‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 25 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

souvent le témoin. Un seul objet bien choisi, et montré dans un jour convenable, lui donnera pour un mois d attendrissement et de réflexions. Ce n est pas tant ce qu'il voit , que son retour sur ce qu'il a vu , qui détermine le jugement qu'il en porte, et l'impression durable qu'il reçoit d'un objet lui vient moins de l'objet même, que du point de vue sous lequel on le porte à se le rappeler. C'est ainsi qu'en ménageant les exemples, les leçons , les images , vous émousserez long-temps l'aiguillon des sens, et donnerez le change à la nature en suivant ses propres directions.

A mesure qu'il acquiert des lumières , choisissez des idées qui s'y rapportent; à mesure que ses désirs s'allument * choisissez des tableaux propres à les réprimer. \Jn vieux militaire , qui s'est distingué par ses mœurs autant que par son courage, m'a raconté qufi, dans sa première jeunesse, son père, homme de sens , mais très dévot, voyant son tempérament naissant le livrer aux femmes , n'épargna rien pour le contenir ; mais enfin , malgré tous ses soins, le sentant prêt à lui échapper, il s'avisa de le mener dans un hôpital de véroles , et, s«n$ le prévenir de rien, le fit entrer dans une , salle où une troupe de ces malheureux expioient, par un traitement effroyable , le désordre qui les y avoit exposés. A ce hideux aspect , qui révoltoit à-la-fois tous les cens, le jeune homme faillit à se

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trouver mal. « Va , misérable débauché , lui dit « alors le père d'un ton véhément, suis le vil pen- « chant qui t entraîne; bientôt tu seras trop heu- « reux d'être admis dans cette salle, où, victime « des plus infâmes douleurs , tu forceras ton père « à remercier Dieu de ta mort. »

Ce peu de mots , joints à l'énergique tableau qui frappoit le jeune homme, lui firent une impression qui ne s effaça jamais. Condamné par son état à passer sa jeunesse dans des garnisons , il aima mieux essuyer toutes les railleries de ses camarades, que d'imiter leur libertinage. «J'ai été «homme, me dit -il, j'ai eu des foiblesses; mais « parvenu jusqu'à mon âge, je n'ai jamais pu voir « une fille publique sans horreur. » Maître, peu de discours; mais apprenez à choisir les lieux, les temps, les personnes, puis donnez toutes vos leçons en exemples , et soyez sûr de leur effet.

I/emploi de l'enfance est peu de choie : le mal qui s'y glisse n'est point sans remède; et le bien qui s'y fait peut venir plus tard. Mais il n'en est pas ainsi du premier âge où l'homme commence véritablement à vivre. Cet âge ne dure jamais assez pour l'usage qu'on en doit faire, et son importance, exige une attention sans relâche : voilà pourquoi j'insiste sur l'art de le prolonger. Un des meilleurapréceptes de la bonne culture est de tout retarder tant qu'il est possible. Rendez les progrès

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