LIVRE IV. ' *3i
qu'on m approuve; mais, Je me réjouis parcequ'on approuve ce que j'ai fait de bien; je- me réjouis de ce que les gens qui mlionorent se font honneur*: tant qu'ils jugeront aussi sainement, il sera beau d obtenir leur estime.
Étudiant les hommes par leurs mœurs. dans le monde comme il les étudioit ci-devant par leurs passions dans l'histoire, il aura souvent lieu de réfléchir sur ce qui flatte ou choque le cœur humain. Le voilà philosophant sur les principes du goût ; et voilà 1 étude qui lui convient durant cette époque.
Plus on va chercher loin les définitions du goût, et plus on s'égare; le goût n'est que la faculté de juger de ce qui plaît ou déplaît au plus grand nombre. Sortez de là , vous ne savez plus ce que c'est que le goût. Il ne s'ensuit pas qu'il y«ait plus de gens die goût que "d'autres; car, bien que la pluralité juge samemeiU de chaque objet, il y a peu d'hommes qui jugent comme elle sur tous; et, bien f[ue le qpncours de6 goûts les plus généraux fasse le bon goût, il y a peu de gens de goût, de même qu'il y a peu de belles personnes, quoique l'assemblage des traits les plus communs fasse la beauté.
Il faut renfarquer qu'il ne s'agit pas ici de ce qu'on aime parcequ'il nous est utile, ni de ce qu'on hait parcequ'il nou&nuit. Le^oût ne s'exeyrce que sur les choses indifférentes ou d'un intérêt
3i* . EMILE,
d amusement tout au plus, et non sur celles qui tiennent à nos besoins : pour juger de celles-ci , le goût n'est pas nécessaire, le seul appétit suffit. Voilà ce q\ii rend si difficiles, et, ce semble, si arbitraires les .pures décisions du goût; car, hors l'instinct qui le détermine , on ne voit plus la raison de ses décisions. On 'doit distinguer encore ses lois dans les choses morales et ses lois dans les choses physiques. Dans celles-ci, les principes du goût semblent absolument inexplicables \ Mais il importe, d observer qu'il entre du moral dans tout ce qui tient à l'imitation* : ainsi Ion explique des beautés qui paroissent physiques et qui ne le sont réellement point. J'ajouterai que le goût a des régies locales qui le' rendent çn mille choses dé* pendant des climats, des mœurs, du gouvernement, des choses d'institution ; quU en a d'autres qui tiennent à l'âge, au sexe, au caractère, et que c'est en ce sens qu'il ne faut pas discuter des goûts. Le goût est naturel à tous les lionmes , nmis ils
1 * Var. « .... Inexplicables; car, par exemple, qui est-ce «pi nous « dira pourquoi tel chant est de goût et non pas tel autre? Qui est-ce « qui nous donnera des principes sur l'assortiment des couleurs? Qui « est-ce qui nous apprendra pourquoi l'ovale plaît plus que le rond « dans un compartiment de gazon, et pourquoi le.rond plaît plus que « l'ovale dans le bassin d'un jet d'eau?... »
3 Gela est prouvé dans un Essai sur l' 'Origine des Langues *, qu'on trouvera dans le recueil de mas écrits.
* Au lieu de ces mots» dans un Essai sur t Origine des Langues, les éditions premières portent, dans un Essai sur le Principe de la Mélodie.