‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 120 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

remplir son devoir, même aux dépens de sa vie, et à porter dans son cœur la vertu , non seulement pour Famour dé Tordre, auquel chacun préfère toujours l'amour de soi, mais pour l'amour de Fauteur de son être, amour qui se confond avec ce même amour de soi, pour jouir enfin du bonheur durable que le repos d une bonne conscience et la contemplation de cet Ê#re suprême lui promettent dans Fautre vie, après avoir bien usé de celle-ci. Sortez de là, je ne vois plus qu'injustice, hypocrisie, et mensonge parmi les hommes : l'intérêt particulier, qui, dans la concurrence, Femporte nécessairement sur toutes choses, apprend à chacun d'eux à parer le vice du masque de la vertu. ,Que tous les autres hommes fassent mon bien aux dépens du leur; que tout se- rapporte à moi seul; que tout le genre humain meure, s'il le faut, dans la peine et dans la misère pour m'épargner un moment de douleur ou de faim : tel est le langage intérieur de tout incrédule qui raisonne. Oui, je le soutiendrai toute ma vie; quiconque a dit dans son cœur, Il n'y a point de Dieu, et parle autrement, n'est qu'un menteur ou un insensé.

Lecteur, j'aurai beau faire, je seps bien que vous et moi ne verrons jamais mon Emile sous les mêmes traits; vous vous le figurerez toujours semblable à vos jeunes gens, toujours étourdi, pétulant, volage, errant de fête en fête, d'amusement

ÉMlLE. T. II. * I 7

a58 EMILE,

en amusement , sans jamais pouvoir se fixer à rien. Vous rirez de me voir faire un contemplatif, un philosophe, un vrai théologien, d un jeune homme ardent, vif, emporté, fougueux, dans l'âge le plus bouillant de la vie. Vous direz,: Ce rêveur poursuit toujours sa chimère; en nous donnant un élève de sa façon, il ne le forme pas seulement, il le crée, illetirede soa cerveau j et, croyant toujours suivre la nature , il s en écarte à chaque instant. Moi, comparant mon élève aux vôtres, je trouve à peine ce qu'ils peuvent avoir de commun. Nourri si différemment, c'est presque un miracle s'il leur ressemble en quelque chose. Comme il a passé son enfance dans toute la liberté qu'ils prennent dans leur jeunesse, il commence à prendre dans sa jeunesse la règle à laquelle on les a soumis enfants : cette règle devient leur fléau, ils la prennent en horreur, ils n'y voient que la longue tyrannie des maîtres; ils croient ne sortir de l'enfance qu'en secouant toute espèce de joug 1 ; ils se dédommagent alors de la longue contrainte où Ton les a tenus, comme un prisonnier, délivré des fers, étend, agite, et fléchit ses membres.

Emile , au contraire , s'honore de se faire homme,

1 11 n'y a personne qui voie l'enfance avec tant de mépris que ceux qui en sortent, comme il n'y a pas de pays où les rangs soient gardés avec plus d'affectation que ceux où l'inégalité* n'est pas grande, et où chacun craint toujours d'être confondu avec son inférieur. .

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