‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 8 sur 40 · L APRES-D1NEE · texte numérisé non relu

L APRES-D1NEE

« Les bouchons ont parti , les tonneaux sont percés ; « On s'embrasse d'abord, après on se querelle. »

Prioo.

Si le lecteur a donné quelque attention aux mœurs de la race canine, il peut avoir remarqué que chacun des deux sexes qui la composent se conduit dans ses querelles

d'une manière différente de l'autre. Les femelles sont acariâtres et pétulantes. Le mécontentement que produit en elles la présence d'une rivale s'annonce tout à coup par un aboiement et par un coup de dents, dont elles tirent en général le plus grand intérêt possible. Mais ces ébullitions de mauvaise humeur n'ont pas ordinairement de suites sérieuses ; l'affaire est presque aussitôt finie que commencée. Il n'en est pas de même de la colère des mâles; une fois qu'elle est provoquée et qu'un grognement réciproque a proclamé le cartel et son acceptation, il en résulte presque toujours un combat furieux et opiniâtre ; et, si les combattans sont des chiens de courage et de forces à peu près égales, ils s'attaquent, se mordent, se déchirent, se roulent dans le ruisseau , et l'on ne peut les séparer qu'en les tirant par le collier , de manière à leur faire perdre la respiration et desserrer les dents, ou en les inondant d'un déluge d'eau fraîche.

Ce tableau, quoique d'un genre peu noble, peut s'appliquer à la race humaine. Tandis que les dames qui prenaient le thé à l'hôtel du Renard étaient engagées dans les légères escarmouches que nous venons de rapporter, les hommes, restés dans la salle à manger, furent plus d'une fois sur le point de se quereller plus sérieusement.

Nous avons expliqué les divers motifs qui portaient M. Mowbray à regarder d'un œil défavorable l'étranger qu'une invitation générale avait amené aux eaux deSaint- Ronan , et la conduite de Tyrrel ne contribuait pas peu à les entretenir ; car, quoiqu'elle fût marquée au coin de la plus parfaite politesse, elle indiquait un sentiment d'égalité, qui , aux yeux du jeune laird de Saint-Ronan, était le comble de la présomption.

Quant à sir Bingo , il avait déjà commencé à concevoir contre le nouveau-venu cette haine qu'un esprit bas et étroit nourrit toujours contre un antagoniste devant lequel sa conscience lui dit qu'il a fait une retraite peu honorable. Il n'avait pas oublié le ton , le regard et la

manière dont Tyrrel avait répondu à ses questions impertinentes ; et quoique , dans le moment il s'en fut senti écrasé , c'était un affront qui ne vivait dans son souvenir que pour y faire naître le désir de la vengeance. Tout en buvant son vin , une sorte de courage, qualité dont il manquait à jeun (car il réprimait alors son caractère querelleur), commença à enflammer sa malignité , et il laissa percer sa rancune en plusieurs occasions , en donnant à Tyrrel des démentis que l'honnêteté ne pouvait permettre entre personnes qui se connaissaient si peu, et sans aucune provocation. Tyrrel s'aperçut de sa mauvaise humeur, et la méprisa , le regardant comme un écolier qui ne méritait pas qu'on répondît à ses sottises.

Un des prétextes que saisit le baronnet pour se livrer à sa grossièreté , était certes des plus frivoles. On parlait de chasse, sujet de conversation le plus intéressant pour de jeunes gentilshommes campagnards écossais, et Tyrrel avait dit quelques mots d'un très-beau chien couchant, qu'il n'avait pas avec lui dans ce moment, mais qu'il attendait dans le cours de la semaine suivante.

— Un chien couchant? répéta sir Bingo en ricanant, vous voulez dire un chien d'arrêt sans doute?

— Non, monsieur, répondit Tyrrel; je connais parfaitement la différence qui existe entre un chien couchant et un chien d'arrêt; et je sais que le premier n'est plus à la mode parmi les chasseurs modernes. Mais j'aime mon chien , autant comme un compagnon que pour ses talens à la chasse ; or un chien couchant a plus de sagacité, plus d'attachement, il est plus à sa place, étendu sur le tapis en face du feu , qu'un chien d'arrêt ; non pas que celui-ci manque d'intelligence, mais il est, en général, tellement maltraité par les brutaux chargés de le dresser, qu'il perd toutes ses qualités, excepté celle de trouver le gibier et de le tenir en arrêt.

— Et qui diable peut lui en demander davantage? dit le baronnet.

— Bien des gens, sir Bingo , répliqua Tyrrel , ont pensé que les chiens et les hommes peuvent avoir quelque talent pour la chasse, et ne pas savoir jouer un rôle aimable dans la société.

— C'est-à-dire être pique-assiette et lécher les plats, grommela le baronnet sotto voce. Mais il ajouta d'une voix plus haute et plus distincte : — J'ai toujours entendu dire qu'un chien couchant n'était bon qu'à marcher sur les talons d'un braconnier.

— Hé bien, sir Bingo, dit Tyrrel, vous apprenez le contraire aujourd'hui, et j'espère que vous ne tomberez plus dans une telle méprise.

L'homme de paix , le capitaine Mac Turk , sembla croire en ce moment que son intervention était indispensable; et surmontant son penchant à la taciturnité, il prit la parole à son tour :

— De par Dieu! s'écria-t-il, je vois que vous attendez mon opinion sur ce point. Hé bien, mon opinion, c'est qu'il n'y a pas lieu à disputer sur cela, car, de par Dieu! voyez-vous, vous avez tous deux raison. Mon excellent ami sir Bingo, qui a des écuries et des chenils, et Dieu sait quoi , peut avoir raison , de par Dieu ! d'avoir les six vilaines bêtes que j'entends tous les jours et toute la nuit aboyer et hurler sous ma fenêtre ; et , si elles continuent long-temps sur un pareil train, je veux mourir si je ne désire pas qu'elles aillent aboyer et hurler ailleurs. Mais il y a bien des gens qui , au fond , peuvent être aussi bons gentilshommes que mon digne ami sir Bingo, quoiqu'ils soient pauvres, comme je puisl'être, — comme peut l'être l'honorable M. Tyrrel que voilà; — or est-ceune raison pour que lui ou moi nous ne puissions pas avoir une bête pour en prendre notre plaisir à la chasse ou ailleurs? Et, si nous n'avons pas d'écurie ou de chenil pour la loger, de par Dieu! qui nous empêche de la placer dans notre chambre à coucher ou dans notre salon, d'autant plus que la mère Dods tient sa cuisine trop chaude? Ainsi donc , si

DE SAïNT-RONAN. 115

M. Tyrrel trouve qu'un chien couchant lui convient mieux qu'un chien d'arrêt , de par Dieu ! je veux mourir si je connais aucune loi qui le lui défende.

Si ce discours paraît un peu long pour la circonstance, le lecteur voudra bien réfléchir que les idées qui le composent se présentaient probablement à l'esprit du capitaine Mac Turk dans la langue d'Ossian, langue qui est pleine de périphrases, et qu'en le prononçant il avait l'embarras d'être obligé de les traduire en anglais.

L'homme de loi répondit à l'homme de paix : — Pour cette fois, capitaine, vous vous trompez. Il existe une loi contre les chiens couchans , et je me charge de prouver que c'est l'espèce de chiens dont il est question dans les anciens statuts d'Ecosse , et qu'il est défendu de garder et entretenir à peine d'une amende de...

Le capitaine l'interrompit avec un air de dignité solennelle. — Voyez-vous, M. Micklewham , lui dit-il , je vous demanderai ce que vous entendez en me disant que je me trompe, et cela, de par Dieu! à propos de chiens. Je vous prie, monsieur, de croire et de faire bien attention que jamais je ne me suis trompé, si ce n'est quand je vous ai pris pour un homme comme il faut.

— Je n'ai pas dessein de vous offenser, capitaine, dit le procureur; ne brisez pas la verge de paix, vous qui êtes chargé de la faire respecter. — Et se penchant à l'oreille de son patron, lelaird deSaint-Ronan : — C'estun vieux basset des montagnes , qui mord tout ce qui l'approche , lui dit-il; mais j'ai une chpse àPvous dire, Mowbray, c'est que, sur mon ame et conscience, je crois que c'est contre ce Tyrrel que voilà, et contre je ne sais quel autre, que j'ai obtenu, du lemps de votre père, un mandat de comparution devant les juges pour avoir braconné clans les marais de Spring-Wellhead.

— En vérité! lui répondit le laird aussi à voix basse; hé bien! je vous remercie de m'avoir fourni une raison qui justifie la mauvaise idée que j'en avais conçue. — Je

savais bien que ce n'était que quelque vagabond ; mais je

vais le démasquer, de par le ciel!

— Chut! paix! soyez prudent, Saint-Ronan; retenez votre langue. — Je portai l'affaire, comme je vous le disais , d'après le désir de votre père , devant la cour des sessions. Mais, je ne sais pas trop comment, le vieux clerc du shériff prit le jeune homme sous sa protection; quelques juges crurent qu'il n'avait commis qu'une erreur de limites, et nous ne pûmes obtenir un jugement. Votre père était alors fort malade de la goutte. Je ne voulais pas le tourmenter ; de sorte que je laissai assoupir l'affaire de peur qu'il ne fût complètement absous. Vous voyez donc, Saint-Ronan , qu'il faut filer doux ; car , quoiqu'il ait été accusé , il n'a pas été condamné.

— Et vous ne pouvez faire revivre l'affaire?

— La faire revivre ! Ron ! il y a six ou sept ans qu'elle est morte de prescription. Il est bien fâcheux, Saint-Ronan , que les lois sur la chasse, qui sont la meilleure protection que puissent avoir les* gentilshommes de campagne contre les usurpations de leurs inférieurs, fixent un délai si court pour la prescription. Il en résulte qu'un braconnier peut vous échapper en sautant à droite et à gauche, comme une puce sur une couverture (excusez-moi), vous faire courir à son gré , en sautant comme une pie d'un comté dans un autre; et, à moins que vous ne puissiez mettre le pouce sur lui à temps, vous pouvez avoir pour dîner une prescription, et pour souper un absolvalur.

— Oui vraiment, cela est très-facheux, répondit le laird à haute voix en semblant s'adresser en général à toute la compagnie , mais en fixant les yeux sur Tyrrel avec un air d'intention.

— Qu'y a-t-il de si fâcheux , monsieur? lui demanda Tyrrel , s'apercevant que cette observation paraissait être dirigée contre lui.

— Que nous ayons tant de braconniers sur nos marais, répondit le laird. Je regrette quelquefois d'avoir con-

tribué à l'établissement de ces eaux , quand je pense au nombre de fusils qu'elles attirent tous les ans sur mes propriétés.

— Fi donc, Saint-Ronan! fi donc! s'écria son conseil. Regretter d'avoir établi les eaux ! et que deviendrait le pays sans elles? Je voudrais bien le savoir. On n'a rien fait de plus avantageux pour les environs , depuis l'an 1745. — Non , non , ce ne sont pas les eaux qu'il faut accuser des délits que commettent les braconniers. C'est dans le vieux village qu'il faut chercher la trace de ces banditslà. Ici, aux eaux, nos réglemens sont clairs, et ils sont loin de les protéger.

— Je nepuism'imaginer, reprit Mowbray, quelle raison a pu avoir mon père pour vendre notre ancienne maison au père de la vieille sorcière, qui en a fait un cabaret qu'elle tient ouvert tout exprès , je crois , pour y loger des braconniers et des vagabonds. — Je ne conçois pas pourquoi il a fait une telle folie.

— Probablement parce qu'il avait besoin d'argent, monsieur , dit Tyrrel d'un ton sec , et parce que le père de ma digne hôtesse, Meg Dods, en avait. — Je présume, monsieur, que vous n'ignorez pas que je loge chez elle?

— Oh , monsieur , répondit Mowbray d'un ton de civilité goguenarde , vous ne pouvez supposer que je n'excepte pas les personnes présentes. J'ai seulement mis en fait que nous sommes inondés de gens qui viennent chasser sur nos terres sans y être autorisés. — J'espère que je forcerai la vieille Dods à fermer sa boutique. — C'était la même chose du temps de mon père, je crois, Mick?

Mais le procureur, à qui les regards de Tyrrel n'inspiraient pas le désir de se mettre en avant en cette occasion, se borna à adresser à la compagnie , en général, quelques mots mal articulés, et dit à l'oreille de son patron de ne pas éveiller le chat qui dormait.

— Je ne puis souffrir ce drôle, lui répondit Saint-Ronan,

et pourtant je ne saurais trop dire pourquoi je ne puis le souffrir. Au surplus , ce serait une folie cle me faire une dispute avec lui à propos de rien : ainsi , mon cher Mick , je me tiendrai tranquille , si je le puis.

— Et pour le pouvoir, ajouta le procureur , je crois que vous feriez bien de ne pas boire davantage.

— Je pense de même , répondit Mowbray , car chaque verre que je bois en sa compagnie m'échauffe le sang. — Cependant cet homme ne diffère en rien des autres, mais il y a en lui je ne sais quoi qui m'est insupportable.

A ces mots , il recula sa chaise , se leva , et régis ad eocemplar, suivant l'exemple du laird, toute la compagnie en fit autant.

Sir Bingo ne quitta la table que le dernier et avec une répugnance manifestée par une espèce de grognement trois fois répété, en suivant ses amis dans une espèce d'antichambre ou de grand vestibule qui conduisait de la salle à manger dans celle où l'on prenait le thé. Là , tandis que chacun prenait son chapeau pour aller joindre les dames (ce qu'on ne faisait autrefois que pour aller au grand air), Tyrrel pria un laquais en livrée, placé entre lui et cette partie de ses propriétés, de lui donner le chapeau qui était derrière lui sur la table.

— Appelez votre domestique, monsieur, répondit le drôle avec toute l'insolence du valet d'un maître insolent.

— Votre maître, mon ami , dit Tyrrel , aurait dû vous apprendre à mieux vous conduire avant de vous amener

— Mon maître est sir Bingo Binks, monsieur, répondit le laquais avec la même impertinence.

— Allons , Bingo ! allons ! dit Mowbray , qui savait que le vin avait fait monter le courage du baronnet assez haut pour lui faire accepter le combat.

— Oui , s'écria sir Bingo d'une voix plus sonore et mieux articulée que de coutume, ce garçon est à moi. — Qu'at-on à y dire?

— Quant à moi, j'ai la bouche close , répondit Tyrrel avec le plus grand sang-froid : j'aurais été surpris de trouver le domestique de sir Bingo mieux élevé que son maître.

— Qu'entendéz-vous par là, monsieur? s'écria le baronnet en s'avançant vers lui dans une attitude offensive, car il avait assez bien profité des leçons qu'il avait prises d'un fameux boxeur; qu'entendez-vous par là? du diable si je ne vous fais connaître à qui vous parlez, avant que vous ayez crié gare !

— Et moi, sir Bingo, répondit Tyrrel, à moins que vous ne changiez à l'instant de ton et de manières , je vous ferai sentir le poids de ce bâton avant que vous ayez le temps de crier à l'aide.

Il tenait en ce moment une grosse canne qu'il brandit de manière à prouver qu'il maniait parfaitement le bâton à deux bouts. Cette démonstration donna à penser à sir Bingo que la prudence exigeait qu'il reculât, quoiqu'il eût derrière lui de bons amis qui, par zèle pour son honneur, auraient préféré qu'il eût les os brisés plutôt que de le voir faire une retraite déshonorante; et Tyrrel parut avoir quelque inclination à leur procurer ce plaisir. Mais , pendant qu'il avait encore le bras levé, et que les spectateurs étaient dans l'incertitude de ce qu'il allait faire, une voix lui dit tout bas derrière lui , mais avec emphase : — Etesvous homme?

Le ton inimitable avec lequel notre incomparable Siddons ■ avait coutume d'électriser la scène, quand elle prononçait les mêmes mots, ne produisit jamais sur aucun de ceux qui les entendirent un effet aussi puissant. Tyrrel oublia tout, sa querelle, la compagnie, les circonstances dans lesquelles il se trouvait. La foule qui l'entourait n'existait plus pour lui. Il semblait ne plus vivre que pour suivre la personne qui venait de lui parler. Il se retourna

(i) Dans Macbeth. — Ed.

sur-le-champ; mais sa promptitude ne fut pas encore égale à celle de la personne qu'il cherchait; car au milieu de tous les êtres qui l'environnaient , il n'en vit aucun dont les traits pussent s'accorder avec les sons qui avaient tant d'empire sur lui.

— Rangez-vous , dit-il à ceux qui se pressaient autour de lui , du ton d'un homme décidé à se frayer un chemin au milieu d'eux si on lui refusait le passage.

— Monsieur , lui dit Mowbray en s'avançant vers lui , ce ton ne vous réussira pas. Yous n'êtes pour nous qu'un étranger, et vous vous donnez des airs qui conviendraient à peine à un prince ou à un duc. — Il faut que nous sachions qui vous êtes , et ce que vous êtes , avant que nous vous permettions de semblables libertés.

Ce discours sembla refroidir la colère de Tyrrel, et calmer l'impatience qu'il avait de se retirer. Il se tourna vers Mowbray, et lui répondit après un instant de réflexion: — Monsieur Mowbray, je n'ai dessein d'avoir une querelle ici avec personne , et, je vous prie d'en être assuré , avec vous encore moins qu'avec qui que ce soit. J'y suis venu par invitation , bien certainement sans m'attendre à beaucoup de plaisir, mais en supposant du moins que je n'y éprouverais pas d'incivilité. Je vois que je me suis trompé sur ce dernier point, et en conséquence je prends congé de la compagnie , et je vais faire mes adieux aux dames.

A ces mots il fit quelques pas , quoique d'un air irrésolu , jusqu'à la porte du salon où étaient les tables de jeu. Arrivé là, il s'arrêta tout à co.up , à la nouvelle surprise de la compagnie , murmura quelques mots sur ce que le moment n'était pas convenable , tourna sur ses talons , et voulut regagner la porte qui conduisait dans le vestibule.

— Que diable, sir Bingo , dit Mowbray, qui semblait se plaire à pousser son ami dans une nouvelle querelle , le laisserez-vous partir ainsi? Ne voyez-vous pas qu'il saigne du nez?

Excité par ce peu de mots , sir Bingo prit un air menaçant , et alla se placer devant Tyrrel pour lui barrer le chemin. Mais celui-ci, le regardant avec mépris et l'appelant sot imbécile, le saisit par le collet, le fit pirouetter, et l'écarta avec quelque violence.

— Si quelqu'un veut me parler, s'écria-t-il alors en se retournant vers la compagnie, il me trouvera à l'auberge du vieux village de Saint-Ronan; et, sans attendre de réponse , il quitta l'appartement et sortit de l'hôtel. Il s'arrêta pourtant à la porte avec l'air incertain d'un homme qui ne sait trop où il doit aller, et qui désire faire une question qui expire sur ses lèvres. Enfin ses yeux tombèrent sur un palefrenier qui, à quelques pas de lui , tenait par la bride un beau cheval ayant une selle de femme; il s'avança vers lui.

— Ce cheval, lui demanda-t-il, appartient-il à..., mais il sembla ne pouvoir prononcer le reste delà question.

— A miss Mowbray, monsieur, répondit le palefrenier, comme s'il eût entendu la demande tout entière. Elle va partir, et je l'attends ici. — Un joli cheval de dame , monsieur.

— Elle retourne donc au château des Shaws par la route de Buckstane?

— Je le suppose, monsieur; c'est le chemin le plus court, et miss Clara ne s'inquiète guère s'il est bon ou mauvais : haies ou fossés , rien ne l'arrête.

Tyrrel le laissa, et s'éloigna de l'hôtel non par la route du vieux village , mais par un sentier qui , traversant un taillis et accompagnant le cours du ruisseau , coupait le grand chemin qui conduisait au château des Shaws , demeure de M. Mowbray, et passait par un site romantique nommé Buckstane l.

Dans une petite péninsule formée par les détours du ruisseau s'élevait, sur un monticule, un pilier formé de

(i) La pierve du cerf, — Tu.

grosses pierres brutes , et, d'après la tradition, construit pour conserver le souvenir d'un cerf remarquable par sa taille, sa force et sa légèreté , qui, après avoir été couru pendant tout un long jour d'été , était venu mourir en cet endroit, à l'honneur et gloire de quelque ancien baron de Saint-Ronan et de ses chiens. Dans les coupes périodiques de bois, que les besoins de la famille de Saint-Ronan ramenaient plus souvent que Ponty ne l'aurait jugé convenable, on avait épargné, dans le voisinage de ce grossier obélisque, quelques chênes assez vieux peut-être pour avoir entendu les fanfares et les cris de triomphe qui célébrèrent la chute de ce noble animal , et pour avoir vu élever le monument destiné à la commémoration de ce grand événement. Ces arbres , dont les branches touffues s'étendaient bien loin , produisaient presque le crépuscule en plein midi, et en ce moment où le soleil était prêt à disparaître sous l'horizon , leur ombre ressemblait déjà à celle de la nuit. Une obscurité presque complète régnait surtout dans un endroit où quelques branches entrelacées couvraient un fossé assez profond qui traversait le sentier, à environ une portée de la pyramide. Comme il existait une grande route pour aller au château des Shaws, le soin de ce chemin de traverse était abandonné à la nature ; il était rempli de grosses pierres, et coupé par plusieurs fossés : délicieux pour le voyageur ami du pittoresque , il était incommode et même dangereux pour celui dont le cheval n'avait pas le pied sûr.

Le sentier destiné aux piétons , conduisant à Buckstane , où il rejoignait le chemin que nous venons de décrire , avait été pratiqué au moyen d'une souscription, par M. Winterblossom. Ce digne président avait assez de goût pour sentir les beautés de cet endroit retiré, qui, dans un temps plus reculé , aurait été précisément ce qu'aurait pu désirer un chef de maraudeurs pour y dresser une embuscade. Tyrrel n'avait pas oublié ce lieu , qu'il connaissait parfaitement , comme tous les environs, et il se

hâta de s'y rendre, le trouvant particulièrement favorable à l'exécution de son projet. Il s'assit au pied d'un des plus gros arbres dont les branches énormes l'empêchaient de pouvoir être aperçu, mais lui permettaient de voir, jusqu'à une distance assez considérable , le chemin qui venait de l'hôtel, tandis qu'il restait comme invisible lui-même. Cependant son départ soudain produisit une grande sensation parmi la compagnie qu'il venait de quitter, et l'on en tirait même des conclusions qui ne lui étaient nullement avantageuses. Sir Bingo surtout tempêtait contre lui avec une violence qui croissait à mesure que la distance qui le séparait de son antagoniste augmentait. Il jura qu'il punirait le drôle de son insolence, qu'il le chasserait du pays , avec d'autres menaces plus formidables les unes que les autres. Le diable, dans toutes les vieilles histoires, ne manque jamais de se trouver à côté de celui qui forme des projets diaboliques, et qui n'a besoin que d'un coup de main de l'esprit de ténèbres pour l'aider à les mettre à exécution. Le noble capitaine Mac Turk avait ce trait de ressemblance avec sa majesté infernale, que la moindre apparence d'une querelle l'attirait toujours sur les talons d'une des parties. Il était alors à côté de sir Bingo , et en sa qualité d'homme de paix, il expliquait comment il envisageait cette affaire.

— De par Dieu ! mon ami sir Bingo, cela est parfaitement vrai , voyez-vous; et, comme vous le dites, il y va de votre honneur , de l'honneur de cet établissement, de l'honneur de toute la compagnie, que cette affaire se termine convenablement; car, de par Dieu ! il a porté la main sur vous , à ce qu'il me semble, mon excellent ami.

— Sur moi! s'écria le baronnet avec quelque confusion. Non, de par le diable ! capitaine Mac Turk, il n'a pas pris une telle licence ; s'il s'en était avisé, je l'aurais fait sortir par la fenêtre. Mais, de par le diable i il est très-vrai que le misérable a osé toucher le collet de mon habit, et je me disposais à le châtier quand le poltron a pris la fuite.

— Vous avez raison , sir Bingo, grandement raison, dit l'homme de loi. — C'est un misérable, un vagabond, un braconnier ; mais j'en débarrasserai le pays avant qu'il se passe trois jours; ainsi ne vous mettez plus en pleine de cette affaire, sir Bingo.

■ — Mais, de par Dieu ! M. Micklewham, s'écria l'homme de paix avec un air de dignité, je vous dirai que vous vous brûlez la langue dans le potage d'un autre, et que par respect et par égard pour l'honorable compagnie réunie aux eaux de Saint-Ronan, et pour son honneur, il est indispensable que sir Bingo , dans cette affaire , suive les avis de personnes plus en état que vous de lui en donner. Vos conseils peuvent être fort bons pour recouvrer une petite dette'dans une cour de justice; mais, de par Dieu! il s'agit ici d'une question d'honneur, M. Micklewham, et c'est une chose qui n'a rien de commun avec votre profession, voyez-vous.

— Non, Dieu merci , répondit le procureur. — Emparez-vous donc de cette affaire, capitaine, et faites-en tout ce qu'il vous plaira.

— En ce cas , sir Bingo , dit Mac ïurk , je vous prierai de me faire l'honneur de m'accompagner dans la chambre à fumer. Nous demanderons un cigare et un verre de whisky, et nous examinerons ce qu'il convient de faire dans la circonstance présente pour l'honneur de la compagnie.

Le baronnet accepta cette invitation , autant peut-être par l'attrait qu'avait pour lui l'espèce d'accompagnement que le capitaine proposait à ses conseils belliqueux, que par suite du plaisir qu'il se promettait du résultat de ces conseils mêmes. Il suivit son conducteur, qui marchait en avant d'un pas militaire, et dont la démarche était plus raide et la taille plus perpendiculaire toutes les fois que son imagination était exaltée par l'idée d'une querelle prochaine. Arrivés dans la salle destinée aux fumeurs, sir Bingo alluma son cigare en soupirant, et se prépara à

écouter les paroles de sagesse et de vaillance qui allaient découler des lèvres du capitaine Mac Turk.

Pendant ce temps, le reste de la compagnie était allé rejoindre les dames.

- — Nous avons vu Clara, dit lady Pénélope à M. Mowbray , elle a paru ici comme un rayon du soleil qui ne fait que briller et s'évanouir.

— La pauvre Clara! répondit le laird. — Il m'a semblé en effet que je l'avais vue traverser le vestibule, il n'y a qu'un instant; mais je n'en suis pas bien sûr.

— Elle nous a invités à aller faire un déjeuner à la fourchette aux Shaws, jeudi prochain. J'espère que vous confirmerez l'invitation de votre sœur, M. Mowbray?

— Bien certainement, milady? et je suis charmé que Clara ait eu le mérite d'y songer. Mais comment y serezvous reçus? c'est une autre question : car ni elle ni moi nous ne sommes guère accoutumés à faire les honneurs d'une maison.

— Je suis sûre que ce sera une partie délicieuse.- — Clara met de la grâce à tout ce qu' «le fait; et vous, M. Mowbray, vous savez être un homme au meilleur ton , quand cela vous plaît.

— Cette réserve est un peu sévère, milady. — N'importe; le bon ton sera ma devise jeudi, et il me plaira certainement de ne rien négliger pour bien accueillir Votre Seigneurie aux Shaws, où il y a bien long-temps que nous n'avons reçu compagnie. — Clara et moi , nous avons vécu un peu en reclus, chacun à notre manière.

— En vérité, M. Mowbray, dit lady Binks, si vous me permettez de vous le dire, je crois que vous ne devriez pas souffrir que votre sœur coure ainsi les champs sans que personne l'accompagne. — Je sais que nulle femme ne monte mieux à cheval que miss Mowbray, mais encore un accident peut arriver.

— Un accident , lady Binks ! répliqua Mowbray ; il en

arrive aussi souvent aux dames qui sont accompagnées

qu'à celles qui ne le sont pas.

LadyBinks, qui, avant son mariage, avait fait plus d'une promenade dans les bois des environs, escortée par sir Bingo, rougit, se mordit les lèvres, et ne répondit rien.

— D'ailleurs, ajouta Mowbray d'un ton plus léger, quel risque court-elle après tout? Nos bois ne contiennent pas de loups pour dévorer nos jolis petits Chaperons-Rouges. Il ne s'y trouve pas plus de lions, excepté ceux de la suite de lady Pénélope.

— Attelés au char de Cybèle, dit M. Chatterly. Heureusement lady Pénélope ne connaissait pas assez

la mythologie pour comprendre cette allusion, dont elle n'aurait probablement pas su beaucoup de gré au révérend ministre.

— Mais à propos, dit-elle, qu'avez-vous fait de celui qui est aujourd'hui le grand lion de notre ménagerie? Je ne vois nulle part M. Tyrrel. lient-il compagnie à sir Bingo pour finir une dernière bouwille?

— M. Tyrrel, milady, repondit Mowbray, a joué successivement le lion rampant et le lion passant \ Il s est montré querelleur, et il a fui devant la colère de votre valeureux chevalier, lady Binks.

— J'espère qu'il n'en est rien, dit lady Binks; les campagnes malheureuses de mon chevalier n'ont pu l'emporter sur le goût qu'il a pour les querelles. Une victoire en ferait un tapageur pour toute sa vie.

— Ce pourrait être une source de consolation, dit Winterblossom à part à Mowbray ; il est rare que les tapageurs vivent long-temps.

< — Non, non, répondit Mowbray, la consternation que montre lady Binks en dépit d'elle-même est fort naturelle. Sir Bingo ne lui offrira jamais aucune chance de ce côté.

(t) Termes de blason.— -Tr.

Mowbray salua alors lady Pénélope, et en réponse à l'invitation qu'elle lui fit d'aller joindre les danseurs ou les joueurs , il lui dit qu'il n'avait pas un instant à perdre.

— L'attente de ce qui doit avoir lieu jeudi fera certainement perdre l'esprit à nos vieux domestiques, dit-il ; et, comme il est sûr que Clara ne voudra pas prendre sur elle de donner aucun ordre à ce sujet, il est nécessaire que j'en prenne la peine moi-même.

— Si vous pressez un peu votre cheval , lui dit lady Pénélope, vous pouvez nous épargner une alarme, même momentanée, en rejoignant Clara, cette chère créature, avant qu'elle arrive chez vous. Elle laisse quelquefois marcher son cheval d'un pas aussi lent que la monture de Betty Foy1 .

— Mais aussi, dit miss Maria Diggs, miss Mowbray galope quelquefois d'un tel train que l'alouette semble un limaçon près de son cheval. Rien qu'à la voir on tremble de peur.

Le docteur toucha le bras de mistress Blower qui avait avancé sa chaise pour être à portée dii cercle de la haute compagnie, quoiqu'elle ne se fût pas hasardée à y prendre place. Ils échangèrent un regard d'intelligence, et secouèrent la tête d'un air de compassion. Mowbray avait par hasard les yeux fixés sur eux en ce moment, et malgré le soin qu'ils prirent à la hâte de donner à leurs traits une autre expression, il devina ce qui se passait dans leur esprit , et peut-être des pensées à peu près semblables s'éveillèrent-elles en lui. Il prit son chapeau, et sortit de l'appartement avec un air pensif qu'on remarquait en lui bien rarement. Un moment après, le bruit des pas de son cheval sur le pavé annonça qu'il s'en allait au grand trot.

— Il y a ce soir quelque chose de singulier dans Mowbray , dit lady Pénélope ; Clara , pauvre cher ange ! est toujours un peu fantasque; mais j'aurais cru que le laird

(i) Héroïne d'une ballade de Wordsworlh. — Ed.

avait trop de sagesse humaine pour être si bizarre. Pourquoi consultez-vous votre souvenir avec tant d'attention, ma chère lady Binks ?

— Uniquement pour voir à quel quantième de la lune nous sommes, répondit-elle en fermant un petit almanach relié en écaille de tortue , et en le remettant dans son ridicule , après quoi elle aida lady Pénélope à faire tous les arrangemens nécessaires pour passer la soirée.

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