LIVRE IV
fomentant les vices qu elle devroit réprimer ; c'est comme si pour calmer uh cheval fougueux , l'écuyer le faisoit sauter dans un précipice.
Loin que ce feu de l'adolescent soit un obstacle à l'éducation, c'est par lui qu'elle se consomme et s'achève; c'est lui qui vous donne une prise sur le cœur d'un jeune homme, quand il cesse d'être moins fort que vous. Ses premières affections sont les rênes avec lesquelles vous dirigez tous ses mouvements : il étoi* libre, et je le vois asservi. Tant qu'il n'aimoit rien , il rie dépendoit que de lui-même et de ses besoins; sitôt qu'il aime, il dépend de ses attachements. Ainsi se forment le$ premiers Kens qui l'unissent à son espèce. En dirigeant sur elle sa sensibilité naissante , ne croyez pa? qu'elle embrassera- d'abord tous les hommes, et que ce mot de genre humain signifiera pour lui quelque chose. Non, cette sensibilité se bornera premièrement à ses semblables; et ses semblables ne seront point pour lui des inconnus, mais ceux avec lesquels il a des liaisons, ceux que l'habitude lui a rendus chers ou nécessaires, ceux qu'il voit évidemment avoir avec? lui des manières de penser et de sentir communes, 'ceux qu'il voit exposés aui peines qu'il a souffertes ^t sensibles aux plaisirs qu'il a goûtés, ceux, en un mot, en qui l'identité de nature plus manifestée lui donne une plus gramde disposition à s.'ain|er . Ce ne sera qu'après avoir cultivé son na-
tureien mille manières, après bien des réflexions sur ses propres sentiments et sur ceux qu'il observera dans les autres, qu'il pourra parvenir à généraliser ses notions individuelles sous l'idée abstraite d'humanité , et j oindre à ses affections particulières celles qui peuvent l'identifier avec son espèce.
En devenant capable d'attachement, il devient sensible à celui des autres ', et par-là même attentif aux signes de cet attachèrent. Voyez-vous quel nouvel empire vous alleç acquérir sur lui? Que de chaînes vous avez mises autour de son cœur avant qu'il s'en aperçût ! Que ne sentira-t-il point quand, ouvrant les yeux sur lui-même, il verra ce que vous avez fait pour lui ; quand il pourra se comparer aux autres jeunes gens de son âge , et vous comparer aux autres gouverneurs,! Je dis quand il lç verra , mais gardez-vous de le lui dire; si vous le lui dites , il np le verra plus. Si vous exigez de lui de l'obéissance en retour des soins que vous lui avez rendus, il croira que vous l'avez surpris : il se dira qu'en feignant de l'obliger gratuitement vous avez prétendu le charger d'une dette, et le lier par un contrat auquel il n'a point consenti. En vain
1 L'attachement peut se passer de retour, jamais l'amitié'. Elle est un échange, un contrat comme les autres ; mais elle est le plus saint de tous. Le mot d'ami n'a point d'autre corrélatif que lui-même. Tout homme qui n'est pas l'ami de son ami est très sûrement un fourbe ; car ce n'est qu'en rendant ou feignant de rendre l'amitié, qu'on peut l'obtenir.