I. Cf. Ronsard, Les Amours de Cassandre, sonnet LXVI
Ciel, air et vents, plaine et monts descouvers, Tcili'os l'oLirchus et forests verdoyantes
XXIV LAMARTINE : OEUVRBtS CHOISIES
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le cliarme est envolé? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépcmlé !
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(Le Lac.)
De pareils exemples font assez entendre ce qu'est la description pour Lamartine. Qu'il l'associe à ses tristesses ou à ses espérances, la iialure ne lui apparaît qije Yi^fiée par une pensée ou par un sentiment, que participant en quelque sorte à la joie et à la douleur humaines. Jamais elle n'est pour lui un pur spectacle. II suit en cela, d'instinct assurément, une des lois essentielles de l'art le plus classique. Volontiers je comparerais les paysages des Méditations à ces beaux tableaux du Poussin où le ciel, les arbres et l'eau offrent un si vaste et si harmonieux ensemble, mais d'où l'homme n'est jamais absent, comme pour affirmer que la pensée humaine, l'âme humaine donnent seules leur sens aux plus magnifiques créations de la nature. Plus lard, Lamartine donnera pourcentre à ses descriptions ces âmes humbles et passionnées qu'il a si sympathiquement comprises : Jocelyn, le pauvre prêtre de village; Geneviève, la servante: Claude, le tailleur de pierres ; Didier, le toucheur de bœufs. A l'époque ' des Méditations, possédé par l'égoïsme de la douleur et de la ', jeunesse, il n'a pas appris encore à sortir de lui-même : c'est lui, et lui seul, qui se souvient et qui souffre, c'est lui seul qui1 reflète et qui interprété la njitlire environnante '.
Cet accent inimitable de confidence personnelle, qui même aujourd'liui va réveiller au fond des âmes pe que l'émotion de plus intime, fut senti avec plus de force encore parles contemporains. Les jeunes gens et les femmes, qui fireat à Lamartine un succès de larmes et d'amour, adoptèrent sa mélancolie et répétèrent ses plaintes avant d'avoir pénétié le vrai sens, le caractère profond de cette œuvre nouvelle. Le.s Méditations semblaient au premier abord flatter et encourager le penchant de cette génération issue d'un temps d'oppression à la tristesse et à l'ennui : Lamartine, aux yeux de certains, pou-
I. Cf. liecueUUments, XI, A M. Félix Guillemardet (ci-dessous, p. 'J'']:i).
IMRODUCTION XX.V
vait avoir l'air d'un frère spirituel du René de Chateaubriand. En réalité, le poète du Lac et de l'Immortalité soulageait, au lieu de l'irriter, ce goût dangereux de la souffrance passionnée, que d'autres s'étaient complus à entretenir. Religieux et résigné au lendemain même de ses crises de désespoir, avec un fonds de bon sens indestructible qu'avaient à peine ébranlé les passions, Lamartine, en lais?mnt une place, si petite soitelle, à la raison, à l'espérance, au besoin de vivre et d'agir, \ ramenait insensiblement les âmes vers un moins^âpre désen- ' chantement. Après le pessimisme intransigeant de Werther, de René, des héros byroniens, les Méditations marquent une détente.
Déjà sensible dans les poésies élégiaques, ce caractère s'accentue dans les poésies d'inspiration religieuse. Tantôt toutes ■ lyriques, tantôt philosophiques et presque didactiques, elles se présentent à nous, dans leiu' ensemble, comme une vaste ot enthousiaste « consolation «: revêtue d'images éclatantes ou réduite à la simplicité dun acte de foi, la croyance en Dieu, en l'immortalité de l'àme s'% aflirme d'un bout à l'autre. 11 est facile pourtant de se rendre compte que cette affirmation n'a pas constamment le même accent: les Méditations l)orlent la trace d'une crise de l'àme moins romanesque que l'amour d'Elvire, n;ais tout aussi profonde, tout aussi importante pour la formation du génie et des idées de Lamartine : je veux dire la crise religieuse qui, environ de l'hiver 1817- 1848 à l'été de 1819, le conduisit, par^outes les étapes du doute, du découragement et dûHesespoir même, du christianism'ë~séntTrnen faille son^nTânce à une sorte de christianisme. raTionnirrçiui .désormliîs^siàirsfit aTTa fois les besoins de son esprit et ceux de sa conscience.
Dans V Immortalité, qui fut écrite en décembre 4817 pendant la dernière maladie de .Iulie, le changement ne se fait pas enfoi'e sentir. Ce n'est d'ailleurs pas, à proprement parler, une ]ioésie philosophique : ce sont des paroles "d'espérance, telles /[u'on en adresse aux mourants par charité autant que par tnnviction. L'existence de Dieu y est attestée ; la survivance de l'àme y est affirmée;' mais des vers comme ceux-ci :
Qu'un autre vous réponde, ô sages de la terre ! |( Laissez-moi mon erreur: j aime, il j'aiii que j'espère. Notre faible raison se trouble et, .se ronl'Qnd : Oui, la raison fe taU, mais l'instinct vous répond.
n'ont évidommeirt aucune valeur démonslralive. C'est la rai-
XXVI LAMAIITINE : ŒUVRES tJlOISlES
son qui doute et le sentiment qui répond : faible réponse, dont Lamartine ne devait |)as se contenter longtemps. La reli- '/\0Ti, toute decœuret d'haliitude, qu"il avait reçue de sa mère, j)uis de ses maîtres jésuites, avait pu lui sullire durant l'enfance et la première jeunesse ; il en sent la tVagilité" aussi'tùt qu'il respire cette atmosphère de la société moderne contre laquelle, dira-t-il lui-même, la toi ne saurait tenir im an S et qu 'éclaiié par la souffrance, il a touché du doigt le nœud vital du problème de la destinée humaine. A l'àme ainsi avertie, dans la double révolte de la raison orgueilleuse et de la sensibilité blessée, les tranquilles afliruiations de l'orthodo.xie paraissent cruellement ironiques. Jusiju'où Lamartine put aller dans le doute et presque dans l'incrédulité, c'est ce qu'attestent VOde au Malheur -, en dépit de certa:ines restrictions tardives, et la première version de l'Homme ^. Ce n'est pas l'athéisme, ce n'est pas la négation formulée, le nom de Dieu n'est jamais eiîacé ; mais il se mêle à une philosophie si désolée, à une conviction si forte de k'inutilité et de l'absurdité de la vie, qu'on n'y sent plus rien de vraiment religieux. La foi reste pour le poète un souvenir et un désir : elle n'est plus un des éléments actifs de sa vie intérieure ^ Si elle renaît en lui après une pareille crise, ce ne pourra être qu'avec un caractère nouveau. Un esprit sincère, et qui a douté, ne saurait plus se satisfaire par des arguments sentimentaux: l'âge est passé où l'on consentait à croire sans savoir pourquoi ; il faut naintenantse persuader soi-même par des preuves positives et par des démonstrations rationnelles.
Ces raisons de croire, Lamartine les cherchait un peu partout, sans se montrer très difficile sur leur valeur: « Je ne trouve non plus que toi aucune certitude absolue à rien, écrivait-il à Virieu, mais j'y trouve une certitude relative que je crois suffisante pour déterminer, sinon la conviction des autres, du moins mes propres actions. Je ne cherclie cette base de certitude ni dans la tradition, ni dans le consentement
I. Lettre à Mme de Raigecourt, du 19 août 18 19. 3. Devenue le Désespoir (v. ci-dessous, p. 29).