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Vengeur. V. IV, i3 (note

96 PÈLERINAGE D HAROF^D

Toi que la tyrannie osait nommer un rêve :

La croix dans une main et dans l'autre le glaive,

Viens voir, à la clarté de ces bûchers errants,

Ressusciter un peuple et périr des tyrans ! 80

Cette imprécation contre l'Italie, imitée d'ailleurs des imprécations de Byron contre la Grèce au chant II du Pèlerinage de Childe Harold (LXXIII et suiv.), contient de fort beaux vers, mais ne fut naturellement pas du goût des Italiens. Peu do temps après la publication du poème, le colonel Gabriel Pepe, voulant venger l'honneur de sa patrie, écrivit contre Lamartine, qui venait d'être nommé premier secrétaire de la légation de France à Florence (v. Introduction, p. xxx), ime brochure d'un ton si vif que le poète dut en demander satisfaction. Un duel eut lieu sur les bords de l'Arno. Lamartine fut blessé au bras droit. « Tout, dit-il, fut effacé par un peu de sang entre l'Italie et moi. Je restai l'ami de mon adversaire. »

Déjà, dorant les mâts, le rayon de l'aurore

Se joue avec les flots que sa pourpre colore ;

La vague, qui s'éveille au souffle Irais du jour,

En sillons écumeux se creuse tour à tour ;

Et le vaisseau, serrant la voile mieux remplie, &

Vole, et rase de près la cote d'Italie.

Harold s'éveille ; il voit grandir dans le lointain

Les contours azurés de l'horizon romain ;

11 voit sortir grondant, du lit fangeux du Tibre,

Un flot qui semble enfin bouillonner d'être libre, co

I. Bayon. Lamartine emploie presque toujours ce mot au singulier, avec une valeur collective. Cf. XXII, 27; XXIII. i65; XXV,' 6 ; XXVI, 17; XXXI, 26; etc.

5. Serrant la voile mieux remplie : fixant plus sohdement la voile, parce que le vent la gonfle davantage.

10. £ri/în porte sut être libre. — Cf. Byron, Ilar., IV, lxxix : « Peux-tu

El Soracte, dressant son sommet dans les airs,

Seul se montrer debout où tomba l'univers.

Plus loin, sur les confins de cette antique Europe,

Dans cet Eden du monde où languit Parthénope,

Comme un phare éternel sur les mers allumé, | i5

Son regard voit fumer le A ésuve enflammé :

Semblable au feu lointain d'un mourant incendie,

Sa flamme, dans le jour un moment assoupie,

Lance, au retour des nuits, des gerbes de clartés;

La nier rougit des feux dans son sein reflété^, io

El les vents, agitant ce panache sublime,

Comme un pilier en feu d'un temple cpii s'abîme,

Font pencher sur Picstum, jusqu'à l'aube des jours,

La colonne de feu qui s'écroule toujours.

A la sombre lueur de cet immense phare, a5

llarold longe les bords où frémit le Tcnare;

Où l'Elysée anlique, en un désert changé,

Elalant les débris de son sol ravagé,

•couler, antique fleuve du Tibre, dans ces déserts de marbre ? soulève tes Ilots jaunâtres pour en couvrir, comme d'un manteau, les affronts de Home, n II. Soracte, mont des environs de Rome (auj. monte di S. Silvcslro ; selon d'autres, monte S. Oreste). — Souvenir d Horace, Od., 1, ii ;

Vides ut alta slet nive candidum Soracte ;

■et de Byron, Har., IV, lxxiv et suiv. : « Il s'élève au milieu de la plaine comme une vague écumeuse qui va se briser, et qui reste un moment suspendue avant d expirer sur la plage. »

i3. Confins : bords. Le Vésuve touche à la mer.

I i. Parthénope, nom anlique de Naples. Selon la légende, la ville fut bâtie j 1 endroit où les flots avaient rejeté Parthénope, lune des Sirènes, lorsqu'elles se furent jetées à la mer de désespoir qu'Ulysse leur eût échappé. V. Eden da mondé est la contrée avoisinante, célèbre dans l'antiquité, sous le nom de Caiiipanie, pour la douceur et la mollesse de son climat; d'où « hmguit ». — Byron avait appelé l'Italie « le jardin de l'univers » (Har., IV, xsvi).

iS. Assoupie. Non que lactivité du volcan se ralentisse, mais on distingue beaucoup moins bien la flamme en plein jour. • 21. Sublime, au sens du latin sublimis, qui se dresse haut dans les airs.

23. Psestum, nom ancien du port de Pesto, sur la mei Tyrrhénienne, sensiblement au sud du Vésuve. — Sur la rime jcuri, loujotirs, v. II, 20-26 (note).

2R. Ténare. Promontoire au sud de la Grèce (auj. cap Matapan), près <luquel les anciens plaçaient une entrée des Enfers. Il y en avait une autre en Campanie, aulac Averne: Lamartine sembla prendre ici un nom pour l'autre.

27. L'Elysée antique. Les anciens donaaicnl le nom d Elysée ou Champs- Elysées à une région peu éloignée de l'Averno, et voisine de la côte, où l oa a retrouvé les ruines de co'oiiihaires et de tombeaux nombreux.

98 PÈLERINAGE DHAROLD

Da céleste séjour dont il odrait l'image

Semble avoir conservé les astres sans nuage. 3©

Mais là, près de la tombe où le grand cygne dort,

Le vaisseau tout à coup tourne sa poupe au bord.

Fuyant de vague en \ague, liarold, avec tristesse,

Voit sous les (lots brillants la rive qui s'abaisse;

Bientôt son œil confond l'Océan et les cieux ; 3&

Et ces bords immortels, disparus à ses yeux.

Semblent s'évanouir en de vagues nuages.

Comme un nom -qui se perd dans le lointain des âges.

« Italie! Italie! adieu, bords que j'aimnis !

Mes yeux désenchantés te perdent pour jamais! 4o

0 terre du passé, que faire en tes collines?

Quand on a mesuré tes arcs et tes ruines.

Et fouillé quelques noms dans l'urne de la mort.

On se retourne en vain vers les vivants : tout dort.

Tout, jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire, 4S

Qui te feraient du moins rougir devant ta gloire!

Tout dort, et cependant l'univers est debout!

Par le siècle emporté tout marche, ailleurs, partout!

Le Scythe et le Breton, de leurs climats sauvages

Par le bruit de ton nom guidés vers tes rivages, 5o

3o. Entenflcz : semble n'avoir conservé d'autrefois que son ciel pur et se» astres. Cf. Irislesse {Secondes Médllalions, XII):

Ramenez-moi, disais-je, au fortuné rivage Où Naples réfléchit dans une mer d'azur Ses coteaux, ses palais, ses astres sans nuage... 3i. Le grand cygne : Virgile. Son tombeau se trouvait entre Pouzzoles rt Naples ; on en montre encore la place sur le Pausilippe. Byron avait do même célébré le tombeau de Pétrarque {Har., IV, xxx et suiv.).

Sa. Au bord, vers le bord, du côté du bord : le vaisseau s'éloigne du rivage. V. XII, à (note).

Hg. Italie !... C'est Harold qui prend la parole. Cf. un mouvement analogue dans la Perle de l'Anio (Harmonies, II, m) :

Italie ! Italie ! ah ! pleure tes collines, Où l'histoire du monde est écrite en ruines ;... vers écrits précisément avec l'intenfion d'effacer l'impression causée par ceux-ci. (iZ. Fouille : découvert en fouillant.

/ig. Le Scythe et le Breton : le Russe et l'Anglais, c'est-à-dire tous le» autres peuples, même les plus lointains.

Jetant sur tes cités un regard de mépris, Ne l'aperçoivent plus dans tes propres débris, Et, mesurant de l'œil tes arches colossales, Tes temples, tes palais, tes portes triomphales,

■ Avec un rire amer demandent vainement 53

Pour qui l'immensilé d'un pareil monument; Si l'on attend qu'ici quelque autre César passe, Ou si l'ombre d'un peuple occupe tant d'espace.

.Et tu soviITres sans honte un ad'ront si sanglant 1 Quedis-jc? tu souris au barbare insolent; 6o

Tu lui vends les rayons de ton astre qu'il aime; Avec un lâche orgueil, tu lui montres toi-même Ton sol partout empreint des pas de tes héros, Ces vieux murs où leurs noms roulent en vains échos, Ces marbres mutilés par le fer du barbare, 65

Ces bustes avec qui son orgueil te compare. Et de ces champs féconds les trésors superflus, Et ce ciel qui t'éclaire et ne te connaît plus ! Rougis!... Mais non; briguant une gloire frivole, Triornphe ! On chante encore au pied du Capilole! 7»

A la place du fer, ce sceptre des Romains, La lyre et le pinceau chargent tes faibles mains; Tu sais assaisonner des voluptés perfides, Donner des chants plus doux aux voix de tes Armides,

6o. Barbare, au sens antique d'étranger, avec la nuance de mépris que ce mot impliquait pour les Romains. — Uéminiscence de Bvrou: « Satisfait.-; de regretter tout bas ce qu'ils ont perdu, [les Grecs] abordent leurs tyrans avec un doux sourire. » {llar.. II, lxxxui).

CO. Ces bustes. L'étranger remarque, -en voyant ces bustes antiques, la décadence de la race italienne, et s'enorgueillit de sa propre supériorité.

70. Triomphe ! Rien n'égale 1 ironie insultante de ce mot, quand on songs ,à ce qu'il représentait pour les anciens Romains. — On chante encore : on y l'ait encore une chose glorieuse, et c'est de chanter ! Comparer Bvron, Har., II, I v\ix et suiv. : « Quelle ville offre plus de divertissements que toi, n Stamboul!... Mes yeux n'avaient jamais vu le spectacle de tant de Ictcs ; mes oreilles n'avaient jamais été frappées de concerts plus doux que ceu^ qui faisaient tressaillir les échos du Bosphore... Les vierges de la contré.dansent sur le rivage ; les danseurs et les danseuses oublient également le sommeil et le toit paternel ; leurs yeux languissants font entre eux un doux échange de regards, auxquels peu de cœurs pourraient résister ; etc. n

7^. Armides. Le nom d'.\rmide, la magicienne de la Jérusalem délivrée qui fascine Renaud et le relient dans ses jardins enchantés, est souvent employé, surtout en poésie, pour désigner une femme qui Joint aux séductions de la beauté celles d'une coquetterie savante.

«00 PÈLERINAGE D IIAROLU

Animer les couleurs sous un pinceau vivant; 75

Ou, sous l'adroit burin de Ion ciseau savant,

Prêter avec mollesse au marbre de Blanduse

Les traits de ces béros dont l'image t'accuse.

Ta langue, modulant des sons mélodieux,

A perdu 1 àpreté de tes rudes aïeux ; 80

Douce comme un flalleur, fausse comme un esclave,

Tes fers en ont usé l'accent nerveux et grave;

Et semblable au serpent, dont les nœuds assouplis

Du sol fangeux qu'il couvre imitent tous les plis,

Façonnée à ramper par un long esclavage, 85

Elle se prostitue au plus servile usage,

Et, s'exbalant sans force en stériles accents.

Ne fait qu'amollir Tàme et caresser les sens.

« Monument écroulé, que l'éclio seul babite;

Poussière du passé, qu'un vent stérile agile; 00

Terre, où les fils n'ont plus le sang de leurs aïeux,

Où sur un sol vieilli les hommes naissent vieux.

Où le fer avili ne frappe que dans l'ombre,

Où sur les fronts voilés plane un nuage sombre,

76. Burin. Le burin est proprement l'outil du graveur. Le mol pnra:* flé>igner ici l'action de buriner, de graver, et est appliqué par extension ù la sculpture

•^7. Bliidase, déformation du nom de la source de Blandusie ou Banduï-ie, célébrée par Horace (Od., lit, sin). Lamartine appelle Horace luimcme le « chantre de Blanduse » {Pélerinarje d'Harold, IV). Quant au marbre de ce nom, il n'en est question nulle part.

78. T'accuse: te convainc de mollesse et de lâcheté, par la comparaison 011 on fait de toi avec ces héros. Cf. v. 66.

81-82 Construction irrégulière : douce ei fausse se rapportent à la langue, qui n'est représentée dans la proposition que par le pronom en.

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