Lettre du 18 mars
âme, dès que mes lèvres le murmurent, je me sens fier de m'unir ainsi en pensée avec tant de grands esprits qui l'ont redit depuis dix-huit siècles ; avec un si grand nombre de mes frères qui, dans les deux mondes, le récitent journellement ; enfin avec ce Dieu qui l'a dicté, qui veut qu'on le répète, et promet de ne pas le laisser prononcer en vain. »
Tel fut Xavier de Maistre, aussi inébranlable dans sa foi religieuse, aussi fermement attaché à ses traditions de famille que l'avait été, sous des dehors plus absolus, son glorieux aîné.
Si maintenant l'on veut connaître sa physionomie, vrai miroir de son âme, qu'on lise le portrait qu'en a tracé Lamartine quelque part dans ses notes ; ces lignes valent une photographie.
« J'ai rencontré Xavier de Maistre, en 1839, chez madame de Marcellus, son amie et sa fille de cœur, digne d'une telle adoption. C'était alors un petit homme de quatre-vingts ans, pâle et maigre, un peu féminin, sans aucun signe de découragement ou de décrépitude. La vieillesse n'avait pas trouvé sur son visage assez de chair pour y creuser des rides ; elle y dessinait seulement des lignes presque imperceptibles, semblables aux fils de l'araignée sur la vitre d'une vieille demeure. Son corps, quoique droit et leste encore, disparaissait sous des habits fourrés qu'il avait rapportés de Russie, — mais ses yeux avaient conservé toute leur transparence, ses lèvres tout leur sourire... Finesse, enjouement, sensibilité douce, regard semi-sérieux et indulgent sur les choses humaines, tolérance sur toutes les opinions honnêtes ; voilà l'homme. Ajoutez-y un ton de voix sonore, et lointain comme un souvenir ; et ces conversations à demi-voix où toutes les années écoulées repassent en anecdotes devant la mémoire ;
une modestie qui s'ignore elle-même et un talent remarquable pour la peinture de paysage. C'est ce qu'on appelle, dans la langue française, un amateur en littérature et en tableaux : mais un amateur immortel, grand artiste sans art, grand écrivain sans école ; la nature en tout : c'est-à-dire le
souverain maître. »
H. Derély.
AVERTISSEMENT SUR LA PRESENTE b ÉDITION.
« T E Voyage autour de ma chambre serait, dans
J ^ notre littérature, une perle du plus haut prix, si
Xavier de Maistre eût prié son aîné d'en effacer les traces assez nombreuses de la frivolité licencieuse du XVI 11^ siècle '. » Ce jugement de M. de Margerie, sous sa forme un peu dure, n'est que mérité. Mais c'est au temps plutôt qu'à l'écrivain qu'il faut s'en prendre de ces quelques taches, dont ne s'est pas effrayé l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg. On avait vu de telles corruptions à tous les degrés de l'échelle sociale, que le langage des plus rigides se ressentait du laisser-aller général, et que leur austérité passait sur bien des choses, aujourd'hui intolérables. Un critique moins sévère, M. Eugène Veuillot, reproche à Xavier de Maistre <.< sinon un goût trop vif, du moins trop de complaisance pour toutes les libertés de la vie mondaine. » — « Ces écarts, ajoute-t-il, suffisent pour que l'aimable livre soit écarté des bibliothèques de familles ouvertes à tous les yeux. Il perd ainsi beaucoup de lecteurs et surtout de lectrices qui en saisiraient très bien le charme délicat. » Aussi, voulant fournir « un livre de plus, un livre vraiment littéraire aux personnes qui peut-être ont besoin de lire, et pour lesquelles les ouvrages lisibles sont d'une si déplorable rareté », il n'a pas hésité à donner çà et là « quelques coups de crayon sans rigueur et sans faiblesse », afin de rendre ce chef-d'œuvre abordable pour tout le monde ^ »
1. Le comte Joseph de Maistre avec des Docinnents inédits, par A. de Margerie, p. 7.
2. Avant-propos des Œuvres de Xavier de Maistre, édition Palmé.