Lettre du 7/19 décembre 1810, au Chev. de Maistre
4. Le Comte Joseph de Maistre, par Amédée de Margerie, p. 26.
si nous nous sommes gaudis ensemble. Cette réunion au reste n'a pas été de longue durée. . . lia donc fait quatre cents lieues pour passer seize jours avec moi. Cela s'appelle en^ Russie une course. »
Il faut croire que le temps ne fut pas perdu durant ces seize jours, car, dans la même lettre, nous lisons : € Xavier rentre au service de la manière la plus agréable pour lui et pour nous ; cette dissonance qui nous choquait l'oreille n'existe plus, et nous voilà à l'unisson. On vient d'organiser le département de l'amirauté. Il y a une partie militaire et une partie scientifique. De celle-ci dépendent une bibliothèque, un musée, un cabinet de physique, etc., et notre frère a été fait directeur de cet établissement, avec deux mille roubles de traitement ; c'est ici la paie d'un major. Il était libre de passer dans l'ordre civil avec le rang de lieutenantcolonel : mais il est soldat, il veut toujours l'être : je crois qu'il a raison, d'autant qu'il conserve son ancienneté comme s'il ne s'était jamais retiré du service. » — La nomination est du 4/16 avril 1805. Joseph en remercia l'empereur le 18/30 avril ; et le lendemain Alexandre I, dans une lettre très flatteuse,reconnut qu'il avait voulu par là donner « une preuve de ses bonnes dispositions au ministre de Sa Majesté Sarde ».
Le deux frères, ainsi rapprochés, vivent dès lors dans la plus étroite union : la correspondance de Joseph en fait foi: il y est à tout moment question de Xavier ; parfois même « ce mauvais sujet de Xavier veut qu'on lui rende la plume ^ ». Et ce n'est point à faire une épître en commun que se borne leur collaboration : Joseph donne à Xavier une préface pour le Voyage et des notes pour le Lépreux; il lui demande en retour plus d'une page pour ses Soirées de St-Pétersbourg ^. On
I Lettre de Joseph à M""": de Chavanne du 10/22 nov. 1806. 2. Voir p. 333.
dirait qu'ils n'ont à eux deux qu'un seul cœur pour aimer et regretter les chers absents. « Ton oncle t'est infiniment attaché, lisons-nous dans une lettre à M^i^ Adèle de Maistre, — il s'ennuie tout comme moi, et à peu près pour les mêmes raisons ^ » Toutefois l'oncle écrit moins que le père; il est toujours « le plus paresseux des enfants » : « riugrato zio t'embrasse : il n'est avare que de lettres. Mais, sur ce point, il a besoin d'absolution, et il est inutile de le prêcher 2. » Au lendemain de Friedland, tandis que Joseph se désespère dans la certitude que son fils Rodolphe, officier aux chevaliers-gardes, est du nombre des morts, Xavier court aux nouvelles et vient lui apprendre que le régiment n'a pas donné 3.
Cependant, Xavier montait en grade : lieutenant-colonel le 12 décembre 1807, il est nommé colonel le 26 août 1809. Cet avancement rapide ne laisse pas de faire des jaloux : Joseph leur répond : « Lorsqu'on est tout à la fois militaire, physicien, chimiste, écrivain brillant, dessinateur de premier ordre, on peut bien obtenir quelque chose. Celui qui envoie des chansons aux dames et des mémoires à l'académie des sciences sortira nécessairement des rangs. » Xavier n'était pas seulement aux yeux de Joseph un i. dessinateur de premier ordre » ; « à cela près qu'il refuse de mettre dans ses paysages des chèvres et des sapins, il est devenu ce qu'on appelle un grand peintre 4. » En dépit du tour plaisant qu'elle revêt, cette boutade est vraiment un éloge que confirment deux jolies lettres où Xavier lui-même est peint de main de maitre.