‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 38 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

chacun le regret de netre que soi. Cette méthode a certains avantages dont je ne disconviens pas; niais, quant à mon Emile, s'il arrive une seule fois, dans ces parallèles, qu'il aime mieux être un autre que lui; cet autre, fût -il Socrate, fût- il Caton, tout est manqué : celui qui commence à se rendre étranger a lui-même ne tarde pas à s oublier tout-à-fait.

Ce ne sont point les philosophes qui connoissent le mieux les hommes ; ils ne les voient qu a travers les préjugés de la philosophie; et je ne sache aucun état où Ton en ait tant. Un sauvage nous juge plus sainement que ne fait un philosophe. Celui-ci sent ses vices, s'indigne des nôtres, et dit en luimême, Nous sommes tous méchants: l'autre nous regarde sans s'émouvoir, et dit , Vous êtes des fous. Il a raison; car nul ne fait le mal pour le mal. Mon élève est ce sauvage, avec cette cftfFérence qu'Emile, ayant plus réfléchi , plus comparé d'idées, vu nos erreurs de plus près, se tient plus en garde contre lui-même et ne juge que de ce qu'il connoît .

Ce sont nos passions qui nous irritent contre celles des autres; c'est notre intérêt qui nous fait haïr les méchants; s'ils ne nous faisoient aucun mal, nous aurions pour eux plus de pitié que de haine. Le mal que nous font les méchants nous fait oublier celui qu'ils se font à eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices, si

nous pouvions connoître combien leur propre cœur les en punit. Nous sentons l'offense et nous ne voyons pas le châtiment; les avantages sont apparents, la peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n'est pas moins tourmenté que s il n eût point réussi ; l'objet est changé, l'inquiétude est la même: ils ont beau montrer leur fortune et cacher leur cœur, leur conduite le montre en dépit d eux : mais pour le voir, il n'en faut pas avoir un semblable.

Les passions que nous partageons nous séduisent; celles qui choquent nos intérêts nous révoltent, et, par une inconséquence qui nous vient d'elles, nous blâmons dans les autres ce que nous voudrions imiter. L'aversiqn et l'illusion sont inévitables, quand on est forcé de souffrir de la part d'autrui le mal quon feroit si l'on étoit à sa place.

Que feudroit-il donc pour bien observer les hommes? Un grand intérêt à les connoître, une grande impartialité à les juger, un cœur assez sensible pour concevoir toutes les passions humaines, et assez calme pour ne les pas éprouver. S'il est dans la vie un moment favorable à cette étude, c'est celui que j'ai choisi pour Emile : plus tôt ils lui eussent été étrangers, plus tard il leur eût été semblable. L'opinion dont il voit le jeu n a point encore acquis sur lui d'empire: les passions dont il sent l'effet n'ont point agité son; cœur. Il est

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