Ps. CXXVII
2. Disc, prononcé à la prise de voile de Mlle Xaverifie de Maish e.
qu'à des bastions On l'appelait Bissy. La maison est
située sur le flanc septentrional de la vallée qui court, à travers des prairies et des bocages, de Chambéry au lac du Bourget. La haute muraille noire du Mont du Chat étend et gonfle ses fondements jusque dans cette vallée ; ses ruisseaux, ses cascades, ses longues ombres s'y versent dans le torrent large et rocailleux de l'Aïsse. Tout y est retentissant de leurs murmures et de leur fraîcheur. C'est sur un de ces renflements des racines du Mont du Chat qu'est assise la maison de Bissy. Un bois de châtaigniers sauvages, toujours jeunes parce qu'on les coupe toujours pour le chauffage de la métairie, la domine et la protège du vent du nord... Une petite cour, pavée de cailloux de deux couleurs roulés par l'Aïsse, est arrosée d'une fontaine, qui, comme dans les cours de village en Suisse ou dans lé Jura, y coule à petits filets d'un tronc d'arbre creusé et verdi de mousse. Un corridor, une cuisine, une salle-à-manger,quelques chambres" basses pour les provisions, les lingeries, les domestiques, composent le rez-de-chaussée. On monte par un escalier de pierres grises au premier étage, où l'on trouve un petit salon et cinq ou six chambres de maîtres ou d'hôtes. Le sapin lavé et poli par le sable fin des servantes, y répand sa saine odeur de résine. Des fenêtres du salon, à hauteur d'appui, le regard descend d'abord sur un parterre planté de légumes domestiques et d'arbres fruitiers, plus animé, selon moi, que des pelouses monotones et des fleurs stériles ; de là le regard s'étend sur une prairie en pente, bordée d'immenses noyers,ces oliviers gigantesques du nord, qui distillent une huile moins limpide mais plus parfumée que celle de l'Attique. Le torrent de l'Aïsse, avec ses cailloux roulés, coupe la plaine par une ligne blanchâtre que ses eaux souvent débordées laissent à sec pendant l'été. Au delà se relève le plateau verdoyant et boisé sur lequel blanchissent les tou-
relies du petit manoir de Servolex qui appartenait alors aux neveux des de Maistre. Puis la vallée se ferme et s'accidente par les murailles à pic de la montagne de Nivolet.
« C'est là que vivait, à cette époque, la famille. Elle se composait du comte de Maistre, l'aîné, ambassadeur de Sardaigne à Pétersbourg, rentrant après une longue absence dans sa patrie et prêt à publier les grands et étranges livres qui gonflaient son portefeuille, et qui sont devenus la controverse d'aujourd'hui ; de sa femme et de ses filles, retrouvées à cette halte, après une longue séparation ; du colonel de Maistre propriétaire de Bissy, de sa femme toujours souriante, et de quelques nièces aussi enjouées et aussi avenantes que cette tante ; de l'abbé de Maistre, autre frère qui devait bientôt devenir évêque d'Aoste; et enfin de Xavier de Maistre dont on regrettait l'absence, et qu'on attendait de Pétersbonrg où un heureux et riche mariage avait fixé son sort errant. »
Joseph de Maistre est bien connu, de Xavier nous parlerons à loisir ; empruntons encore au poète ce portrait des deux autres.
« L'abbé de Maistre était à la fois très pieux, très enjoué, très semblable par son originalité inattendue à un Sterne savoyard. Il était au moins l'égal de ses deux frères par l'esprit, par l'étrangeté, par la sève locale... Quant au colonel de Maistre, il jouissait de ses aînés, comme un père aurait joui de la supériorité de ses fils. Il avait passé sa jeunesse dans les camps, il passait son âge mûr dans la douce retraite qui servait de halte et d'asile à tous ses parents. Il était gai, content, reposé, sans prétention et nullement sans charme, toujours prêt à fournir l'occasion de la réplique à ses frères pour les faire briller en s'éclipsant ; parlant du comte comme
d'un ancien ; de l'abbé comme d'un saint ; de Xavier comme du Benjamin absent et regretté de la tribu. Le colonel n'en était pas la moindre grâce, ni le moindre mérite, car il en était par excellence la bonté. Ce Benjamin de la tribu, ce Xavier, l'auteur du Lépreux de la cité d'Aoste, je l'ai connu depuis. Le connaître, c'était l'aimer. »
Le lecteur nous pardonnera cette longue citation, qui d'ailleurs ne nous écarte pas de notre sujet ; car c'est déjà parler de Xavier que de faire connaître ses frères, tant la saine éducation du foyer et le respect des traditions domestiques avaient marqué d'une même empreinte ces physionomies si diverses
et si semblables.
Nous ne savons rien des premières années de Xavier de Maistre. A l'en croire i, il aurait été « le plus paresseux des enfants ». En 1784, nous le trouvons à Chambéry, officier au Régiment de la Marine. Il y prend part à une expérience aérostatique dont il donne au public une piquante relation 2. Dès alors, tout en menant « consciencieusement la vie de garnison», il s'adonne à de curieuses recherches sur le terrain de la science ; et bientôt il fait deux parts de ses loisirs : l'une pour l'étude, l'autre pour l'art. Pendant son séjour dans la cité d'Aoste, — où il connut l'infortuné qu'il devait immortaliser en des pages si touchantes, — il eut même le courage de prendre, au collège des Barnabites, des leçons de littérature et de philosophie sous la direction de M. de Saint-Real, son parent. Un duel — dont on ignore la cause — lui valut quarante-deux jours d'arrêts et le fit célèbre : « Il est pro-
I. Naples, 1837. Lettre à la vicomtesse de Marcellus, Œuvres inédites, Paris, Lenierre.
2. Voir, p. 299, le Prospectus, et, p. 313, la iÇé'/a/z'c'w de cette ascension, publiés pour la première fois en 1784 chez Puihod à Chambéry.
bable, disait-il longtemps après, que vous n'auriez jamais ■entendu parler de moi, sans la circonstance indiquée dans le Voyage autour de ma chambre. » C'est en effet pendant sa réclusion qu'il écrivit ce charmant opuscule où, pour commencer, il se moque très spirituellement du préjugé absurde auquel il a eu la faiblesse de céder.
L'invasion de la Savoie par les Français le trouva sous les drapeaux ; nul doute qu'il n'ait maudit, avec son aîné, la politique des Autrichiens, ces étranges alliés, « venus 30,000 pour nous voir assommer dans nos montagnes, avec des lunettes d'approche ^ » ; et raillé, avec le marquis Costa, « leurs escarmouches philanthropiques ^ » hors de portée des canons. Nul doute qu'il n'ait, à l'occasion, hardiment besogné comme son frère Nicolas au combat de Gravelone-^;
1. Lettre de J. de Maistre, au baron Vignet desÉtoles, 15 août 1794.
2. Lettre du marquis Costa, citée dans Un homme d' autrefois.
3. Nous lisons dans une lettre de Nicolas de Maistre à la comtesse Ponte : « Après ■quatre heures de marche forcée, j'arrivai au plus fort du combat, au moment où Alciati faisait face à un ennemi deux fois plus nombreux, et qui avait de l'ariilierie. Il avait été forcé de se placer derrière la rivière de Strona, et défendait le pont et le village deGravclone.Aussi je fus lebienvenu.On ne me fit point faire antichambre ; et, à peine je parus, qu'on me pria à danser. Alciati vint à moi et me dit qu'on allait se tuer toute la journée d'un bord de la rivière à l'autre; qu'il fallait quelque chose de décisif ; qu'il pensait qu'on pouvait passer la rivière et voler sur les canons à armes
blanches. Je ne balançai pas, je me jetai dedans Savoie ! Savoie! En avant! ...
Ce vieux mot, tout écrasé qu'il est, nous fait toujours battre le cœur. Mes chers grenadiers, dans l'instant, sont autour de moi : l'enthousiasme se communique; bientôt tous les braves sont sur l'autre bord. J'avais à peu près 500 hommes dont 100 du régiment de la Marine. L'ennemi, qui ne s'attendait pas à ce renfort et qui comptait sur la rivière, avait réuni ses forces sur la droite pour forcer le pont de Gravelone, et il était faible sur la gauche où je fis mon attaque. Le général français qui conmiandait le vit d'abord, et il prit deux compagnies sur la droite pour les amener sur la gauche ; mais il n'y fut pas à temps : nous avions déjà culbuté ce qui était devant nous ; nous avions fait taire le canon de la gauche ; mais surtout nous avions déjà frappé le coup sur l'opinion. L'épouvante fut générale et bientôt la déroute complète. Tout fut écrasé ou dispersé, il n'en resta pas dix ensemble. Nous poursuivîmes l'ennemi sans relâche jusqu'au village d'Ornavazzo, à trois milles du champ de bataille, où nous nous arrêtâmes enfin, vaincus par la fatigue ; car depuis douze heures, sans
boire ni manger, nous n'avions pas cessé de marcher et de nous battre. — Vigevano, 17 mai 1798. » — [Lettres et Opuscules de X. de Maistre, vol. II, p. 56.)
mais nous n'avons retrouvé aucune indication sur son rôle pendant les campagnes de 1793-94 et i795-96.« La Révolution française qui débordait de toutes parts, — dit-il dans \ Expédition nocturne, — venait de surmonter les Alpes, et se précipitait sur toute l'Italie. Je fus entraîné par la première vague jusqu'à Bologne. J'étais depuis quelques années sans patrie, j'appris un beau matin que j'étais sans emploi. » Ceci était écrit en 1799. Par le traité du 15 mai 1796, la Savoie avait été réunie à la France, et tous les officiers fidèles à leur roi, assimilés aux émigrés i. C'est sans doute l'abdication arrachée à Charles-Emmanuel par le général Clausel, le 16 frimaire an VII, et l'incorporation, à cette date, des troupes sardes dans l'armée française, qui laissèrent « sans emploi » Xavier de Maistre déjà « sans patrie ».
Il ne tarda pas à reprendre l'épée dans les rangs de l'armée russe, et il y a lieu de croire qu'il fit avec Souvarovv.dont il devint l'ami, la brillante et rapide conquête du Piémont (1799)- Quand, après le désastre de Zurich, le vainqueur de Cassano, de la Trebia, de Novi, le libérateur de Turin se vit disgracié, Xavier de Maistre l'accompagna dans sa retraite à Moscou et lui ferma les yeux (1800).
Cette fidélité au malheur n'était pas de nature à lui faciliter les moyens d'attendre à l'étranger des temps meilleurs ; on devait au contraire l'exploiter contre lui. Il connut donc toutes les difficultés, toutes les amertumes de l'exil, et bien qu'il ait écrit dans son Voyage : « Heureux qui n'est pas obligé de faire des tableaux pour vivre », il dut se féliciter plus d'une fois d'avoir suivi ce conseil de Joseph, à qui quelques années auparavant il avait adressé une ode : « Si tu
I. Déjà, deux ans auparavant, Joseph, qui avait refusé la contribution de guerre en disant : «Je ne donne point d'argent pour faire tuer mes frères qui servent le roi de
Sardaigne, » avait vu ses biens confisqués.
es décidé à perdre ton temps, fais des paysages et non pas des vers i. » — Il ouvrit donc un atelier et fit « des tableaux pour vivre »• ,
Cependant, en 1803, Joseph -arrivait à Saint-Pétersbourg, en qualité d'ambassadeur d'un roi sans royaume ; c'est-à-dire avec aussi peu de traitement que possible. « Je n'ai rien, écrivait-il, ce qui s'appelle rien ; pas de quoi me faire enterrer si je venais à mourir 2 », et une autrefois : « Voilà le deuxième hiver que je passe sans pelisse ; c'est précisément comme de n'avoir point de chemise à Cagliari. Au sortir de la Cour, au milieu de toute la pompe asiatique, un fort vilain laquais me
jette sur les épaules un manteau de boutique Cependant,
je ne vois point que je sois méprisé 3. » Bien loin de là, il se fit dans la haute société une place à part, qu'il devait tout entière à la hauteur de son caractère et à l'éclat de son génie. « C'était un beau spectacle de voir ce représentant d'un souverain qui était presque un roi in partibus, tenir partout, malgré sa gêne et sa misère, un rang à rendre jaloux les ambassadeurs des plus grandes puissances ^, »
C'est au crédit de Joseph que Xavier devra son avenir, et ce sont désormais les lettres du ministre plénipotentiaire qui nous renseigneront sur tout ce qui concerne le peintre.
Le 14/26 février 1805, ^^ comte de Maistre écrit au « Frère Nicolas » : « Un beau matin que je songeais creux dans mon lit, j'entends ouvrir ma porte avant que la sonnette eût donné le signal. Surpris de cette violation de l'étiquette, je crie : Qu'est-ce que c'est donc que cela? — C'est ton frère, me répond Xavier en ouvrant mes rideaux. . . Je te laisse à penser