LIVRE IV. 5i
habituelles. Cette seule observation, bien confirmée , me paroîtroit décisive , et n'est pas déplacée dans un traité d'éducation , où il importe d'apprendre à juger des mouvements de l'âme par les signes extérieurs!
Je ne sais si , pour n'avoir pas appris à imiter des manières de convention et à feindre des sentiments qu'il n'a pas, mon jeune homme sera * moins aimable, ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici : je sais seulement qu'il sera plus aimant , et j'ai bien de la peine à croire que celurqui n'aime que lui puisse assez bien se déguiser pour plaire autant que celui qui*th?e dé son attachement pour les autres un nouveau sentiment de bonheur. Mais, quant à ce .sentiment même, je crois en avoir assez dit pour guider sur ce point un lecteur raisonnable, et montrer que je ne me suis pas contredit.-
Je revien/done à ma méthode, et je dis ; Quand l'âge critique approche, offrez aux jeunes gens des spectacles qui les retiennent, et non dès spectacles qui les excitent : donnefc le changea leur imagination naissante par des objets qui, loin d'enflammer leurs sens, en répriment l'activité. Éloignezles des grandes villes, où la parure et l'immodestie des femmes hâtent et préviennent les leçons de la nature, où tout présente à leurs yeux des plaisirs qu'ils ne doivent connoître que quand ils sauront
les choisir. Ramenez-les dans leurs premières habitations, où la simplicité champêtre laisse les passions de leur âge se développer moins rapidement; ou si leur goût pour les arts les attache encore à h* ville , prévenez en eux, par ce goût même, une dangereuse oisiveté. Choisissez avec soin leurs sociétés, leurs occupations, leurs plaisirs: ne leur montrez que des tableaux touchants , mais modestes, qui les remuent sans les séduire, et qui nourrissent leur sensibilité sans émouvoir leurs sens. Songez aussi qu'il y a par-tout quelques excès à craindre , et que les passions immodérées font toujours plus de mal qu on n'en veut éviter. Il ne s'agit pas de faire de votre élève un garde-malade, un frère de la charité, d'affliger ses regards par des objets continuels de douleurs et de souffrances , de le promener d'infirme en infirme , d'hôpital en hôpital , et de la Grève aux prisons : il fout le toucher et non l'endurcir à l'aspect des misères humaines. Long-temps frappé des mêmes spectacles, on n'en sent plus les impressions; l'habitude accoutume à tout; ce qu'on voit trop on ne l'imagine plus , et ce n'est que l'imagination qui nous fait sentir les maux d'autrui : c'est ainsi qu'à force de voir mourir et souffrir, les prêtres et les médecins deviennent impitoyables. Que votre élfve connoisse donc le sort de l'homme et les misères de ses semblables; mais qu'il n'en soit pas trop