LIVRE IV
traire par d autres institutions , ce n est pas loter de sa place, c'est l'y maintenir.
Le vrai moment de la nature arrive enfin, il faut cçu'il arrive. Puisqu'il faut que l'homme meure, il faut qu'il se reproduise, afin que l'espèce dure et que l'ordre du monde spit conservé. Quand , par les signes dont j'ai parlé, vous pressentirez le moment critique, à l'instant quittez avec lui pour jamais votre aucien ton. G'est votre disciple encore, mais ce n'esf plus % votre élève. C'est votre ami, c'est un* homme; traitez-le désormais comme tel.
Quoi ! faut-il abdiquer mon autorité lorsqu'elle m est le plus nécessaire? Faut-il abandonner l'adulte à lui-même au moment qu'il sait le moins se conduire, et qu'il fait les plus grands écarts? Faut-il renoncer à mes droits quand il lui importe le plus que j'en use? Vos droits 1 Qui vous dit d'y renoncer? ce n'est qu'à présent qu'ils commencent pour lui. Jusqu'ici vous n'en obteniez rien. que par force ou par ruse; l'autorité, la loi du devoir, luiétoient inconnues; il falloit le contraindre ou le tromper pour vous faire obéir. Mais vous voyez de combien de nouvelles chaînes vous avez environné son cœur. La raison , l'amitié, la reconnoissance, mille affections, lui parlent d'un ton qu'il ne peut méconnoître. Le vice ne l'a point encore retidu sourd à leur voix. Il
n'est sensible encore qu'aux parafons de la nature. La première de toutes, qui est l'amourde soi , le livre à vous; l'habitante vous lelivre encore. Si le transport d'un moment tous l'arrache, le regret vous le raméi*e à l'instant; le sentiment qui, l'attache à vous est le *seul permanent ; tous les autres passent et s efïpcent mutuellement. Ne le laissez point corrompre, il sera ^toujours docile ; il ne commence d'être rebelle que quand il est déjà perverti, . . ■
J'avoue bien que si, heurtant de front- ses. desirs naissants, vous alliez sottement traiter de crimes les nouveaux besoins qui? se font sentir à lui, vous ne seriez pas long-temps écouté* mais sitôt que vous quitterez ma méthode, je ne vous réponds plus de rien. Songez toujours que vous êtes le ministre de la nature; vous n'en senez jamais l'enûemi.
Mais quel parti prendre? On ne s'attend ici qu'à l'alternative 4e favoriser ses, penchants, ou de les combattre, d'être son tyran ou sotn complaisapt ; et tous deux ont de si dangereuses-conséquences , qu'il n y a que trop à balancer sur le choix.
Le premier irçpyen qui s'offre pour résoudre cette difficulté est de le marier bien vite; c'est incontestablement l'expédient le plus sûr et le pltis naturel. Je doute pourtant que ce soit le meilleur, ni le plus utile. Je dirai ci-après mes raisons; en
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attendant, je conviens qu'il 'faut marier les jeunes gens à Fâge nubile. Mais cet âge vient pour eux ayant le temps; o est nous qui lavons rendu précoce ; on doit le proloifger jusqu a la maturité.
S'il ne falloit qu écouter les penchants et suivre les mdicatibns ; cela seroit bientôt fait : mais il y a tant de contradictions entre les droits de la nature et nos lois sociales, que pour les concilier il faut g$uchir*et tergiverser sans cesse 2 il faut employer beaucoup d'art pour empêcher l'homme social d'être tout-à-fait artificiel.-
; Sur les raisons ci-devant exposées , j'estime que , par les rpoyens que jai donnés, et d'autres semblables , on peut du moins étende jusqu'à vingt ans l'ignorance des désirs et la pureté dés sens: cela est si Vrm, que-, chez les Germains, un jeune • homme quiperdoit sa virginité avant cet âge en restait difïamé : et les auteurs attribuent, avec raison, à la continence de ces peuples durant leur jeunesse la vigueur de leur constitution et la multitude de leurs en&nts. , #
Onpeut même beaucoup prolonger cette époque, et il y a peu de siècles que rien n'étoit plus . commun dafcs la Franc© même. Entae autres exemples connus, le père de Montaigne, hoiftûifc non moins scrupuleux et vrai que fort et bien constitué, juroit s'être marié vierge à trente-trois ans , après avoir servi long-temps dajns lès guerres
d'Italie ; et l'on peut voir dans les écrits du fils quelle vigueur et quelle gaieté conservoit le père à plus de soixante ans. Certainement l'opinion contraire tient plus à nos mœurs et à nos préjugés, qu'à la connoissance de l'espèce en général.
Je puis donc laisser à part l'exemple de notre jeunesse; il ne prouve rien pour qui na pas '. été élevé comme elle. Considérant que la nature n'a point là*- dessus de terme fixe qu'on ne puisse avancer ou retarder, je crois pouvoir, sans sortir de sa loi, supposer Emile resté jusque Jà par mes soins dans sa primitive innocence , et je vois cette heureuse époque prête à finir. Entouré de périls toujours croissants, il va m'échapper, quoi que je fasse, a la première occasion, et cette occasion ne tardera pas à naître; il va suivre l'aveugle instinct des sens ; il y a mille à parier contre un qu'il va se perdre. J'ai trop réfléchi sur les mœurs des hommes pour ne pas voir l'influence invincible de ce premier moment sur le reste de sa vie. Si je dissimule et feins de ne rien voir, il se prévaut de ma foiblesse; croyant me tromper, il me -méprise, et je suis le complice de sa perte. Si j'essaie de le ra~ mener, il n'est* plus temps, il ne m'écoute .plus; je lui deviens incommode,. odieux, insupportable; il ne tardera guère à se débarrasser de moi. Je n'ai donc plus qu'un parti raisonnable à prendre ; c'est de le rendre comptable de ses actions à lui-même,