‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 17 sur 160 · TROISIÈME MAXIME · texte numérisé non relu

TROISIÈME MAXIME

La pitié qu'on a du mal d'autrui ne se mesure pas. sur la quantité de ce mal, mais sur le sentiment qu'on prête à ceux qui le souffrent.

On ne plaint un malheureux qu autant qu on croit qu il se trouve à plaindre. Le sentiment physique de nos maux est plus borné qu'il ne semble; mais c'est par la mémoire qui nous en fait sentir la continuité , c'est par l'imagination qui les&end sur l'avenir, qu'ils nous rendent vraiment à plaindre. Voilà , je pense , une des causes qui nous endurcissent plus aux maux des animaux qu'à ceux des hommes, quoique là sensibilité commune dût également nous identifier avec eux. On ne plaint guère un cheval de charretier dans son écurie , parcequ on ne présume pas qu'en mangeant son foin il songe aux coups qu'il a reçus et aux fatigues qui l'attendent. On ne plaint pas non plus un mouton qu'on vpit paîtçe, quoiqu'on sache qu'il sera bientôt égofgé, parcequon juge qu'il ne prévoit pas son sort. Par extension l'on s'endurcit ainsi sur le sort des hommes * y elles riches se consolent du mal qu'ils font aux paijvres , en les supposant assez stupides pour n'en rien sentir. En général je juge du prix que chacun met au bonheur de ses semblables par le cas qu'il paroît foire d'eux. Il est na-

turel qu on fasse bon marché du bonheur des gens qu'on méprise. Ne vous étonnez donc plus si les politiques parlent du peuple avec tant de dédain , ni si la plupart des philosophes affectent de faire J'homme si méchant.

C'est le peuple qui compose le genre humain ; ce qui n'est pas peuple est si peu de chose que ce n'est pas la peine de le compter. L'homme est le même dans tous les états: si cela est, les états les plus nombreux méritent le plus de respect. Devant celui qui pense, toutes les distinctions civiles disparoisscnt : il voit les mêmes passions , les mêmes sentimeii ts dans le goujat et dans l'homme illustre ; il n'y discerne que leur langage , qu'un coloris plus ou moins apprêté; et si quelque différence essentielle les distingue, elle est au préjudice des plus dissimulés. Le peuple se montre tel qu'il est, et n'est pas aimable : mais il faut bien que les gens du monde se déguisent ; s'ils se montroient tels qu'ils sont, ils feroient horreur.

11 y a , disent encore nos sages , même dose de bonheur et de peine dans tous les états. Maxime aussi funeste qu'insoutenable: car, si tous sont également heureux, quai-je besoin de m'incommoder pour personne? Que chacun reste comme il est : que l'esclave soit maltraité, que l'infirme souffre , que le gueux périsse; fl n y a rien à gagner pour eux à changer d'état. Ils font lenumération

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