‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 7 sur 40 · LE THE · texte numérisé non relu

LE THE

« Chacun a devant soi ce breuvage enchanteur « Qui , sans vous enivrer, vous rejouit le cœur. Cowper.

Les belles dames qui se trouvaient aux eaux de Saint- Ronan étaient dans l'usage d'inviter de temps en temps la société à prendre le thé dans leur appartement, du moins celles qui par leur rang et par leur influence semblaient devoir être regardées comme pouvant se constituer les présidentes d'une soirée. La dame investie de ce privilège en jouissait encore dans la salle du bal, où deux violons et une basse , loués à raison d'une guinée par séance , et un quantum sufjîcil de chandelles, contre l'emploi desquelles lady Pénélope s'était révoltée bien souvent, mettaient la compagnie en état de terminer la soirée par de légères gambades, pour me servir d'une phrase en usage.

Dans cette occasion le grand homme du jour, Francis Tyrrel, avait si peu répondu à l'attente de lady Pénélope Penfeather , qu'elle regrettait presque d'avoir jamais fait attention à lui , et surtout de s'être intriguée à cause de lui pour obtenir la présidence de cette soirée où , sous ses auspices , le thé souchon et le sucre de la Jamaïque allaient être prodigués. En conséquence, dès qu'elle eut donné ordre à sa femme de chambre de préparer le thé, et à tous ses gens, c'est-à-dire à son jockey et à son postillon, de le servir à la compagnie, fonctions dans lesquelles ils furent aidés par deux laquais bien poudrés deladyBinks, dont la livrée brillante , ornée de larges galons , faisait honte au costume plus modeste des valets de lady Péné-

lope, et ternissait même la couronne de comte que ceux-ci portaient sur leurs boutons, elle se mit à déprécier et à dénigrer celui qui avait été si long-temps l'objet de sa curiosité.

— Ce M. Tyrrel, dit-elle d'un ton décidé d'autorité , semble , après tout , un homme fort ordinaire , un homme du commun, qui s'est rendu justice en allant se loger dans un vieux cabaret , beaucoup mieux que nous ne l'avons fait en l'invitant à venir dîner ici. Il savait mieux que nous quelle était la place qui lui convenait. Rien de plus vulgaire que son air et sa conversation. On ne trouve en lui rien de frappant. Je le crois à peine en état d'avoir tracé cette ébauche que nous avons vue. Il est vrai que M. Winterblossom en fait un grand éloge ; mais chacun sait que la plus mauvaise croûte, le dessin le plus médiocre que notre cher président parvient à faire entrer dans son porte-feuille, devient sur-le-champ un chef-d'œuvre. Il en est de même de tous les faiseurs de collections ; s'ils ont une oie ils en font un cygne.

— Et le cygne de Votre Seigneurie est devenu une oie, ma chère lady Pénélope , ditlady Binks.

— Mon cygne, ma chère lady Binks! je ne sais réellement pas comment j'ai mérité que vous m'attribuiez une telle propriété.

— Ne vous fâchez pas , ma chère lady Pénélope; je veux seulement dire que depuis plus de quinze jours ce M. Tyrrel a été le sujet de toules vos conversations , et que pendant tout le dîner vous n'avez fait que lui parler. Toutes les belles dames commencèrent à se rapprocher de nos deux interlocutrices , en entendant les mots?w« chère si souvent répétés dans ce court dialogue , ce qui les porta à croire qu'il pourrait y avoir une escarmouche un peu vive; et elles firent cercle autour d'elles , comme la populace autour de deux héros qui s'apprêtent à boxer dans la rue.

— Il était assis entre nous, lady Binks, répondit lady Pénélope avec dignité; vous aviez votre migraine d'usage;

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et il fallait bien que je fisse les honneurs de la compagnie, puisque vous me laissiez seule à parler.

— Vous avez parlé pour deux, si Votre Seigneurie me permet de le lui dire, répliqua lady Binks. Je veux dire, ajouta-t-elle en adoucissant l'expression, que vous avez parlé pour vous et pour moi.

— Je serais bien fâchée, dit lady Pénélope, d'avoir parlé pour quelqu'un qui a le don delà parole comme ma chère lady Binks. Je vous assure que je n'avais nullement envie d'accaparer sa conversation. Mais, je le répète, nous avons mal jugé cet homme.

— Oui , je crois qu'il est mal jugé , dit lady Binks d'un ton qui indiquait quelque chose de plus qu'un assentiment simple à ce que venait de dire lady Pénélope.

— Je doute que ce soit un artiste. Si c'en est un , il travaille sans doute pour quelque magazine l ou pour une encyclopédie.

— Je doute aussi que ce soit un artiste de profession , lady Pénélope. Si c'en est un, il faut qu'il soit de la première classe, car j'ai vu rarement un homme qui eût l'air mieux élevé.

— Il existe des artistes très-bien élevés, lady Binks. C'est une profession honorable.

— Sans contredit, milady ; mais ceux d'un rang subalterne ont souvent à lutter contre la pauvreté et la dépendance. Ils sont dans la société comme les marchands en présence de leurs pratiques, et c'est un rôle difficile à jouer. Aussi vous en voyez de toute espèce : celui-ci, modeste et réservé, parce qu'il sent son mérite; celui-là, fantasque et pétulant, pour montrer son indépendance; un autre , audacieux et impudent , pour paraître avoir de l'aisance; quelques-uns, -flatteurs etrampans , parce qu'ils ont l'esprit bas et servile. Mais il est bien rare que vous en trouviez un qui paraisse parfaitement à son aise dans la

(i) Journal périodique mcusucl, tel <juc ia Belle Assemblée ou Journal des Modes anglaises. — Tu.

haute société ; et j'en conclus que M. Tyrrel est un artiste du premier rang, que la nécessité de s'assurer des protecteurs n'oblige pas à se dégrader, ou , comme je le disais , il n'est pas artiste de profession.

Lady Pénélope jeta sur lady Binks ce regard qu'on peut supposer que Balaam laissa tomber sur son âne , quand il découvrit que l'animal était en état de raisonner avec lui. Elle murmura à voix basse ce vers français bien connu :

Mon âne parle, et même il parle bien.

Mais éludant l'altercation à laquelle lady Binks paraissait assez disposée, elle lui répondit en souriant avec l'air de la meilleure humeur du monde : — Hé bien , ma chère Rachel , nous ne nous prendrons pas aux cheveux pour cet homme. Je crois même que la bonne opinion que vous en avez conçue m'en donne de lui une meilleure. C'est toujours ainsi que nous en agissons ensemble, ma chère amie; nous pouvons en faire l'aveu, pendant que nous n'avons parmi nous aucun individu de ce sexe si gonflé de son mérite. Mais il faut que nous sachions qui il est. Il ne porte pas de graine de fougère ; il ne pourra pas rester invisible au milieu de nous. Que dites-vous donc, Maria?

— Je dis , ma chère lady Pénélope, répondit miss Diggs, dont nos lecteurs ont déjà eu occasion de reconnaître le penchant au babil , que c'est un fort bel homme , quoique son nez soit trop long et sa bouche trop grande. Biais aussi il a des dents comme des perles, et des yeux! surtout quand Votre Seigneurie lui parlait. Je parierais que vous n'avez pas bien regardé ses yeux; ils sont grands, noirs , brillans comme ce que vous nous lisiez dans la lettre de cette dame sur Robert Burns.

— Sur ma parole , miss , vous promettez beaucoup , dit lady Pénélope. Il me paraît qu'il faut prendre garde à ce qu'on dit et à ce qu'on lit devant vous. Allons, Joncs,

prenez pitié de nous, mettez fin à cette symphonie produite par vos soucoupes, et commencez le premier acte du thé, s'il vous plaît.

— Milady voudrait-elle parler du bénédicité ? dit la bonne mistress Blower, qui, admise pour la première fois en pareille société, était fort occupée à arranger sur ses genoux un mouchoir des Indes , assez large pour servir de grande voile à un des lougres contrebandiers de son défunt mari , afin d'empêcher que le thé et les gâteaux , dont elle se promettait bien de prendre sa part , ne gâtassent sa belle robe de soie toute neuve.

— Si milady veut qu'on dise le bénédicité, voilà justement le ministre qui arrive. — Monsieur, milady attend que vous disiez le bénédicité.

Elle adressait ces paroles au révérend M. Chatterly, qui entrait en ce moment dans le salon d'un pas léger et d'un air gracieux. Il prit le lorgnon suspendu à son cou, la regarda d'un air surpris , et s'avança vers la table à thé.

Winterblossom arriva d'un pas lourd , un moment après le ministre, son orteil l'ayant averti qu'il était temps de quitter la salle à manger; il vit dans tous les traits de la pauvre femme qu'elle grillait d'envie d'avoir quelques informations sur les us et coutumes des lieux où elle se trouvait ; mais il passa près d'elle sans songer à satisfaire sa curiosité.

Elle ne tarda pas à être soulagée par l'arrivée du docteur Quackleben , dont la maxime était qu'un malade méritait autant d'attention qu'un autre, et qui savait par expérience qu'on recevait d'aussi bons honoraires , sinon les meilleurs, de la veuve d'un riche négociant que d'une femme de qualité. Il s'assit donc tranquillement à côté de mistress Blower , et lui demanda, avec l'air du plus grand intérêt, des nouvelles de sa santé. — Il espérait, ajoutat-il, qu'elle n'avait pas oublié de prendre une cuillerée d'eau-de-vie brûlée pour corriger les crudités de l'estomac.

— En vérité, docteur, répondit la bonne femme, j'ai

laissé brûler l'eau-de-vie si long-temps que je regrettais de voir cette bonne chose se consumer de cette manière; et, quand je l'ai eu éteinte , de peur qu'il n'en restât plus, j'en ai pris de quoi remplir un dé (quoique je ne sois guère accoutumée à cette boisson-là, docteur Quackleben), et je crois que cela m'a fait du bien.

— N'en doutez pas, madame. Je ne suis pas partisan de l'usage de l'alcool en générai , mais il y a des cas , des cas particuliers, mistress Blower. — Mon vénérable maître, un des plus grands hommes qui aient existé dans notre profession, prenait tous les jours après son dîner un verre à vin de rum au sucre.

— Voilà un docteur comme on est heureux d'en trouver. Je suis sûre qu'il connaîtrait quelque chose à ma maladie. Croyez-vous qu'il vive encore, monsieur?

— Il y a bien des années qu'il est mort, madame, et il y a bien peu de ses élèves qui soient en état de remplir sa place. Si je puis être regardé comme une exception, c'est uniquement parce que j'étais son disciple favori. — Béni soit son antique manteau lorsqu'il couvrait plus de science médicale que toutes les robes d'une université moderne.

— Il y a un docteur dont on parle beaucoup à Edimbourg. — Le docteur Mac-Grégor , je crois. — De près et de loin , chacun court chez lui pour le consulter.

— Je sais qui vous voulez dire, madame. — Un homme instruit , on ne peut le nier, un homme fort instruit. — Mais il est certains cas, le vôtre par exemple, celui de bien des gens qui viennent prendre ces eaux, que je doute qu'il entende parfaitement. Il est prompt et expéditif. Or moi, mistress Blower, je laisse la maladie aller son train, j'épie sa marche, et j'attends le moment du reflux.

— Oh! c'est bien , docteur, très-bien. John Blower attendait aussi le reflux; pauvre homme!

— Ensuite, mistress Blower, c'est un médecin qui affame ses malades. 11 attaque une maladie comme une armée qui veut prendre une ville par famine , sans faire

attention que les habitans paisibles en souffrent autant que la garnison ennemie. Hem ! hem !

Après avoir toussé avec emphase et d'un air important, il continua :

— Je ne suis ami ni des excès ni des stimulans trop violens, mistress Blower; mais il faut soutenir la nature. Une nourriture fortifiante, des cordiaux judicieusement administrés, c'est-à-dire d'après l'avis d'un médecin , voilà ma méthode, mistress Blower; je vous le dis comme à une amie. D'autres peuvent faire mourir de faim leurs malades, si bon leur semble.

— Ce régime de famine ne me conviendrait pas , s'écria la veuve alarmée ; il ne me conviendrait pas du tout, docteur Kaherben. C'est tout au plus si je puis passer la journée sans soutenir la nature autrement qu'aux heures ordinaires des repas; et je n'ai personne pour me soigner, docteur, depuis que John Blower m'a été enlevé. Je vous remercie, dit-elle au domestique qui présentait le thé; bien obligée, mon petit ami, ajouta- t- elle au page qui offrait les gâteaux. Ne trouvez-vous pas, docteur, dit-elle d'un ton confidentiel et en baissant la voix , que le thé de milady est bien faible? c'est de l'eau ensorcelée, je crois ; et il me semble que mistress Jones, comme on l'appelle, a fait les tranches de gâteau bien minces.

— Telle est la mode, mistress Blower, mais le thé de milady est excellent. C'est votre goût qui est un peu émoussé, et rien n'est moins étonnant; C'est ce qui arrive toujours quand on commence à prendre les eaux , et cela vous empêche d'en sentir le parfum. Il faut soutenir le système général, fortifier les voies digestives. Permettez, ma chère mistress Blower, vous êtes une étrangère, et nous devons avoir soin de vous. J'ai ici un élixir qui vous fera le plus grand bien en un instant.

A ces mots le docteur tira de sa poche une boîte à compartimens , remplie de différentes fioles. — Jamais on ne me prendra sans mes outils, dit-il; voici la véritable phar

macopée, la seule qui soit utile; tout le reste n'est que du charlatanisme enté sur de grands mots. Grâce à cette boîte, et à quinze jours ou un mois tout compris aux eaux' de Saint-Ronan, personne ne mourra avant que son heure soit arrivée.

Tout en parlant ainsi avec un ton de jactance, le docteur prit une fiole remplie d'une liqueur jaune, et en versa trois cuillerées à café dans la tasse de mistress Blower, qui, après l'avoir vidée, déclara que son thé en était beaucoup meilleur , et qu'elle en sentait déjà la vertu confortative.

— Cela ne serait-il pas bon pour ma goutte , docteur? dit M. Winterblossom, qui s'était avancé vers eux tenant sa tasse à la main.

— Je ne vous le conseille pas, M. Winterblossom, répondit le docteur en fermant sa pharmacopée d'un air très-froid. Votre cas est œdémateux; vous le traitez à votre manière : vous êtes vous-même votre médecin, et je ne vais jamais sur les brisées de mes confrères.

— Hé bien! docteur, j'attendrai que sir Bingo arrive. Il a toujours sur lui son flacon de chasse, et je crois que la médecine qui s'y trouve vaut bien celle qui est dans votre fiole.

— Vous l'attendrez quelque temps , car sir Bingo a des habitudes sédentaires; et quand j'ai quitté la table il demandait qu'on apportât du vin.

— Sir Bingo est un singulier nom pour un homme de qualité, dit la veuve. Ne le pensez-vous pas, docteur Cockleben? John Blower, quand il était un peu dans les vignes, comme il le disait, le pauvre homme! avait coutume de chanter une chanson sur un chien nommé Bingo , qui appartenait à un fermier.

— Notre Bingo n'est encore qu'un petit roquet, dit M. Winterblossom, ou s'il est déjà un chien, c'est un chien malade. Et il applaudit lui-même à ce trait d'esprit par un de ses sourires inimitables.

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— Ou plutôt un chien enragé, dit M. Ghatterly, qui sourit aussi gracieusement d'avoir trouvé une meilleure pointe que celle de son président.

— Voilà deux hommes fort plaisans, docteur, dit la veuve, et je ne doute pas que sir Bingo ne le soit aussi; mais c'est dommage qu'il aime tant la bouteille. — C'était aussi le défaut de mon pauvre John Blower . Quand il était, comme il le disait, sous le vent d'un bol de punch, il n'y avait pas moyen de le faire démarrer. — Mais voilà qu'on dessert le thé, docteur, et personne n'a seulement songé à dire les grâces : qu'en pensez-vous? Si ce M. Chùterlinç est véritablement ministre, c'est lui qui doit en répondre, car il néglige le service de son maître.

— S'il est ministre, madame ! il a même été nommé ministre plénipotentiaire ; mais il n'a pas voulu en remplir les fonctions.

— Ministre potentiaire / — Ah ! docteur ! c'est une plaisanterie de votre façon. Cela ressemble tant à mon pauvre John Blower! Quand je voulais qu'il fit recommander aux prières de la congrégation l'aimable Peggy et sa cargaison ( car on avait donné mon nom à ce bâtiment), il me répondait : — Ceux qui courent le risque peuvent prier eux-mêmes , Peggy Brice, car je l'ai fait assurer. — C'était un homme jovial, docteur Kitleben; et quoiqu'il parlât un peu légèrement, il avait un fonds de vertu autant qu'aucun propriétaire de navire qui ait jamais levé l'ancre dans la rade de Leith. — J'ai été comme une créature abandonnée depuis qu'il est mort. — Quels jours et quelles nuits j'ai eus à passer! — Et le poids sur mon esprit, docteur, le poids sur mon esprit ! — Et cependant je puis dire que je ne me suis pas encore trouvée aussi bien qu'en ce moment, depuis que je suis arrivée aux eaux. — Si je savais ce que je vous dois pour votre élikslir, docteur; car il m'a fait beaucoup de bien , indépendamment de ce que je vous ai ouvert mon cœur.

— Fi donc ! madame, fi donc! dit le docteur en voyant

la veuve prendre dans sa poche un sac en peau de veau marin semblable à ceux dont se servent les matelots pour y mettre leur tabac, mais qui paraissait assez bien rempli de billets de banque. — Je ne suis pas apothicaire. — J'ai reçu mon diplôme à l'université de Leyde. — Médecin en toute règle, madame. — Tout mon élixir est à votre service; et, si vous vous trouvez avoir besoin de conseils, personne ne sera plus heureux de vous en donner que votre humble serviteur.

— Vous avez bien de la bonté, docteur Kickalpcn, et je vous suis fort obligée , dit la veuve en remettant le petit sac de peau dans sa poche, après l'avoir fait remarquer au docteur. — C'est ce que le pauvre John Blower appelait son spleuchan1 , ajouta-t-elle ; et je le porte pour l'amour de lui. — C'était un bien brave homme, et il m'a laissée dans un état dont je n'ai pas à me plaindre du côté des biens du monde; mais le veuvage est une terrible chose pour une femme, docteur Kililepin.

Ici le docteur approcha davantage sa chaise de celle de la veuve, et continua la conversation avec elle sur un ton plus bas, les consolations qu'il avait à lui donner étant sans doute d'un genre trop délicat pour en faire la confidence à toute la compagnie.

Un des principaux agrémens qu'on trouve aux eaux , c'est que les affaires de chacun semblent y être mises sous la surveillance spéciale de toute la société; de sorte que les conversations amoureuses , les petites intrigues, les actes de coquetterie innocente qui y ont naturellement lieu , sont un objet d'amusement non-seulement pour les parties intéressées, mais aussi pour les spectateurs, c'està-dire, en général, pour toute la compagnie, dont lesdites parties sont membres elles-mêmes. Lady Pénélope, divinité de cette sphère, avait les yeux ouverts sur son cercle , et elle ne fut pas long-temps sans remarquer que le doc

(i) Sph'iiihan . lac à labac, mol écps8ui6. — Ko.

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teur semblait avoir avec sa voisine une conversation intéressante , et qu'il avait même été jusqu'à prendre la main potelée de la veuve d'une manière qui sentait le galant autant que le médecin consultant.

— Pour l'amour du ciel ! s'écria-t-elle, quelle peut être cette femme de bonne mine, que notre excellent et savant docteur regarde avec un intérêt si particulier?

— Une belle peau, de l'embonpoint, la quarantaine, voilà tout ce que j'en sais, dit M. Winterblossom. — Dans le commerce, sans doute.

— Une caraque, M. le président, dit le ministre, richement chargée de denrées coloniales. — Son nom , l'Aimable Peggy. — Point de maître à bord. - — Feu John Blower, de North-Leith , ayant fait voile pour le Styx , et laissé le bâtiment sans équipage.

— Le docteur, dit lady Pénélope en tournant son lorgnon de leur côté , semble disposé à jouer le rôle de pilote.

— Et à changer le nom du navire, dit M. Chatterly.

— C'est le moins qu'il puisse faire par reconnaissance, dit Winterblossom, car elle a changé six fois le nom du docteur pendant les cinq minutes que j'ai été à portée de les entendre.

— Qu'en pensez- vous , ma chère lady Binks ? demanda lady Pénélope.

— Madame? dit lady Binks en sortant d'une rêverie, et répondant comme si elle n'avait pas entendu ou compris la question.

— Je vous demande ce que vous pensez de ce qui se passe là-bas.

Lady Binks tourna son lorgnon du côté que lui indiquait le geste de lady Pénélope , jeta sur le docteur et sur la veuve un regard effronté , comme c'est la mode ; et , laissant retomber son bras lentement, dit avec un air d'indifférence : — En vérité , je ne vois rien qui mérite qu'on y pense.

— C'est pourtant une belle chose que le mariage, reprit lady Pénélope ; mais il y a des personnes dont toutes les pensées sont tellement occupées de leur parfait bonheur, qu'elles n'ont ni le temps ni l'envie de rire comme les autres. Miss Rachel Bonnyrigg aurait ri à se faire sortir les yeux de la tête si elle avait vu ce qui paraît si indifférent à lady Binks. Il faut que le mariage produise un bien grand bonheur, puisqu'il se suffit à lui-même.

— Heureux celui qui pourrait convaincre sérieusement Votre Seigneurie de cette vérité ! dit M. Winter^ blossom.

— Qui sait? la fantaisie peut m'en venir. Mais non, non, non, je le dis trois fois, M. Winterblossom.

— Dites-le encore seize, et que la dix-neuvième serve d'affirmation.

— Je dirais mille fois non, que je défierais toute la chimie du monde d'en extraire un oui. Bénie soit la mémoire de la rein*o Bess1 ! Elle nous a donné l'exemple de ne pas nous dessaisir de l'autorité, quand nous la possédons. Mais quel bruit entends-je?

- — Ce n'est rien que la querelle qui a lieu tous les jours après le dîner, dit le ministre. J'entends la voix du capitaine , d'ailleurs si silencieux, qui commande la paix au nom du diable et des dames.

— En vérité , ma chère lady Binks , dit lady Pénélope ? il est fort mal à votre seigneur et maître, il est fort mal à Mowbray, qui devrait avoir plus de raison, et à tout le reste de cette bande de buveurs, d'agacer nos nerfs tous les soirs en se querellant et se présentant des pistolets les uns aux autres, .comme des chasseurs que la pluie force à garder la maison le 12 août. Je suis lasse de l'Homme de Paix. A peine a-t-il cicatrisé une plaie qu'il s'en forme une nouvelle à côté. Ne ferions-nous pas bien de prononcer que les deux premiers individus qui auront une querelle

(i) Elisabeth. —Ta.

seront tenus de la vider sérieusement, les armes à la main? Nous assisterions au combat, et nous porterions les couleurs de l'un où de l'autre des deux champions. S'il en résultait un enterrement, nous le suivrions en corps. Le deuil va si bien! N'est-il pas vrai, ma chère lady Binks? Voyez la veuve Blower avec sa robe noire. Ne lui portezvous pas envie, ma chère?

Lady Binks semblait sur le point de lui répondre avec aigreur, mais elle se retint peut-être parce qu'elle se souvint qu'elle commettrait une imprudence si elle en venait à une rupture ouverte avec lady Pénélope. Au même instant la porte s'ouvrit, et une jeune dame dont le costume annonçait qu'elle venait d'arriver à cheval, et qui portait un voile noir attaché à son chapeau , entra dans l'appartement.

— Anges et ministres de grâces! s'écria lady Pénélope avec un tressaillement vraiment tragique, c'est vous, ma chère Clara! Pourquoi venez-vous si tard? Pourquoi un pareil costume? Voulez-vous passer dans mon cabinet de toilette? Jones vous aidera à mettre une de mes robes. Vous savez que nous sommes de la même taille : je vous en prie. Je serai lîère de vous voir porter une fois quelque chose qui m'appartienne.

Elle lui parlait ainsi d'un ton qui annonçait toute l'affection qu'une femme peut éprouver pour une autre, et elle y joignit une de ces tendres caresses que les dames , Dieu les bénisse ! se prodiguent quelquefois l'une à l'autre sans nécessité, au risque d'exciter le mécontentement et l'envie des hommes qui en sont témoins.

— Mais vous êtes agitée , ma chère Clara , continua lady Pénélope; vous avez un mouvement de fièvre, j'en suis sûre. — Croyez-moi, mettez-vous au lit.

- — Vous vous trompez, miiady, répondit miss Mowbrayr qui semblait recevoir les caresses et les civilités de lady Pénélope comme une affaire de forme et de cérémonial; je suis venue au grand trot, et je suis un peu échauffée :

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voilà tout le mystère. — Donnez-moi une tasse de thé,

mistress Jones, et il n'en sera plus question.

— Faites de nouveau thé à l'instant, Jones, s'écria lad y Pénélope; et, prenant par la main sa jeune amie qui se laissait conduire passivement, elle l'entraîna dans la partie de l'appartement où elle tenait sa petite cour, chacun saluant miss Mowbray en passant, tandis que celle-ci semblait ne rendre cette politesse que parce que l'usage lui en faisait un devoir.

Lad y Binks ne se leva pas pour la saluer. Se redressant sur sa chaise , elle se borna à lui faire une inclination de tête un peu raide quand elle passa devant elle. Miss Mowbray la salua de la même manière, et pas un mot ne fut prononcé entre elles.

— Quelle est donc cette jeune dame? demanda la veuve Blower. Souvenez-vous , docteur, que vous m'avez promis de me faire connaître tout le grand inonde. Quelle est donc cette jeune dame pour qui lady Pénélope fait un si grand remue-ménage? Pourquoi vient-elle en robe de drap et en chapeau de castor, quand nous sommes toutes en satin? Et en même temps elle jeta un coup d'œil sur sa robe.

— Il est fort aisé de vous dire qui elle est, ma chère mistress Blower. Elle se nomme miss Mowbray, et elle est sœur du seigneur de l'endroit, de celui que vous avez vu en habit vert avec une flèche brodée en or sur le collet. Mais vous dire pourquoi elle est venue en habit de drap , vous rendre compte du motif d'aucune de ses actions, e'est ce qui est au-dessus de la science d'un docteur. La vérité est que j'ai toujours pensé qu'elle a une touche. . . une petite touche de... vous nommerez cela comme vous voudrez, affection nerveuse, hypocondrie.

— Que Dieu ait pitié d'elle , la pauvre fille ! — Il est bien sûr qu'elle en a l'air. — Comment se fait-il qu'on la laisse aller seule, docteur? C'est une honte; elle pourrait faire mal aux autres ou se nuire à elle-même. — Voyez donc ! la voilà qui prend un couteau ! — Ah! ce n'est que pour cou-

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per une tranche de gâteau. — Que ne se laisse-t-elle servir par ce singe poudré d'enfant? — Elle montre pourtant du bon sens en cela, docteur, car elle peut la couper aussi mince ou aussi épaisse qu'il lui plaît. — Hé bien, au bout du compte , elle n'en a pris qu'un morceau qu'on pourrait mettre entre les barreaux de la cage d'un serin. — Je voudrais bien qu'elle levât ce grand voile, et qu'elle ôtât cette redingote. — Il faudrait réellement lui montrer les réglemens, docteur Kichelshin.

— Elle s'inquiète fort peu des réglemens que nous pouvons faire , mistress Blower; la faiblesse de son frère et la fantaisie de lady Pénélope font qu'on lui passe tout, et qu'elle se permet tout. — On devrait consulter sur la situation où elle se trouve.

— Oui, vraiment, docteur, il est temps d'y prendre garde, quand déjeunes créatures comme cela viennent se faufiler parmi de belles dames, vêtues comme si elles venaient de trotter sur les sables de Leith. — Mais voyez comme lady Pénélope fait son embarras autour d'elle! On dirait que ce sont des oiseaux de la même couvée.

— Du moins ils peuvent avoir volé des mêmes ailes, à ce que je puis savoir. Mais, dans le cas de lady Pénélope, on a pris de bonne heure de bons avis. Mon ami le feu comte de Penfeather était un homme de bon sens. — Rien ne se faisaitdans sa famille quepar ordonnance de médecin. — De sorte que grâce aux eaux , et grâce aussi à mes soins , lady Pénélope est seulement un peu fantasque, capricieuse, voilà tout, et sa qualité le lui permet. — Avec un autre traitement, Y humeur peccante aurait pu se montrer à découvert.

— Oui, vous l'avez traitée en amie. — Mais cette jeune fille, cette Clara Mowbray, pauvre créature! comment peut-on l'abandonner à elle-même?

— Sa mère était morte. — Son père ne songeait qu'a la chasse. — Son frère faisait son éducation en Angleterre, et quand il aurait été ici, il ne se serait guère inquiété que de lui seul. Toute l'éducation qu'elle a reçue, elle ne la

doit donc qu'à elle-même. — Elle a fait son cours de lecture dans une bibliothèque remplie de vieux romans. — Elle n'a dû qu'au hasard les amis qu'elle a eus , la société qu'elle a vue. — Pas un médecin, pas même un chirurgien à dix milles de distance de chez elle. — Vous ne pouvez donc être surprise que le cerveau de cette malheureuse fille se soit dérangé.

— Pauvre créature ! — Ni médecin ni chirurgien ! — Mais, docteur, ajouta la veuve, peut-être jouit-elle d'une bonne santé, et alors...

— Ha! ha! ha! alors, madame, elle aurait encore plus besoin de médecin que si elle était d'une constitution délicate. Un médecin habile , mistress Blower, sait comment s'y prendre pour dompter cette santé robuste, qui est une situation du corps humain très-alarmante quand on la considère secwndhm artem. La plupart des morts subites arrivent tandis qu'on jouit d'une santé florissante. — Ah ! cet état de parfaite santé est ce que le médecin craint le plus pour celui qui lui donne sa confiance.

— Sans doute, docteur, sans doute. — Je sens tout l'avantage d'avoir près de soi un habile homme.

Dans son zèle à convaincre mistress Blower du danger qu'elle courait en se supposant en état de vivre et de respirer sans la permission d'un médecin, le docteur laissa tomber sa voix au diapason d'une prière si douce et si basse , que notre rapporteur ne put en saisir les paroles. Il arriva au disciple de Galien ce qui arrive quelquefois à de grands orateurs : il était impossible de les entendre dans la galerie \

Pendant ce temps lady Pénélope accablait de prévenances Clara Mowbray. Jusqu'à quel point Sa Seigneurie, au fond du cœur, aimait-elle cette jeune personne, c'est ce qu'il serait difficile de constater. — Probablement elle l'aimait comme un enfant aime un joujou. — Mais Clara

(1) La galcri»; où sont admis les étrangers. Plirase qu'on retrouve tous les jours dans le compte que rendent les journaux anglais des débats du parlement d'Anglek-rre. — Tb.

n'était pas un joujou qu'on pût se procurer à volonté, car elle était, dans son genre, aussi fantasque que lady Pénélope l'était dans le sien. La seule différence, c'est que les bizarreries de la pauvre Clara étaient réelles , et que laplupart de celles de Sa Seigneurie étaient affectées. Sans adopter le jugement un peu sévère du docteur, nous devons convenir qu'il existait certainement des inégalités dans l'esprit de Clara. Aux accès de légèreté qu'on remarquait en elle de temps en temps , succédaient de très-longs intervalles de tristesse. Cette légèreté paraissait même, aux yeux du monde , plus grande qu'elle ne l'était en effet; car n'ayant jamais vu ce qu'on peut appeler la bonne société, elle ne connaissait pas la retenue qu'elle inspire, et elle avait un profond mépris pour celle qu'elle voyait. Elle n'avait jamais eu personne pour lui apprendre ( leçon importante! ) qu'il y a certaines formes à observer, certains égards à avoir, moins encore par rapport à ce qui est dû aux autres , qu'à cause de ce que nous nous devons à nousmêmes. Son costume, ses manières, ses idées lui appartenaient donc presque exclusivement; et, quoique tout cela lui allât à ravir, comme les guirlandes et les chants de la pauvre Ophélia *, l'observateur, même en s'en amusant, ne pouvait se défendre d'un mouvement de compassion, d'un sentiment de mélancolie.

— Et pourquoi n'êtes-vous pas venue dîner? lui demanda lady Pénélope. Nous vous attendions; votre trône était préparé.

— Je serais à peine venue pour le thé de mon propre mouvement, répondit Clara; mais mon frère m'a dit que vous vous proposez de venir à Shaw-Castle, et il a pensé que pour vous confirmer dans ce projet flatteur, il était à propos et même nécessaire que je vinsse vous dire : - — Je vous en prie, milady, venez nous voir. En conséquence me voici, et je vous dis : — Je vous en prie , milady, venez nous voir.

(i) La maî'resse d'Hamiet. Sharstears. — Ep\

— Une invitation si agréable ne s'adresse-t-elle qu'à moi seule, ma chère Clara? Lad y Binks sera jalouse.

— Amenez iady Binks, si elle veut bien nous honorer de sa présence. Ici les deux daines se firent une demirévérence, mais avec une raideur complète. — Amenez M. Springblossom ou Winterblossom; amenez tous vos lions et toutes vos lionnes ; nous avons place pour toute la bande. — Mon frère amènera sans doute son régiment d'ours, et l'accompagnement ordinaire des singes de toutes les caravanes complétera la ménagerie. Mais comment serez-vous reçus aux Shaws, Dieu merci, c'est l'affaire de John , ce n'est pas la mienne.

— Nous n'attendons pas un dîner de cérémonie, mon amour; il ne s'agit que d'un déjeuner à la fourchette. — Je sais que vous péririez d'ennui s'il vous fallait faire les honneurs d'un repas d'étiquette.

— Point du tout, je vivrais assez pour faire mon testament, et léguer toutes les réunions nombreuses au diable qui les a inventées.

— Miss Mowbray, dit lady Binks, qui , soit dans le rôle de coquette qu'elle avait joué autrefois , soit dans celui de prude qui était son emploi actuel, avait reçu plus d'un sarcasme de la part de cette jeune personne, dont la langue ne connaissait aucun frein; miss Mowbray se déclare pour

Le fin poulet, le flacon de Champagne.

— Le poulet , oui , répondit Clara; mais le champagiie, non. J'ai connu des dames à qui il en a coûté cher pour avoir eu du Champagne sur leur table. Mais , à propos , Iady Pénélope , votre ménagerie n'est pas tenue en aussi bon ordre que celle de Pidcock et de Polito. En passant près des loges d'en bas, j'ai entendu gronder, beugler, rugir.

— C'est l'instant où on leur distribue leur pâture, ma rhère, et il est certains animaux qui deviennent intrai-

DE SÀINT-RONAN. 109

tables en ee moment. — Vous voyez que tous nos animaux d'un ordre supérieur sont lâchés et dociles.

— Oui, en présence de leur gardien. — Il faut pourtant, malgré ces beuglemens et ces rugissemens, que je traverse une seconde fois le vestibule. Je voudrais avoir quelques quartiers de moutons, comme le prince du conte des Fées qui allait puiser de l'eau à la fontaine des Lions , afin de les leur jeter si je venais à en rencontrer quelques-uns. — Mais , par seconde réflexion , je sortirai par la porte de derrière , et par ce moyen je les éviterai. Que dit à ce sujet le brave Bottom?

Si comme des lions ils se, livraient combat % Dans de semblables lieux il y va de la vie.

— Vous aceompagnerai-je , ma chère?

— Non,j'airame trop courageuse pour cela. — D'ailleurs je soupçonne que la plupart des lions de votre ménagerie ne sont lions que par la peau.

— Mais pourquoi partir si tôt, Clara?

— Parce que ma mission est finie : ne vous ai-je pas invités , vous et les vôtres? Lord Ghesterfield ne conviendrait-il pas lui-même que j'ai rempli le devoir de la politesse?

— Comment pouvez-vous être si bizarre, mon amour? Vous n'avez parlé à personne de la compagnie.

— Comment! ne leur ai-je pas parlé à tous en vous parlant à vous et à lady Binks? Mais je suis bonne fille, et je ferai ce qui m'est commandé.

À ces mots elle se tourna vers la compagnie, et adressa tour à tour la parole à chacun de ceux qui la composaient, avec une affectation d'intérêt et de politesse.

— M. Winterblossom, j'espère que la goutte vous laisse quelque repos. — M. Robert Rymer ( pour cette fois j'ai évité de l'appeler Thomas 2 ), je me flatte que le publie

(i) Le Songed'une nuit d'été. Shak.spka.iu:. — Kd. (i) Thomas l lie Rliymor. — Tr.

donne de l'encouragement aux muses. — M. Keelavine , votre pinceau est sûrement occupé comme il le mérite. — M. Chatterly, je ne doute pas que votre troupeau ne profite de vos instructions. — Docteur Quackleben , je suis sûre que vos malades sont en bon train de guérison. — Hé bien, voilà tout ce que je connais dans l'honorable compagnie. Quant au reste, santé aux malades et plaisir à ceux qui se portent bien.

— ■ Mais il n'est pas possible que vous songiez déjà à vous en aller, mon amour, dit lady Pénélope. Des courses si rapides vous agitent les nerfs. Vous devriez veiller à votre santé. — Appellerai-je Quackleben?

— N'appelez aucun Quack* pour moi, ma chère lady Pénélope. Je ne sais pas ce que veut faire entendre votre clignement d'œil à lady Binks. Non , je ne le sais pas. ■ — Je ne serai ni lady Clémentine % pour exciter la surprise et la pitié aux eaux deSaint-Ronan, ni Ophélia 3 , et pourtant je vous dirai comme elle : — Bonsoir, mesdames, bonsoir, mes bonnes dames; — et maintenant je dirai, non pas : — Mon équipage I mon équipage! mais — mon cheval ! mon cheval 4 !

A ces mots, elle sortit du salon par une porte latérale , laissant les dames se regardant les unes les autres , en branlant la tête d'un air d'intelligence.

— Il faut que quelque chose ait mis le désordre dans les idées de la pauvre fille, dit lady Pénélope; je ne l'ai jamais vue en pareille humeur.

— Pour dire ce que je pense, ajouta lady Binks, je crois, comme le dit mistress Highmore dans la comédie , que sa folie est une pauvre excuse pour son impertinence.

■ — Fi donc , ma chère lady Binks ! Epargnez ma favorite. Personne ne doit pardonner plus que vous les excès

(i) Quack signifie charlatan. ■ — El).

(2) L'une des he'roïnes du roman de Grandisson. — En.

(3) Ophélie , comme Clémentine , a perdu !a raison. — Eu.

(4) Richard HT. SHAKSPEABE. — Ed.

de la bizarrerie d'un caractère aimable. Pardonnez-moi, mon amour , mais je dois défendre une amie absente ; je suis sûre que lady Binks est trop franche, trop généreuse

Pour baîr les moyens qui l'ont conduite au trône.

— Comme je ne trouve pas mon trône bien élevé , milady , je ne vois pas quels moyens j'aurais été dans la nécessité d'employer pour y atteindre. 11 me semble qu'une demoiselle écossaise d'une ancienne famille peut épouser un baronnet anglais sans que cela doive être un motif d'étonnement extraordinaire.

— Sans contredit; mais on s'étonne de rien dans ce monde, comme vous le savez.

— Si vous m'enviez mon pauvre sot de mari , lady Pénélope, je vous en trouverai un meilleur.

— Je ne doute pas de vos talens, ma chère; mais, quand j'en voudrai un , je le chercherai moi-même. — Voici le reste de la compagnie qui arrive. > — Joliffe, offrez du thé à ces messieurs ; préparez la salle pour la danse, et placez des tables à jouer dans le salon voisin.

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