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CINQUIÈME ÉPOQUE

L'ORDIN A TtON

Quelques mois plus tard ("août 1795), Jocelyn est secrètement appelé à Grenoble par l'cvêque dont il fut nagurre le fils spirituel et le disciple préféré. Prisonnier des révolutionnaires, le prélat est à la veille d'être conduit à l'échafaud.

J'entrai dans la prison ; des escaliers rapides

La descente était longue et les marches humides.

Et dans leur froid brouillard chaque pas, en glissant,

Semblait sur les dca;rés se coller dans du sang;.

Je ne sais quelle odeur de larmes sous les voûtes, 5

Quelle sueur des murs coulant à larges gouttes.

Des angoisses de l'homme y peignaient les tourments.

Chaque dalle y rendait de longs gémissements :

On eût dit que ces murs, ces (roldes gémonies,

Comme des condamnés suaient leurs agonies. 10

Au bas de cet obscur et profond entonnoir,

L'affreux cachot s'ouvrait sur un corridor noir, '

Tout creusé dans le roc, hormis l'étroite porte

Dont les lourds gonds scellaient la grille basse et forte.

Sous la main du geôlier qui tourna les veri'ous, i5

La porte en gémissant recula devant nous ;

L'ombre humide pâlit au feu de sa lanterne,

Qui jeta sur les murs un jour livide et terne,

Et je vis ie vieillard, ébloui par ce jour.

Qui regardait sans voir du fond du noir séjour; ao

g. Gémonies. Au propre, les Gémonies étaient un escalier taillé dans le roc, sur la pente du mont Capilolin, où les Romains traînaient les cadavres de certains criminels et d'où ils les précipitaient dans le Tibre.

Le ravon concentre, dardant sur sa fifi^ure, La délachait en clair de la muraille obscure, Comme si, du cacliot pour racheter l'allront, Une auréole sainte eût éclairé son front.

Fléchissant sous ses ("ers rivés dans la muraille, a5

Leur poids lourd aiTaissait un peu sa haute taille;

De ses habits troués les somptueux débris

Laissaient percer partout ses membres amaigris;

Il serrait d'une main autour de sa ceinture

Des pauvres prisonniers la blanche couverture, 3o

De l'aulre il soutenait le gros faisceau de fers

Q.ui tombait en anneaux de ses bras découverts ;

Ses pieds nus, que nouaient deux restes de sandales,

Tout violets de froid, frissonnaient sur les dalles.

Un tas de paille humide et rongé par les bords, 35

Gardant encor l'empreinte et les plis de son corps,

Une écuelle de bois pour recevoir la soupe,

Une goutte de vin dans le fond d'une coupe.

De son palais de boue était l'ameublement,

Le breuvage, le lit,. le vase et l'aliment ; 4»

Mais les traits allongés de son pâle visage.

Ses cheveux éclaircis, souillés, blanchis par l'âge,

our son front demi-chauve en couronne bouclés

Ou sur son maigre buste en anneaux déroulés;

Sa barbe, que d'un an le fer n'a retranchée, 4»

Sur le creux de sa joue en écume épanchée;

Ses yeux caves, cernés par un sillon d'azur,

Brillant comme un charbon dans leur orbite obscur ;

Son regard, aifaibli par cette ombre éternelle,

INous cherchant sans nous voir du fond de sa prunelle; 5»

La force écrite en haut dans ses sourcils épais,

Sur sa lèvre entrouverte un sourire de paix ;

2 1. Le rayon. V. XIX, i (note). — DardanL. Lamartine einploie volontiers ce verbe intransitivement. Cl'. XL, 169.

a5. FléchlssaU. Pour la construction, v. IV, 129 (note).

3y. Palais, par .intiphrase : la prison a remplacé pour lui le palais épiseopal. — Dd l)oae. Métaphorique : ignoble, ignominieux. V. VI, 49 (note).

4ç). Éternelle. Hyperbole : perpétuelle.

L'ORDI.NATIO.N i'J7

Dans ses traits, imprégnés d'une sainte harmonie,

La résignation au sein de l'agonie, -

L'humanité vaincue asservie à la loi, 55'

Tout éclatait en lui!... Je crus voir devant moi

Un de ces champions des vérités nouvelles

Que les anges de Dieu servaient, couvaient des ailes,

Et qui, nourris déjà du pain caché du Tort,

Exultaient du supplice et vivaient de leur mort. 60

A l'entrée, ébloui par ce front de lumière, Sur mes genoux tremblants je tombai sur la pierre, Gomme si quelque main m'eût forcé de plier. N'osant ni m'approcher ni m'en Cuir. Le geôlier Lui dit : « Que votre nuit avec Dieu se consomme ! 65

J'ai rempli ma protnesse, et voilà ce jeune homme. » Puis, posant à mes pieds sa lanterne, il sortit, Et, relérmé sur nous, le battant retentit. « Est-ce vous, mon enfant? \enez, cpie je vous voie. Oh ! que ma dernière heure ait la dernière joie 70

De presser sur mon cœur un fils en Jésus-Christ, Un frère dans ma foi, nourri du même esprit! -'Soyez béni, mon Dieu, dont la grâce infinie Me gardait en secret ce don pour l'agonie! J'ai vidé jusqu'au fond mon calice de fiel, -jb

Mais la dernière goutte a l'avant-goût du ciel 1 Mon fils, je vais mourir; mon éternelle auiore De ma dernière nuit va tout à l'heure éclore ; Demain j'entonnerai l'IIosanna triomphant. Auiourd'hui je suis homme et péclieur. Mon enfant, 80

Devant le Saint des saints avant que de paraître, J'ai besoin de laver mon âme aux eaux du prêtre :

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