‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 100 sur 160 · LIVRE IV. 2i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 2i

Toute la théologie que je puis acquérir de moimême par l'inspection de l'univers, et par le bon usage de mes facultés , se borne à ce que je vous ai ci-devant expliqué. Pour en savoir davantage, il faut recourir à des moyens extraordinaires. Ces moyens ne sauroient être l'autorité des hommes; car, nul homme n'étant d'une autre espèce que moi, tout ce qu'un homme connoit naturellement je puis aussi le connoître, et un autre homme peut se tromper aussi bien que moi : quand je crois ce qu'il dit, ce n'est pas parcequ'il le dit, mais parcequ'il le prouve. Le témoignage des hommes n'est donc au fond que celui de ma raison même, et n'ajoute rien aux moyens naturels que Dieu m'a donnés de connoître la vérité.

Apôtre de la vérité , qu'avez- vous donc à me dire dont je ne reste pas le juge? Dieu lui-même a parlé : écoutez sa révélation. C'est autre chose. Dieu a parlé ! voilà certes un grand mot. Et à qui a-t-il parlé? Il a parlé aux hommes. Pourquoi donc n'en ai-je rien entendu? il a chargé d'autres hommes de vous rendre sa parole. J'entends : ce sont des hommes qui vont me dire ce que Dieu a dit. J'aimerois mieux avoir entendu Dieu lui-même; il ne lui en auroit pas coûté davantage, et j aurois été à l'abri de la séduction. Il vous en garantit en manifestant la mission de ses envoyés. Comment cela? Par des prodiges. Et où sont ces prodiges? Dans

Digitiz'ed by

2i4 EMILE,

les livres. Et qui a fait ces livres? Des hommes. Et qui a vu ces prodiges? Des hommes qui les at* testent. Quoi ! toujours des témoignages humains! toujours des hommes qui me rapportent ce que d autres hommes ont rapporté ! que d'hommes entre Dieu et moi! Voyons toutefois, examinons, comparons, vérifions. Oh! si Dieu eût daigné me dispenser de tout ce ti*kvail , l'en aurois-je servi de moins bon cceur?

Considérez, mon ami, dans quelle horrible dis* cussiôn me voilà engagé ; de quelle immense érudition j'ai besoin pour remonter dans les plus hautes antiquités, pour examiner , peser, confronter, les prophéties, les révélations, les faits, tous les monuments de foi proposés dans tous les pays du monde, pour en assigner les temps, les lieux, les auteurs, les occasions! Quelle justesse de critique m est nécessaire pour distinguer les pièces authentiques des pièces supposées; pour compare^ les objections aux réponses, les traductions aux originaux ; pour juger de l'impartialité des témoins, de leur bon sens, de leurs- lumières; pour savoir si l'on n'a rien supprimé, rien ajouté, rien transposé, changé, falsifié; pour lever les contradictions qui restent; pour juger quel poids doit avoir le silence des adversaires dans les faits allégués contre eux; si ces allégations leur ont été connues ; s'ils en ont fait assez de cas pour daigner

Page 1