‹ ŒuvresChapitre 5 sur 93 · Lettre du 19 fév. / 2 mars · texte numérisé non relu

Lettre du 19 fév. / 2 mars

(£uvres de Xavier de Maistre. 2

cependant la terre de Tamboff seule vaut 1,200,000 roubles au moins, et ce n'est pas sa seule propriété. D'ailleurs l'oncle d'ici (grand échanson, et non grand chambellan comme je l'ai dit par distraction), a 40,000 roubles de rente ; et cette hoirie, qui devait se fondre dans celle du neveu qui la dévorait d'avance, se trouve libre et tombera encore à ces dames. Des personnes parfaitement au fait des affaires de cette maison m'assurent que, toute soustraction faite, il ne peut pas rester à mon frère ou à sa femme moins de 2000 paysans, c'est-à-dire plus de 50,000 livres de Piémont de rentes. L'air de Russie, comme Votre Majesté voit, nous convient assez ^. ^ — Il était bien permis à Joseph de Maistre, si fier et si désintéressé dans son dénûment, de se réjouir que son frère eût trouvé, par surcroît, la fortune dans une union oii il ne cherchait que les satisfactions du cœur. Celles-ci ne devaient pas lui manquer non plus. « Je m'attache tous les jours à Sophie qui est pleine de raison et de bons sentiments ^, dit encore Joseph : et, après quarante ans de joies et de douleurs supportées en commun, Xavier toujours épris écrira : « J'ai heureusement une bonne femme qui pense et agit pour moi, qui prévient mes distractions et en répare les inconvénients. »

Mais 181 2, c'est la Russie envahie, c'est Moscou qui brûle ; Xavier, à peine marié de quelques mois, doit rejoindre son corps qui poursuit les restes de la grande armée : « Les Français ont fait les plus grands et les derniers efforts de bravoure et de patience, — lisons-nous dans une dépêche du ministre de Sardaigne à son souverain, — ils ne se sont pas révoltés, chose incroyable ! mais que peut l'homme contre le fer, la faim et le froid réunis ? Ceux qui ont vu ce spectacle

1. Mémoires poliliques et correspondance diplomatique de X. de Maistre, publiés par Albert Blanc.

2. Lettre du 23 juillet /4 août 1813, au comte Rodolphe de Maistre.

de près ne savent comment l'exprimer. L'un dit : J'ai fait deux cents verstes sur des cadavres. L'autre : Nous sommes entrés à Wilna à travers un défilé de cadavres. Je suis persuadé que Sa Majesté lira avec intérêt une lettre qui lui tiendra lieu de toutes : elle est de mon frère Xavier ; et je la choisis parce qu'elle part d'un témoin oculaire, et d'une plume étrangère à l'ombre même d'une exagération.

« Vilna 9/21 décembre 1812.

« Je ne puis te donner une idée de la route que j'ai faite. « Les cadavres des Français obstruent le chemin qui, depuis << Moscou jusqu'à la frontière (environ huit cents verstes), a « l'air d'un champ de bataille continu. Lorsqu'on approche « des villages, pour la plupart brûlés, le spectacle devient plus « effrayant. Là, les corps sont entassés, et, dans plusieurs « endroits où les malheureux s'étaient rassemblés dans les « maisons, ils y ont brûlé sans avoir la force d'en sortir. J'ai <( vu des maisons où plus de cinquante cadavres étaient « rassemblés, et, parmi eux, trois ou quatre hommes « encore vivants, dépouillés jusqu'à la chemise par 45 degrés « de froid. L'un d'eux médit : « Monsieur, tirez-moi d'ici, ou « tuez-moi ; je m'appelle Normand de Flageac, je suis officier « comme vous. » Il n'était pas en mon pouvoir de le secourir. « On lui fit donner des habits, mais il n'y avait aucun moyen « de le sauver ; il fallut le laisser dans cet horrible lieu. Un « comte Berzetti de Turin s'est dit mon parent et m'a fait « demander du secours. Je lui ai envoyé aussitôt et mon cheval « et un cosaque pour l'amener, mais le dépôt des prisonniers « était parti ; je ne sais ce qu'il est devenu, je le fais chercher « de tous côtés. Dans tous les chemins on rencontre de ces « malheureux qui se traînent encore, mourants de froid et de

i faim ; leur grand nombre fait qu'on ne peut pas toujours les « recueillir à temps, et ils meurent pour la plupart en se ren- « dant aux dépôts. Je n'en voyais pas un sans songer à cet « homme infernal qui les a conduits à cet excès de malheur. »

Joseph nous apprend qu'en avril 1813 Xavier était quartiermaître de l'armée commandée par le lieutenant-général Walmoden « qui, suivant les apparences, est destinée à de grandes aventures. » «Mon frère, ajoute-t-il, voit les choses de près et ne peut plus douter du succès, depuis qu'il voit l'esprit public et l'enthousiasme allemand : chacun court aux armes et s'empresse de fournir aux dépenses nécessaires. L'université de Kœningsberg a fait une adresse à ses sœurs, dans laquelle elle dit qu'il ne s'agit plus de science en ce moment, qu'il faut fermer les livres et monter à cheval. C'est ce que tous les jeunes gens ont fait '. >> Ce formidable réveil de tout un peuple nous valut Leipzick.

En attendant, le 22 juillet, Joseph écrit à son fils : « J'ai une nouvelle et même très importante à vous donner puisque votre oncle a été fait général. » L'oncle et le neveu faisaient alors campagne ensemble, et Xavier avait profité de la rencontre pour crayonner le portrait de Rodolphe, à la grande joie du père qui écrit : « Le travail du portrait est admirable, et la ressemblance assez frappante. Je ne sais cependant si mon frère s'est parfaitement tiré de votre auguste nez. En général, c'est un ouvrage superbe 2. »

Rodolphe continua la campagne et, selon l'expression de son père, fut (<: de toutes les fêtes depuis Borodino jusqu'à Montmartre en passant par Leipzick 3». Xavier, retenu en Silésie par les fièvres, se vit contraint de quitter la partie.

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