LIVRE IV. Î
leur maître avec moins de peine qu'il n'en eut à rester le sien.
Pour peu que la naissance ou la fortune eût feit pour Emile, il seroit cet homme s'il vouloit l'être: mais il les mépriseroit trop pour daigner les asservir. Voyons-le maintenant au milieu d'eux, entrant dans le monde , non* pour y primer, mais pour le connoître et pour y trouver une compagne digne de lui.
Dans quelque rang q\i'il puisse être né, dans quelque société qu'il commence à s'introduire, son début sera simple et sans éclat: à Dieu ne plaise qu'il soit asses malheureux pour y briller ! le$ qualités qui frappent au premier coup d'œfl Xie sont pas les siennes; il ne les a ni ne les veut ay*ir. Il «net trop peu de prix auk jugements des 'hommes pour en mettre à leurs préjugés, et ne se soucie point qu'on l'estime avant que de le connoître. Sa manière de se présenter n'est ni modeste ni vaine, elle est naturelle 'et vraie; iF ne connoît ni gêfee ni déguisement, et il est au mi- . lieu d'un cercle ce qu^tl est. seul et sans témoin. Sera-t-il pour cela grossier, dédaigneux , sans attention pour personne? Tout au contraire ; si seul il ne compte pas pour rien les autres hommes, pourquoi les compteroit*il pour rien vivant avec eux? Il ne les préfère point à lui dans ses ma- " nières, parcequ'il ne les préfère pas à lui dans-son
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cœur; mais il "ne leur montre pas non plus une indifférence qu'il est bien éloigné d'avoir : s'il na pas les formules de la politesse, il a les soins de l'humanité. Il n'aime à voir souffrir personne; il n'offrira pas sa place à un autre par simagrée, mais il la lui cédera volontiers par bonté, si, le voyant oublié, il juge que cet oubli le mortifie ; car il en coûtera moihs à mon jeune homme de rester debout volontairement, que de voir l'autre y rester par force. *
Quoique en général Emile n'estime pas les hommes,. il ne leur montrera point de mépris, pareequ'il les plaint et s'attendrit sur eux. Ne pouvant leur donner le goût des biens réels, il leur laisse les biens de Fopinion dont ils se contentent , de peur que, les leur ôtant à pure perte,* il nèfles rendît plus malheureux qu'auparavant. Il n'est donc point -disputeur ni contredisant; il n'est pas non plus complaisant et flatteur ; il dit son avis sans combattre celui de* personne, pareequ'il aime la liberté par-dessus toute chose, et que la franchise en est un des plus beaux droits.
Il parle peu , pareequ'il ne se soucie guère qu'on s'occupe de lui; par la même raison il ne dit que des choses utiles : autrement, qu'est-ce qui l'éngageroit à parler?, Emile est trop instruit pour être jamais babillard. Le grand caquet vient nécessairement, ou de la prétention à l'esprit, dont je