‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 40 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

mon élève ni un génie transcendant, ni un entendement bouché. Je lai choisi parmi les esprits vulgaires pour montrer ce que peut l'éducation sur Thomme. Tous les cas rares sont hors des régies. Quand donc, en conséquence de mes soins, Emile préfère sa manière d'être, de voir, de sentir, à celle des autres hommes, Emile a raison; mais quand il se croit pour cela d une nature plus excellente, et plus heureusement né queux, Emile a tort : il se trompe; il faut le détromper, ou plutôt prévenir l'erreur, de peur qu'il ne soit trop tard ensuite pour la détruire.

Il n'y a point de folie dont on ne puisse guérir un homme qui n'est pas foji, hors la vanité; pour celle-ci, rien n en corrige que l'expérience, si toutefois quelque chose en peut corriger; à sa naissance, au moins, on peut l'empêcher de croître. N'allez donc pas vous perdre en beaux raisonnements, pour prouver à l'adolescent qu'il est homme comme les autres et sujet aux mêmes foiblesses. Faites-le-lui sentir, ou jamais il ne le saura. C'est encore ici un cas d'exception à mes propres règles; c'est le cas d'exposer volontairement mon élève à tous les accidents qui peuvent lui prouver qu'il n'est pas plus sage que nous. L'aventure du bateleur seroit répétée en mille manières, je laisserais aux flatteurs prendre tout leur avantage avec lui : si des étourdis l'entraînoient dans quelque extra-

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vagance, je lui en laisserois courir le danger: si des filous l'attaquoient au jeu, je le leur livrerois pour en faire leur dupe ' ; je le laisserois encenser, plumer, dévaliser par eux; et quand, l'ayant mis à sec, ils finiroient par se moquer de lui, je les remercierois encore en sa présence des leçons qu'ils ont bien voulu lui donner. Les seuls pièges dont je le garantirois avec soin seroient ceux des courtisanes. Les seuls ménagements que j'aurois pour lui seroient de partager tous les dangers que je lui laisserois courir et tous les affronts que je lui laisserois recevoir. J'endurerois tout en silence, sans plainte, sans reproche, sansjamaisluiendire un seul mot, et soyez sûr qu'avec cette discrétion bien soutenue, tout ce qu'il m'aura vu souffrir pour lui fera plus d'impression sur son cœur que ce qu'il aura souffert lui-même.

Je ne puis m empêcher de relever ici la fausse dignité des gouverneurs qui , pour jouer sottement les sages rabaissent leurs élèves, affectent de les traiter toujours en enfants, et de se distinguer tou-

Au reste, notre élève donnera peu dans ce piège, lui que tant d'amusements environnent, lui qui ne s'ennuya de sa vie, et qui sait à peine à quoi sert l'argent. Les deux mobiles avec lesquels on conduit les enfants étant l'intérêt et la vanité, ces deux mêmes mobiles servent aux courtisanes et aux escrocs pour s'emparer d'eux dans la suite. Quand vous voyez exciter leur avidité par des prix par des récompenses, quand vous les voyez applaudir à dix ans dans un acte public au collège, vous voyez comment on leur fera

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