LIVRE IV
mais trompé par des louanges n entend rien à la fable que j ai ci-devant examinée, mais l'étourdi qui vient detre la dupe d'un flatteur conçoit à merveille que le corbeau n'étoit qu'un sot. Ainsi , d'un fait il tire une maxime; et l'expérience, qu'il eût bientôt oubliée, se grave, au moyen de la fable, dans son jugement. Il n'y a point de connoissance morale qu'on ne puisse acquérir par l'expérience d'autrui ou par la sienne. Dans les cas où cette expérience est dangereuse, au lieu de la faire soimême, on tire sa leçon de l'histoire. Quand l'épreuve est sans conséquence, il est bon que le jeune homme y reste exposé; puis , au moyen de l'apologue, on rédige en maximes les cas particuliers qui lui sont connus.
Je n'entends pas pourtant que ces maximes doivent être développées , ni même énoncées. Rien n'est si vain , si mal entendu , que la morale par laquelle on termine la plupart des fables; comme si cette morale n'étoit pas ou ne devoit pas être étendue dans la fable même de manière à la rendre sensible au lecteur! Pourquoi donc, en ajoutant cette morale à la fin, lui ôter le plaisir delà trouver de son chef? Le talent d'instruire est de faire que le disciple se plaise à l'instruction. Or, pour qu'il s'y plaise il* ne faut pas que son esprit reste tellement passif à tout ce que vous lui dites, qu'il n'ait absolument rien à faire pour vous entendre.
g4 EMILE.
Il faut que l'amour-propre du maître laisse toujours quelque prise au sien ; il faut qu'il se puisse dire : Je conçois, je pénétre, j agis, je m'instruis. Une des choses qui rendent ennuyeux le Pantalon de la comédie italienne, est le soin qu'il prend d'interpréter au parterre des plàtises qu'on n'entend déjà que trop. Je ne veux point qu'un gouverneur soit Pantalon, encore moins un auteur. Il faut toujours se faire entendre, mais il ne faut pas toujours tout dUre > celui qui dit tout dit peu de choses , car à la fin on ne l'écoute plus. Que signifient ces quatre vers que La Fontaine ajoute à la fable de la grenouille qui s'enfle? A-t-il peur qu'on ne l'ait pas compris? A-t-il besoin, ce grand peintre , d'écrire les noms au-dessous des objets qu'il peint? Loin de généraliser par là sa morale, il la particularise , il la restreint en quelque sorte aux exemples cités, et empêche qu'on ne l'applique à d'autres. Je voudrôis qu'avant de mettre les fables de cet auteur inimitable entre les mains d'un jeune homme, on en retranchât toi|tes ces conclusions par lesquelles il prend la peine d'expliquer ce qu'il vient de dire aussi clairement qu'agréablement. Si votre élève n'entend la fable qu'a l'aide de l'explication , soyez sûr qu'il ne ledtendra pas même ainsi.
Il importerait encore de donner à ces fables un ordre plus didactique et plus conforme aux pro-
grès des sentiments et des lumières du jeune adolescent, Conçoit-on rien de meins raisonnable que d'aller suivre exactement Tordre numérique du livre, sans égard au besoin ni k l'occasion? Dabord le corbeau , puis la cigale \ puis la grenouille, puis les deux mulets, etc. J'ai sur le cœur ces deux mulets, parceque je me souviens d'avoir vu un enfant élevé pour la .finance, et qu'on étourdissoit de l'emploi qu'il alloit remplir, lire cette fable, l'apprendre, la dire, la, redire cent et cent fois, sans en tirer jamais la moindre objection contre le métier auquel il étoit destiné. Non seulement je n'ai jamais vu d'enfants faire aucune application solide des fables qu'ils apprenoient, mais je n'ai jamais vu que personne se souciât de leur faire faire cette application. Le prétexte de cette étude est l'instruction morale; mais le véritable objet de la mère et de l'enfant n'est que d'occuper de lui toute une compagnie, tandis qu'il récite ses fables; aussi les oublie-t-il toutes en grandissant, lorsqu'il n'est plus question de les réciter, mais d'en profiter. Encore une fois , il n'appartient qu aux hommes de s'instruire dans les fables; et voici pour Emile le temps de commencer.
. Je montre de loin , car je ne veux pas noji plus tout dire, les routes qui détournent de la bonne,
* Il faut encore appliquer ici la correction de M. Formey. C'est la cigale, puis le corbeau, etc.
afin qu'on apprenne à les éviter. Je crois qu'en suivant celle que j ai marquée, votre élève achètera la connoissance des hommes et de soi-même au meilleur marché qu'il est possible; que vous le mettrez au point de contempler les jeux de la fortune sans envier le sort de ses favoris, et d'être content de lui sans se croire plus sage que les autres. Voué avez aussi commencé à le rendre acteur pour le rendre spectateur : il faut achever; car du parterre on voit les objets tels qu'ils paraissent, mais de la scène on les voit tels qu'ils sont. Pour embrasser le tout, il faut se mettre dans le point de vue; il fout approcher pour voir les détails. Mais à quel titre un jeune homme entrera-t-il dans les affaires du monde? Quel droit a-t-il d'être initié dans ces mystères ténébreux? Des intrigues de plaisir bornent les intérêts de son âge; il ne dispose encore que de lui-même ; c'est conlme s'il ne disposoit de rien. L'homme est la plus vile des marchandises, et, parmi nos importants droits de propriété, celui de la personne est toujours le moindre de tous.
Quand je vois que, dans l'âge de la plus grande activité, l'on borne les jeunes gens à des études purement spéculatives, et qu'après , sans la moindre expérience, ils sont tout d'un coup jetés dans le monde et dans les affaires, je trouve qu'on ne choque pas moins la raison que la nature, et je ne