LIVRE IV
Pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets? c est qu'ils comptent de n être jamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs envers les pauvres? c est qu'ils n on* pas peur de le devenir. Pourquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple? c'est qu'un noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont-ils généralement plus humains, plus hospitaliers que nous? c'est que, dans leur gouvernement tout-à-feit arbitraire, la grandeur et la fortuné des particuliers étant toujours précaires et chancelantes , ils ne regardent point rabaissement et la misère comme un état étranger à eux ' ; chacun peut être deknain ce qu est aujourd'hui celui qu'il assiste. Cette réflexion, qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur lecture je ne sais quoi d'attendrissant que n'a point tout l'apprêt de notre sèche morale. N'accoutumez donc pas votre élève à regarder du haut de sa gloire les peines 'des infortunés, les travaux des misérables ; et n'espérez pas lui apprendre à les plaindre, s'il les considère comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre que le Sort de ces malheureux peut être le sien, que tous leurs maux sont sous ses pieds , que mille événements imprévus et inévitables peuvent ly plonger d'un moment à l'autre. Àpprenez-iui à ne
1 * Cela paroît changer un peu maintenant : les états semblent devenir plus fixes, et les hommes deviennent aussi plus durs.
compter ni sur la naissance, ni sur la santé, ni sur les richesses ; montrez-lui toutes les vicissitudes de la fortune; cherchez-lui les exemples toujours trop fréquents de gens qui , d'un état plus élevé que le sien , sont tombés au-dessous de celui de ces malheureux: que ce soit par leur faute ou non , ce n'est pas, main tenant de quoi il est question; sait-il seulement ce que c'est que faute? N empiétez jamais sur ^'ôrdre de ses connoissances, et ne Féclairez que par les lumières qui sont à sa portée : il n'a pas besoin d'être fort savant pour sentir que toute la prudence humaine ne peut lui répondre si dans une heure il sera vivant ou mourant; si les douleurs de la néphrétique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit; si dans un mois il sera riche ou pauvre; si dans un an peut-être il ne ' ramera point sous le nerf de bœuf dans les galères d'Alger. Sur-tout n'allez pas lui dire tout cela froidement comme son catéchisme; qu'il voie, qu'il sente les calamités humaines : ébranlez, effrayez son imagination des périls dont tout homme est sans cesse environné; qu'il voie autour de lui tous ces abîmes, et qu'à vous les entendre décrire^ fl se presse contre vous de jîeur d'y tonfber.jNbjis le rendrons timide êrpôltrOn , direz-vous. Nous verr rons dans la suite ; mais quant 3 présent, commençons par le rendre humain; voilà sur-tout ce qui nous importe.