LIVRE IV
et de s assujettir au joug de la raison naissante; son corps, déjà formé, n'a plus besoin des mêmes mouvements ,. et commence à s'arrêter de luimême , tandis que son esprit, à moitié développé, cherche à son tour à prendre l'essor. Ainsi l'âge de raison n'est pour les uns que 1 âge de la licence ; pour l'autre, il devient lage du raisonnement.
Voulez-vous savoir lesquels d'eux ou de lui sont mieux en cela dans l'ordre de la nature, considérez les différences dans ceux qui en sont plus ou moins éloignés : observez les jeunes gens chez les villageois , et voyee siH sont aussi pétulants que les vôtres. « Durant l'enfance des sauvages , dit le sieur « Le Beau , on les voit toujours actifs, et s'occu- « pant sans cesse à différents jeux qui leur agitent «le corps; mais à peine ont-ils atteint lage de « l'adolescence, qu'ils deviennent tranquilles, rê- « veurs; ils ne s'appliquent plus guère qua des « jeux sérieux ou de hasard 1 . » Emile, ayant été élevé dans toute la liberté des jeunes paysans et des jeunes sauvages, doit changer et s'arrêter comme eux en grandissant. Toute la différence est qu'au lieu d'agir uniquement pour jouer ou pour se nôufrir, il a, dans ses travaux et dans ses jeux, appris à penser. Parvenu donc à ce terme par cette route , il se trouve tout disposé pour celle où je l'introduis : les sujets de réflexion que je lui présente
1 Aventures du sieur G. Le Beau, avocat au parlement, t. II, p. 70.
a6o EMILE,
irritent sa curiosité, parcequ'ils sont beaux par eux-mêmes , qu'ils sont tout nouveaux pour lui, et qu'il est en état de les comprendre. Au contraire, ennuyés, excédés de vos fades leçons, de vos longues morales, de vos éternels catéchismes, comment vos jeunes gens ne se refuseroient-ils pas à l'application d'esprit qu'on leur a reiiiue triste, aux lourds préceptes dont on n'a cessé de les accabler, aux méditations sur l'auteur de leur être, dont on a fait l'ennemi de leurs plaisirs! Ils n'ont conçu pour tout cela qu'aversion, dégoût, ennui; la contrainte les en a rebutés : le moyen désormais qu'ils s'y livrent quand ils commencent à disposer d'eux? Il leur faut du nouveau pour leur plaire, il ne leur faut plus rien de ce qu'on dit aux enfants. C'est la même chose pour mon élève; quand il devient homme, je lui parle comme à un homme, et ne lui dis que des choses nouvelles-; c'est précisément parcequ'elles ennuient les autres qu'il doit les trouver de son goût.
Voilà comment je lui fois doublement gagner du temps, en retardant au profit de la raison le progrès de la nature. Mais ai-je en effet retardé ce progrès? Non ; je n'ai fait qu'empêcher l'imagination de l'accélérer ; j'ai balancé par des leçons d'une autre espèce les leçons précoces que le jeune homme reçoit d'ailleurs. Tandis que le torrent de nos institutions l'entraîne, l'attirer en sens con-