LE VALLON
Le vallon dont il s'agit ici est situé dans les montagnes du Dauphiné, aux environs du Grand-Lemps, oià résidait la famille de Virieu. Lamartine y séjourna six semaines en 1819 (juin-juillet). C'est de cette époque que datent ces strophes, écrites pour Aymon de Virieu. Les sentiments qui y sont exprimés étaient alors communs aux deux amis. Cf. Confidences, 1. XI, ch. xxi, et Correspondance, année 1819, passim. V. aussi Des Coignets, La Vie inlérieare de Lamartine, p. io5-io6.
Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance, N'ira plus de ses vœux importuner le sort ; Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance, Un asile d'un jour pour attendre la mort.
Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée : Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais, Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée, Me couvrent tout entier de silence et de paix.
Et, suivant vainement la lueur qui le fuit, De la nuit échappé, retombe dans la nuit ; L'autre, altéré d'amour, enivré d'espérance. Vers un but fugitif incessamment s'élance ; Toujours près de l'atteindre et toujours abusé, Sur lui-même à la fin il retombe épuisé. Ainsi l'homme, flottant de misère en misère, Du berceau vers la tombe achève sa carrière. Et, du temps et du sort jouet infortuné, Descendant au tombeau, dit : Pourquoi suis-je né? — Pourquoi ? pour mériter, pour expier peut-être. Et, puisque tu naquis, il était bon de naître !
(Poésies inédiles.)
k. Mon enfance. Lani-irtine alla pour la première fois au Grand-Lemps en, octobre i8o4 {Mémoires inédits, p. i23, 1. II, ch. ixiv). Il y retourna souvent les années sulvanic-, en particulier à l'époque des vacances.
LL \A!.LuN 27
Là, deux ruisseaux caches sous des ponts de verdure Tracent en serpentant les contours du vallon ; lo
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure, Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
La source de mes jours comme eux s'est écoulée :
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour ;
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée i5
N aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.
La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne, M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux ; Comme un enfant bercé par un chant monotone, Mon âme s'assoupit au murmure des eaux. 20
Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure. D'un horizon borné qui suffit à mes yeux. J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature, A n'entendre que l'onde, à ne voir que les deux.
J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ; a5-
Je viens chercher vivant le calme du Léthé. Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie : L'oubli seul désormais est ma félicité.
Mon cœur est en repos, mon âme est en silence;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant, 3o
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
A l'oreille incertaine apporté par le vent.
D'ici je vois la vie, à travers un nuage,
S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé ;
L'amour seul est resté, comme une grande image 3S
Survit seule au réveil dans un soni^e effacé.
i4. Sans nom. En 1S19, Lamartine n'a encore de renommée que dans ur» petit cercle damis.