‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 138 sur 160 · LIVRE IV. 3oi · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 3oi

jamais assez bien se cacher de moi pour que je n'aperçoive pas le danger avant le mal, et que je ne sois pas à temps d'y portei*reméde. Comme on ne se déprave pas tout d'un coup, on n'apprend pas tout d'un coup à dissimuler; et si jamais homme est maladroit en cet art, c'est Emile, qui n'eut de sa vie une seule occasion d'en user.

Par ces soins et d'autres semblables je le crois si bien garanti des objets étrangers et des maximes vulgaires, quej'aimereis mieux le voir au milieu de la plus mauvaise société de Paris, que seul dans sa chambre ou dans un parc, livré à toute l'inquiétude de son âge. On a beau faire, de tous les ennemis qui peuvent attaquer un- jeune homme , le plus dangereux et le seul qu'on ne peut écarter, c'est lui-même : cet ennemi pourtant n'est dangereux que par notre faute ; car, comme je l'ai dit mille fois, c'est par la seule imagination que s'éveillent les sens. Leur besoin proprement n'est point un besoin physique : il n'est pas vrai que ce soit un vrai besoin. Si jamais objet lascif n'eût frappé nos yeux, si jamais idée déshonnête ne fût entrée dans notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne se fût fait sentir à nous; et nous serions demeurés chastes, sans tentations, sans efforts et sans mérite. On ne sait pas quelles fermentations sourdes certaines situations et certains spectacles excitent dans le sang de la jeunesse,

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sans quelle sache démêler elle-même ta cause de cptte première inquiétude, qui n'est pas facile à qthner, et qui ne torde pas à renaître. Pour moi , plus je réfléchis à cette importante crise et a ses oauie* prochaines ou éloignées, plus je nie persuade qu'up solitaire élevé dans un désert, sans livres, sans instructions et sans femmes, y mourroit vierge à quelque âge qu'il fllt parvenu.

Mais il n'est pas ici question d'un sauvage de cette espèce. En élevant un homme parmi ses semblables et pour lp société, il est impossible, il n est p$S même à propos de le nourrir toujours dans cette salutaire ignorance ; et ce qu'il y a de pis pour la sagesse est d'être savant à demi. Le souvenir des objets qui nous put frappés, les idées que nous avons acquises, nous suivent dans la retraite, la peuplent, malgré nous, d'images plus séduisantes que les objets mêmes, et rendent la solitude aussi funeste à celui qui les y porte, quelle est utile à celui qui s'y maintient toujours seul.

Veillez donc avec soin sur le jeune homme, il pourra se garantir de tout le rester mais c'est à, vqu§ dç le garantir de lui. Ne le laisse» seul ni jour ni nuit, couchez tout au moins dans sa chambre: qu'il ne se mette au Ut qu accablé de sommeil, et qu'il en sorte à l'instant qu'il, s'éveille, Défiez-vous de l'instinct sitôt que vous ne vous y bornez plus : il est bon tant qu'il agit seul; il est suspect dès

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