IL LAMARTINE : ŒUVRES CHOISIES
La neige que le matin dore, Le soir qui s'éteint sur la tour, Le bruit qui tombe et recommence.
Le cygne qui nage ou s'élance.
Le frémissement des cyprès, Les vieux temples sur les collines, ' ' Les souvenirs dans les ruines.
Le silence au fond des forêts ;
Les grandes ombres que déroulent Les somHiets que l'astre a quittés.
Les bruits majestueux qui roulent Du sein orageux des cités.
Les reflets tremblants des étoiles.
Les soupirs du vent dans les voiles, La foudre et son sublime effroi, La nuit, les déserts, les orages :
Et, dans tous ces accents sauvages, Cette langue parle de toi,
De toi, Seigneur, être de l'être !
Vérité, vie, espoir, amour !
* De toi que la nuit veut connaître,
De toi que demande le jour.
De toi que chaque son murmure, De toi que l'immense nature" Dévoile et n'a pas défini.
De toi que ce néant proclame.
Source, abîme, océan de l'àme.
Et qui n'as qu'un nom : rinfini I
(Paysage dans le Golfe de Gênes ' .)
D'une pareille hauteur le monde apparaît vaste, splendido et simple. Toute peinture trop précise serait un contresens, toute image mesquine ou banale une manière de sacrilège. Les métaphores ossianesques ou mythologiques, qui de temps en temps, dans les Méditations, nous paraissent si démodées, ont fait place à ces comparaisons magnifiques, entièrement neuves, qui mettent en jeu toute la création et qui traduisent par exemple les sentiments de l'âme humaine au moyen des aspects de la nature :
Mon âme est un torrent qui descend des montagnes.
Et qui roule sans fin ses vagues sans repos
A travers les vallons, les plaines, les campagnes.
Où leur pente entraîne ses flots.
Il fuit quand le jour meurt, il fuit quand naît l'aurore ; La nuit revient, il fuit ; le jour, il fuit encore,
I. Cnmjarcz, rlnns nos cxiraits, le Chêne et l'infmi dans les cienxl
INTRODUCTION XLl
Rien ne peut ni tarir ni suspendre son cours, Jusqu'à ce qu'à la mer, où ses ondes sont nées, Il rende en murmurant ses vagues déchaînées. Et se repose enfin en elle et pour toujours !
(Encore un hymne.)
On dirait que le poète joue superbement avec les matériaux de cet univers qu'il embrasse dun si large regard. Les éléments confondent leurs limites. La mer et le ciel sont deux abîmes semblables, dont chacun sert à décrire l'autre :
L'harmonieux Elhêr, dans ses vagues d'azur. Enveloppe les monts d un fluide plus pur ; Leurs contours qu'il éteint, leurs cimes qu'il efface. Semblent nager dans l'air et trembler dans l'espace. Comme on voit jusqu'au fond d'une mer en repos L'ombre de son rivage onduler sous les flots.
(L'Infini dans les cieax.)
Vieil Océan, dans tes rivages.
Flotte comme un ciel écumant I
Plus orageux que les nuages.
Plus lumineux qu'un firmament!
(Eternité de la nature, brièveté de l'homme.)
S'agit-il de peindre la nuit? Lamartine, par une audacieuse transposition du monde moral au monde physique, étend à la nature entière la paix qui se fait alors dans le cœur de l'homme :
Un silence pieux s'étend sur la nature : Le fleuve a son éclat, mais n'a plus son murmure ; Les chemins sont déserts, los chaumières sans voix; Nulle feuille ne tremble à la voûte des bois ; Et la mer elle-même, expirant sur sa rive. Roule à peine à la plage une lame plaintive : On dirait, en voyant ce monde sans échos, ... Que l'on contemple en songe, à travers le passé. Le fantôme d'un monde où la vie a cessé.
(L'Infini dans les cieax.)
Les tempêtes même se calment; le bruit et le mouvementne renaîtront partout qu'aux premières lueurs de Taurore :
Pourquoi bondissez-vous sur la plage écumante. Vagues dont aucun vent n'a creusé les sillons? Pourquoi secouez-vous votre écume fumante En légers tourbillons ?
Pourquoi balancez-vous vos fronts que l'aube essuie. Forets qui tressaillez avant 1 heure du bruit?
XLll LAMAI\T1NE ; ŒUVRES CHOISIES
Pourquoi de vos rameaux rcpandez-vous en pluie Ces j)lcurs silencieux dont vous baiijna la nuit?...
(Hvmne du malin.")
Interpréler ainsi la nature, avec ce mélange d'invention hardie et de vérité pittoresque, c'est véritablement créer, créer de par la poésie un monde à demi fantastique, mais qui désormais vit et s'impose à l'imagination des hommes au même litre que le monde réel. Par là les Harmonies sont infiniment supérieures aux Méditations : plus spontanées, vraiment jaillies de l'âuie comme un cantique ou comme un cri, plus originales, sans aucune trace de gène ou d'imitation, elles inventent et elles épuisent à la fois des thèmes absolument simples et d'une incomparable beauté. Jamais le génie de Lamartine ne s'épanouit avec plus de liberté; jamais sa fécondité naturelle ne le servit si heureusement. Il s'égale par les Harmonies aux poètes les plus puissants, aux véritables « inspirés ».
En même temps, il semble qu'il se soit fait un jeu d'assouplir les rythmes et de varier les coupes. La forme caractéristique des Méditations, la strophe de quatre alexandrins de l'Isolement, de VAutomne, du Vallon, la strophe même du Lac, plus mélodieuse et plus lyrique, sont presque abandonnées; elles constituent rarement une pièce entière, on ne les rencontre guère qu'en passant. Lamartine, qui devait un jour parler avec un si étrange dédain des « petits vers inégaux » de La Fontaine, emploie abondamment le vers libre dans des pièces de quelque étendue {Hymne de la nuit, Hymne du matin, Hymne du soir dans les temples, Paysage dans le f/olfe de Gênes, Le Chêne, etc.). La strophe de dix octosyllabes telle qu'il l'avait employée dans l'Enthousiasme et dans l'Esprit de Dieu, reparaît fréquemment, très propre, avec son vers rapide et ses longues périodes, à donner l'impression du temps qui passe, des ruines qui s'amoncellent, des saisons qui changent, ou de la vie qui s'accroît :
Les sillons, où les blés jaunissent, ,Sous les pas changeants des saisons.
Se dépouillent et se vêtissent Comme un troiïpeau de ses toisons ; Le fleuve naît, gronde et s'ccoulc ; La tour monte, vieillit, s'écroule ; L'hiver effeuille le granit ; Des générations sans nombre Vivent et meurent sous son ombre :
Et lui ? voyez, il rajeunit 1
(Le Chêne.)
INTRODUCTION XLIIÎ
Plus rapirle encore, plus pressante est la strophe en vers de sept pieds, que Lamartine qualifiait de « fuyante » ; il a en tiré des ell'els saisissants de brièveté tragique :
La brebis sur les collines
Ne Irouve plus' le gazon ;
Son agneau laisse aux épines
Les débris de sa toison ;
La ûùte aux accords champêtres
Ke réjouit plus les hêtres
Des airs de joie et d'amours ;
Toute herbe aux champs est glanée :
Ainsi finit une année,
Ainsi finissent nos jours 1
(Pensée des morts.)
Les vers plus courts (six, cinq et quatre pieds), qui reviennent ici et là dans diverses Harmonies, sont généralement moins heureux et d'un rythme plus vulgaire.
Les Harmonies inarquèrent l'apogée de la réputation poétique de Lamartine K A vrai dire, en oflfrant au public cet ouvrage dune inspiration et d'un tour si nouveaux, il n'était pas sans appréhension sur l'accueil qui lui serait fait: u Sur les cinquante, n'en lis que quinze ». écrivait-il à Virieu en lui adressant le recueil. Mais Virieu admira, le public fit comme Virieu, et Lauiartine, après une période de véritable découragement, reprit pleine confiance en son génie. Toutefoi»; il ne comptait pas revenir au genre des Méditations ou des Harmonies : « Je ferme la page lyrique et rouvre la page épique pour le reste de ma verve », déclarait-il dès le mois d'avril 1829. Peut être ne croyait-il pas dire si juste : sauf quelques pièces tardives des Recueillements, il ne devait pas retourner à la poésie lyrique. Il faut ajouter qu'il n'écrivit pas non plus le grand poème épique auquel il pensait alors. Le poème familier de Jocelyn, auquel il ne s'avisa qu'après coup de donner le caractère épii|ue, la Chute d'un Amje, des pièces de circonstances, des fragments : voilà ce qui constituera, de i830 ài<SiO, la dernière partie de son œuvre poétique. Avec les Harmonies se clôt une belle et féconde période de sa vie d'homme et de poète; de nouvelles préoccupations vont s'installer dans son existence, de nouvelles ambitions, de nouveaux intérêts le solliciter et l'accaparer.
I. U avait été élu de l'Académie française le 5 novembre 1839