‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 39 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

homme, il s'intéresse à ses frères; il est équitable, il juge ses pairs. Or, sûrement, s'il les juge bien, il ne voudra être à la place d'aucun deux; car le but de tous les tourments qu'ils se donnent étant fondé sur des préjugés qu'il n'a pas, lui paroît un but en l'air. Pour lui, tout ce qu'il désire est à sa portée. De qui dépendroit-il , se suffisant à luimême et libre de préjugés? Il a des bras, de la santé ', de la modération, peu de besoins et de quoi les satisfaire. Nourri dans la plus absolue liberté, le plus grand des maux qu'il conçoit est la servitude. Il plaint ces misérables rois esclaves de tout ce qui leur obéit ; il plaint ces faux sages enchaînés à leur vaine réputation ; il plaint ces riches sots , martyrs de leur faste ; il plaint ces voluptueux de parade, qui livrent leur vie entière à l'ennui pour paroître avoir du plaisir. Il plaindroit l'ennemi qui lui feroit du mal à lui-même; car, dans ses méchancetés, il verroit sa misère. Il se diroit : En se donnant le besoin de me nuire, cet homme a fait dépendre son sort du mien.

Encore un pas et nous touchons au but. L'amour-propre est un instrument utile, mais dangereux; souvent il blesse la main qui s'en sert, et

1 Je crois pouvoir compter hardiment la santé et la bonne constitution au nombre des avantages acquis par son éducation, ou plutôt au nombre des dons de la nature que son éducation lui a conservés.

fait rarement du bien sans mal. Emile, en considérant son rang dans l'espèce humaine et s'y voyant si heureusement placé, sera tenté défaire honneur à sa raison de l'ouvrage de la vôtre, et d attribuer à son mérite l'effet de son bonheur. Il se dira : Je suis sage , et les hommes sont fous . En les plaignant il les méprisera, en se félicitant il s'estimera davantage; et, se sentant plus heureux qu'eux, il se croira plus digne de l'être. Voilà l'erreur la plus à craindre, parcequ'elle est la plus difficileàdétruire. S'il restoit dans 6et état, il auroit peu gagné à tous nos soins; et s'il falloit opter, je ne sais si je naimerois pas mieux encorte l'illusion des. préjugés que celle de l'orgueil.

Les grands hommes ne s'abusent point sur leur supériorité; ils la voient, la sentent, et n'en sont pas moins modestes. Plus ils ont, plus ils connoissent tout ce qui leur manque. Ils sont moins vains de leur élévation sur nous, qu'humiliés du sentiment de leur misère; et, dans les biens exclusifs qu'ils possèdent , ils sont trop sensés pour tirer vanité d'un don qu'ils ne se sont pas fait. L'homme de bien peut être fier de sa vertu, parcequ'elle est à lui; mais de quoi l'homme desprit est-il fier? Qu a fait Racine pour n'être pas Pradon? Qu'a fait Boileau pour n'être pas Cotin?

Ici c'est tout autre chose encore. Restons toujours dans Tordre commun. Je n'ai supposé dans

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