‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 148 sur 160 · LIVRE IV. 3a · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 3a

porte la vue aussi loin qu'elle peut aller. Si vous avez une étincelle de génie , allez passer une année à Paris : bientôt vous serez tout ce que vous pouvez être , ou vous ne serez jamais rien.

On peut apprendre à penser dans les lieux où le mauvais goût règne; mais il ne faut pas penser comme ceux qui ont ce mauvais goût , et il est bien difficile que cela n'arrive quand on reste avec eux trop long-temps. Il faut perfectionner par leurs soins l'instrument qui juge, en évitant de 1W ployer comme eux. Je me garderai de polir le ju* gement d'Emile jusqu'à l'altérer; et, quand il aura le tact assez fin pour sentir et comparer les divers goûts des hommes , c'est sur des objets plus simples que je le ramènerai fixer le sien.

Je m'y prendrai de plus loin encore pour lui conserver un goût pur et sain. Dans le tumulte delà dissipation je saurai me ménager avec lui des entretiens utiles ; et, les dirigeant toujours sur des objets qui lui plaisent, j'aurai soin de les lui rendre aussi amusants qu'instructifs. Voici le temps de la lecture et des livres agréables ; voici le temps de lui apprendre à faire l'analyse du discours, âh le rendre sensible à toutes les beautés de l'éloquence et de la diction. C'est peu de chose d'apprendre les langues pour elles-mêmes, leur usage n'est pas si important qu'çn croit; mais l'étude des langues mène à celle de la grammaire

générale. Il faut apprendre le latin pour bien savoir le ftfançois; il faut étudier et comparer l'un et l'autre pour entendre les régies de l'art de parler. Il y a d ailleurs une certaine simplicité de goût qui va au cœur, et qui ne se trouve que dans les écrits des anciens. Dans l'éloquence, dans la poésie, dans toute espèce de littérature, il les retrouvera comme dans l'histoire , abondants en choses , et sobres à juger. Nos auteurs, au contraire , disent peu et prononcent beaucoup. Nous donner sans cesse leur jugement pour loi n'est pas le moyen de former le nôtre. La différence des deux goûts se fait sentir dans tous les monuments et jusque sur les tombeaux. Les nôtres sont couverts d'éloges; sur ceux des anciens on lisoit des faits:

Sta, viator; heroem calcas.

Quand j'aurois trouvé cette épitaphe sur un monument antique, j'aurois d'abord deviné qu'elle étoit moderne; car rien n'est si commun que des héros parmi nous , mais chez les anciens ils étoient rares. Au lieu de dire qu'un homme étoit un héros, ils auroient dit ce qu'il avoit fait pour l'être. A l'épitaphe de ce héros comparez celle de l'efféminé Sardanapale :

J'ai bâti Tarse et Anchiale en un jour, et maintenant je suis mort.

Laquelle dit plus, à votre avis? notre style la-

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