jeté les yeux sur sir Bingo; elle n'ignorait pas qu'il disait lui-même qu'il fallait pour lui plaire qu'une femme fût capable de tout; et elle savait qu'il ne se déciderait à prendre pour épouse que celle en qui il trouverait les qualités qui recommandent un bon chasseur. Elle tendit ses filets en conséquence , et se rendit malheureuse; car le rôle qu'elle jouait ne convenait nullement à son caractère passionné, ambitieux et réfléchi. Du reste , elle n'avait aucune délicatesse ; car tout en cherchant à prendre sir Bingo dans ses filets, elle savait parfaitement qu'il n'était qu'un sot et une brute. Mais elle s'était trompée elle-même, en ne prévoyant pas qu'une fois devenue la chair de la chair et les os des os du baronnet, elle éprouverait tant de honte et de courroux en le voyant généralement bafoué dans le monde et la dupe des aigrefins, et que son manque de bon sens lui inspirerait tant de dégoût.
Il est vrai qu'au total c'était un monstre assez innocent, et soit en lui serrant un peu la bride, soit en le flattant et le cajolant, on aurait pu le faire marcher assez bien. -\ Mais la manière dont il avait malheureusement hésité à reconnaître son mariage secret avait tellement exaspéré 3] l'esprit de la dame, que les mesures conciliatrices étaient ; les dernières qu'elle eût été disposée à employer. Nonseulement on avait eu recours en cette occasion à l'assis-
(i) Danse dc3 montagnes d'Ecosse. — Ed.
tance de la Thémis écossaise ■ , toujours si indulgente pour la fragilité des belles, mais Mars paraissait même prêt à se mettre de la partie, si l'Hymen ne fût pas intervenu.
Miss Bonnyrigg avait de par le monde un certain frère, officier dans l'armée , qui arriva en chaise de poste à l'hôtel du Renard ou de la Tontine, un soir à onze heures. Il avait en main , au lieu de canne , une espèce de gourdin de chêne sec, et il était accompagné d'un autre militaire qui comme lui portait un bonnet à la hussarde et un col noir. Ils n'avaient d'autre bagage, d'après le rapport que fit le fidèle Toby, qu'un petit sac de nuit , un André Ferrare 2 avec une boîte en acajou de dix-huit pouces de longueur sur trois de profondeur et environ six de largeur. Le lendemain matin, à une heure véritablement indue , un p a laver solennel, comme les naturels de Madagascar appellent leurs assemblées délibérantes, eut lieu entre les deux nouveaux -venus et le baronnet : le capitaine Mac Turk et M. Mowbray y assistèrent. Il en résulta qu'au déjeuner la compagnie eut le plaisir d'être informée que sir Bingo était, depuis quelques semaines, l'heureux époux de miss Bonnyrigg , la favorite de toute la société, union qu'il avait tenue cachée pour des raisons de famille, mais qu'il lui était maintenant permis d'avouer. Il ne lui restait plus qu'à emprunter les ailes de l'Amour pour aller chercher sa tourterelle gémissante dans les bocages sous l'ombre desquels elle s'était retirée jusqu'à ce qu'il n'existât plus d'obstacles à leur bonheur commun. Tout cela sonnait fort bien sans doute , mais cette tourterelle sans fiel, lady Binks, ne pensait jamais aux mesures qu'il avait fallu prendre pour faire reconnaître son mariage à l'écossaise, sans un sentiment profond d'indignation et de mépris.
Indépendamment de ces circonstances désagréables ,
(i) On sait que! est le privilège du lieu appelé' Gretna-Creen. (2) Nom d'un armurier fameux.. Une épe'e. — Te.
la famille de sir Bingo n'avait nullement encouragé le désir qu'avait lady Binks d'aller s'installer dans le château de son mari. Cet affront avait été une nouvelle blessure pour son orgueil, et lui avait occasioné en même temps un redoublement de mépris pour le pauvre sir Bingo, qui n'osait conduire sa femme à des pareus mécontens de son mariage, et devant lesquels il tremblait encore comme un enfant, quoiqu'il ne suivît jamais leurs bons avis.
Les manières de cette jeune dame n'avaient pas subi moins de changement que son caractère. Après avoir été libres et inconséquentes, elles étaient devenues pleines de réserve et de hauteur. Un sentiment intime l'avertissait que bien des femmes se faisaient un scrupule de l'admettre dans leur société; aussi elle se prévalait de son rang d'une manière désagréable pour les autres, et elle s'offensait aisément de tout ce qui portait l'apparence du plus léger manque de respect. Elle s'était rendue maîtresse de la bourse de sir Bingo, et n'étant gênée en rien clans ses dépenses, soit pour sa toilette , soit pour son équipage, elle cherchait à se montrer riche et splendide plutôt qu'élégante, et elle voulait attirer, à force de luxe et de magnificence , l'attention qu'elle ne daignait plus solliciter en se rendant aimable et intéressante.
Une source secrète de dépit pour elle était la nécessité de montrer quelque déférence à lady Pénélope Penfeather, dont elle méprisait l'esprit faux, les prétentions ridicules et les airs de protection^ Ce dépit était d'autant plus vif, qu'elle sentait qu'elle avait besoin de l'appui de lady Pénélope pour se maintenir au rang qu'elle occupait dans la société assez peu choisie des eaux de Saint-Ronan, et que, si elle venait à le perdre, elle pourrait bien déchoir d'un degré, même en cet endroit, dans la considération qu'elle obtenait. D'une autre part, la conduite de lady Pénélope envers lady Binks n'avait rien de bien cordial. De même que la plupart des vestales d'un certain âge, elle avait une sorte d'antipathie naturelle contre les
nymphes qui faisaient sous ses yeux un mariage avantageux ; et elle soupçonnait qu'elle n'était pas fort avant dans les bonnes grâces de la compagne de sir Bingo. Cepen dant le nom de lacly Binks sonnait bien, et sa manière splendide de vivre faisait honneur à l'établissement formé et protégé par lady Pénélope. Elles se bornaient donc à satisfaire leur antipathie mutuelle en se lançant de temps en temps un sarcasme l'une à l'autre, mais toujours sous le masque de la civilité.
Telle était lady Binks. Et cependant sa parure, ses équipages, sonluxeen un mot, étaient un sujet d'envie, pour la moitié des jeunes personnes alors aux eaux de Saint- Ronan ; tandis que lady Binks , par son air de mauvaise humeur, dépouillait sa jolie figure de la moitié de ses charmes, car elle était réellement belle et bien faite. Ses jeunes compagnes croyaient seulement qu'elle était fière d'être arrivée à son but, et qu'avec sa grande fortune et son diadème en diamans elle se regardait comme infiniment au-dessus du reste de la compagnie. Elles se soumettaient donc humblement à ses airs de domination , d'autant plus tyranniques qu'elle avait été, avant son mariage, en butte au mépris et à la censure de quelques-unes d'entre elles; car lady Binks n'avait pas oublié les injures faites à miss Bonnyrigg. Mais toutes ces jeunes personnes souffraient patiemment la peine du talion, de même qu'un lieutenant de marine end uré le caractère brusque et bourru de son capitaine, en se promettant secrètement de s'en venger sur ses inférieurs quand il sera arrivé à son tour au commandement.
C'était dans cette situation de grandeur, et cependant de regrets, que lady Binks occupait sa place à table, de concertée tour à tour par un propos stupide de son seigneur et maître, ou par quelque sarcasme de lady Péné lope, auquel elle n'osait répliquer, quoiqu'elle en brûlât d'envie.
Elle regardait de temps en temps son voisin Frank
Tyrrel, mais sans lui adresser la parole, et elle recevait de lui en silence les politesses d'usage. Elle ne l'avait pas perdu de vue pendant son entretien avec sir Bingo, et, sachant par expérience comment son honoré seigneur battait en retraite dans une querelle où il n'était pas le plus fort , et combien son génie était fertile pour le mettre dans de semblables embarras , elle ne douta pas qu'il n'eût reçu de cet étranger quelque nouvel affront, et en conséquence elle regardait Tyrrel avec un air d'incertitude, ne sachant trop si elle devait lui savoir gré d'avoir humilié un être qu'elle méprisait, ou l'accabler de son mécontentement pour avoir insulté un homme qui ne pouvait tomber dans un état de dégradation sans qu'elle le partageât. Peut-être avait-elle encore d'autres pensées. Quoi qu'il en soit, elle le regarda avec une grande attention, mais sans mot dire.
Tyrrel ne fut pas moins réservé envers elle, car il était presque entièrement occupé à répondre aux questions de îady Pénélope Penfeather, qui voulait absolument l'accaparer.
Recevant des réponses polies, mais un peu évasives, aux questions qu'elle lui fit sur les occupations qu'il avait suivies jusqu'alors , tout ce qu'elle put apprendre se borna à savoir qu'il avait voyagé dans plusieurs contrées lointaines en Europe et même en Asie. Trompée dans son attente, mais ne se rebutant point, elle continua à lui témoigner de la politesse, en lui indiquant, comme à un étranger, plusieurs personnes de la compagnie auxquelles elle avait dessein de le présenter, et dont la société pouvait lui être agréable ou utile. Mais au milieu de cette conversation elle changea tout à coup de sujet.
— Mepardonnerez-vous, M. Tyrrel? lui dit-elle; je vous avoue que j'ai épié vos pensées depuis quelques instans , et que j'ai réussi à les découvrir. Pendant que je vous parlais de ces bonnes gens , et que vous me faisiez des réponses si polies, qu'il pourrait être à propos de les insérer dans l'ouvrage intitulé : Dialogues familiers pour
apprendre aux étrangers comment ils doivent s'exprimer en anglais dans le commerce ordinaire de la vie , vos yeux et votre esprit étaient entièrement fixés sur cette chaise qui est restée vide, en face de nous, entre notre digne président et sir Bingo Binks.
— J'en conviens , miîady. J'ai été un peu surpris de voir qu'une des places d'honneur reste inoccupée, tandis que la table est à peine assez grande pour le nombre des convives qui s'y trouvent.
— Faites un pas de plus , monsieur. Convenez que , pour un poète, une chaise non occupée (celle de Banquo * par exemple ) a plus de charmes que si elle était remplie même par un alderman. — Et si la dame Noire venait se glisser parmi nous et l'occuper, auriez-vous le courage de supporter cette vision, M. Tyrrel? Je vous assure que la chose n'est pas impossible.
— Quelle chose n'est pas impossible, milady ? demanda Tyrrel un peu surpris.
— Vous tressaillez déjà? Je désespère de vous voir soutenir cette imposante apparition.
— Quelle apparition? Qui attend-on? demanda Tyrrel , ne pouvant réprimer quelques signes de curiosité , quoiqu'il soupçonnât lady Pénélope de ne chercher qu'à se donner le plaisir d'une mystification.
— Que je suis enchantée! s'écria-t-elle. J'ai donc trouvé votre endroit vulnérable. — Qui attend-on? Vous ai-je dit qu'on l'attendait? Non, on ne l'attend point.
Glissant, comme la nuit, de contrée en contrée, Ses étranges discours sont ceux d'une inspirée 2.
Mais allons, vous êtes à ma discrétion, je n'en abuserai pas, et je vais m'expliquer. Nous appelons, entre nous, s'entend, miss Clara Mowbray, la sœur de ce jeune homme assis près de miss Parker, la dame Noire, et cette place lui
(1) Allusion à la fameuse scène où Macbeth venant prendre sa place au banquet , s'aperçoit qu'elle est occupée soudain par le fantôme de sa victime. — Ed.
(2) Coleridge Ed.
est réservée, car elle était attendue, non, pas attendue , je me trompe encore : on croyait seulement qu'elle pourrait nous honorer de sa visite, aujourd'hui que la compagnie est complète et attrayante. Son frère est notre seigneur du village , de sorte que, par civilité, nous recevons ses visites. Ni lady Binks ni moi nous n'avons songé à y faire aucune objection. C'est une jeune personne fort singulière que Clara Mowbray ; elle m'amuse beaucoup; je suis toujours assez charmée de la voir.
— Si j'entends bien Yotre Seigneurie, elle ne doit pas venir aujourd'hui?
— Mais... il est un peu tard , même pour elle. On a retardé le dîner d'une demi-heure, et nos pauvres malades étaient affamés, comme vous avez pu en juger par la manière dont ils se sont mis en besogne. Mais Clara est une étrange créature; et, si elle s'était proposé d'arriver ici à une pareille heure, vous la verriez arriver; elle est si bizarre ! Bien des gens la trouvent jolie; mais elle a tellement l'air d'un être venant de l'autre monde, qu'elle me fait toujours penser à la dame Spectre de Mathew Lewis '. Vous vous rappelez :
Il esl un don, lui dit la dame, Que je voudrais tenir de toi :
C'est cet anneau que je réclame; Brave guerrier, donne-le-moi.
Et vous n'avez pas oublié sa réponse :
C'est l'anneau de ma douce amie; Et son père a juré sa foi Qu'à mon retour de la Syrie Sa main aussi serait à moi.
— Mais je présume, M. Tyrrel, que vous dessinez le portrait aussi bien que le paysage. Il faudra que vous me fassiez une esquisse, une bagatelle ; car je crois qu'une esquisse montre le talent dans toute sa liberté , mieux
(i) Auteur du Moine et des Contes romantiques. — Ed.
qu'un morceau achevé. J'ai une passion pour les inspirations du génie. C'est comme l'éclair sillonnant la nue. Oui , vous me ferez une esquisse pour mon boudoir, ma chère grotte sombre du château d'Ayr, et Clara vous servira de modèle pour la dame Spectre.
— Ce serait faire un pauvre compliment à votre amie , milady.
— Mon amie ! nous n'en sommes pas encore tout-à-fait là, quoique j'aime beaucoup Clara. Elle a l'air tout-à-fait sentimental ; je crois que j'ai vu au Louvre une statue antique qui lui ressemble beaucoup. J'étais à Paris en 1800. Oui, sa physionomie a quelque chose d'antique, les yeux un peu enfoncés. Ce sont les soucis qui les ont creusés ; mais ils sont du plus beau marbre, et surmontés d'un beau cintre en jais. Son nez, sa bouche et son menton ont décidément la coupe grecque : elle a une profusion de longs cheveux noirs , et la peau la plus blanche que vous ayez vue; blanche comme le parchemin le plus blanc. Pas une teinte de couleur sur les joues , pas la moindre. Si elle avait la finesse d'emprunter à l'art quelque teinte de vermillon, elle pourrait passer pour jolie, et même, telle qu'elle est, bien des gens lui accordent cette épithète. Cependant, M. Tyrrel, trois couleurs sont sûrement nécessaires sur le visage d'une femme. Quoiqu'il en soit, nous avions coutume, l'année dernière, de la nommer la Melpomène des Eaux, comme nous nommions lady Binks, qui alors n'était pas lady Binks, notre Euphrosine. N'est-il pas vrai , ma chère?
— Que me demandez-vous, madame? répondit lady Binks d'une voix si aigre, qu'on n'aurait pas cru qu'elle pût sortir d'une si jolie bouche.
— Je suis fâchée de vous avoir interrompue dans vos rêveries, mon amour. Je disais à M. Tyrrel que Tannée dernière vous étiez notre Euphrosine, quoique vous serviez aujourd'hui sous les bannières du Penserose * .
(i) Titre d'uac pièce deMilton sur la mélancolie. — Ed.
— Je ne sais si j'ai été l'une ou l'autre, madame; mais, ce dont je suis certaine, c'est que je suis incapable de m'élever à la hauteur de l'esprit et de la science de Votre Seigneurie.
— Pauvre femme ! dit lady Pénélope à l'oreille de Tyrrel ; nous savons ce que nous sommes, nous ne savons pas ce que nous pouvons devenir. Mais à présent que j'ai été la sibylle qui vous a servi de guide dans notre petit Elysée, M. Tyrrel, je crois, en retour, avoir droit à quelque confiance de votre part.
— Malheureusement je n'ai rien à confier qui puisse avoir le moindre intérêt pour Votre Seigneurie.
— Oh! le cruel homme ! il ne veut pas m'entendre ! Il faut donc vous parler clairement? Je brûle de jeter un coup d'œil dans votre porte-feuille. Faites-moi voir quels objets vous avez ravis à la décadence de la nature, pour les immortaliser par votre pinceau. Vous ne savez pas, M. Tyrrel, non, vous ne pouvez savoir combien je suis passionnée pour votre art muet, qui ne le cède qu'à la poésie... , votre art, égal et supérieur peut-être à la musique.
— J'ai réellement bien peu de chose qui mérite l'attention d'un aussi bon juge que Votre Seigneurie. Quelques esquisses du genre de celle que vous avez déjà vue, et que souvent je laisse au pied de l'arbre sous lequel je me suis amusé à les faire.
— Comme Rolland x laissait ses vers dans la forêt des Ardennes. Oh! quelle prodigalité insensée! Entendez-vous cela, M. Winterblossom?Il faut que nous suivions M. Tyrrel dans ses promenades, pour glaner ce qu'il pourra laisser tomber.
Lady Pénélope fut interrompue en ce moment par quelques éclats de rire qui partaient dans le voisinage de sir Bmgo , et elle les réprima par un regard courroucé.
(1) As you lihe il. Shakspe/v*re. — F.D.
— Cela ne doit pas être, M. Tyrrel, continua-t-elle ; vous n'êtes pas dans la voie du monde , et le génie même doit se plier à y marcher. Il faudra que nous consultions un graveur; mais peut-être gravez-vous vous-même.
— Je suis porté à le croire d'après la vigueur de la touche de M. Tyrrel, dit Winterblossom , glissant, non sans peine, son mot dans la conversation.
— Puisque j'en suis accusé par de si bons juges , je ne nierai pas que je n'aie gâté de temps en temps une planche de cuivre; mais c'était uniquement par forme d'essai.
— N'en dites pas davantage , s'écria Pénélope ; mon souhait favori est accompli. J'ai long-temps désiré que les sites les plus remarquables et les plus pittoresques de notre petite Arcadie, sites consacrés à l'amitié, aux beauxarts , aux amours et aux grâces , fussent immortalisés par le burin d'un graveur soigneux de sa réputation ; vous y travaillerez, M. Tyrrel, et nous vous aiderons de tout notre pouvoir. Oui, nous y coopérerons tous avec vous ; seulement il faudra permettre à quelques-uns de nous de garder l'anonyme. Vous savez, M., Tyrrel, que les faveurs des fées doivent rester secrètes. Il vous sera permis de piller notre album. Vous y trouverez quelques jolies choses de M. Chatterly; et M. Edgeitt, qui est de votre profession , s'empressera certainement de vous aider. Le docteur Quackleben vous donnera quelques notes scientifiques; et, quant à la souscription
— Objet de finance , milady , objet de finance ! Je vous rappelle à l'ordre, s'écria le procureur en interrompant lady Pénélope avec un ton de familiarité impertinente qu'il prenait sans doute pour de l'aisance.
— Comment ai-je mérité d'être rappelée à l'ordre , M. Micklewham? dit lady Pénélope en se redressant.
— Toute affaire où il s'agit d'argent, milady, doit d'abord être soumise au comité d'administration.
— Et qui vous parle d'argent, M. Micklewham? dit la dame courroucée. Ce misérable chicaneur, dit-elle en se
penchant vers l'oreille de Tyrrel, ne pense jamais qu'à ses méprisables espèces.
— Vous avez parlé de souscription, milady; c'est la même chose que si c'était de l'argent. La seule différence est sous le rapport du temps, la souscription étant un contrat de futur o , et ayant un tractus temporis in grcmio. Et je sais que de très-honnêtes gens, faisant "partie de la compagnie, se plaignent des souscriptions comme d'un grand abus , en ce qu'elles les obligent à agir différemment des autres , ou à donner leur argent pour des ballades et des peintures dont ils ne se soucient pas plus que d'une prise de tabac.
Plusieurs personnes, placées à l'extrémité inférieure de la table, donnèrent leur assentiment à ce discours, par un signe de tête et par un murmure d'approbation; et l'orateur allait reprendre la parole quand Tyrrel, venant à bout de se faire entendre avant que la discussion allât plus loin, assura la société que la bonté de lady Pénélope l'avait induite en erreur ; qu'il n'avait en porte-feuille rien qui fut digne d'une souscription, et qu'il lui était impossible d'entreprendre l'ouvrage qu'elle désirait. Il y eut quelques chuchotemens aux dépens de Sa Seigneurie, qui, comme le fit observer malignement le procureur, avait été un peu empressée à offrir son patronage. Comme il y avait déjà long-temps que le dîner avait été desservi, lady Pénélope . ne fit aucun effort pour rallier ses partisans, et , donnant aux dames le signal du départ, elle laissa aux cavaliers le soin de faire circuler la bouteille.