‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 44 sur 160 · LIVRE IV. y · texte numérisé non relu

LIVRE IV. y

suis plus surpris que si peu de gens sachent se conduire; Par quel bizarre tour desprit nous apprend-on tant de choses inutiles, tandis que l'art d'agir est compté pour rien? On prétend nous former pour la société, et Ton nous instruit comme si chacun de nous devoit passer sa vie à penser seul dans sa cellule, ou à traiter des sujets en l'air avec des indifférents. Vous croyez apprendre à vivre à vos enfants, en leur enseignant certaines contorsions du corps et certaines formules de paroles qui ne signifient rien. Moi aussi, j'ai appris à vivre à mon Emile , car je lui ai appris à vivre avec lui-même, et de plus à savoir gagner son pain. Mais ce n'est pas assez. Pour vivre dans le monde, il faut savoir traiter avec les hommes , il faut connoître les instruments qui donnent prise sur eux; il faut calculer l'action et réaction de l'intérêt particulier dans la société civile, et prévoir si juste les événements, qu'on soit rarement trompé dans ses entreprises, ou qu'on ait du moins toujours pris les meilleurs moyens pour réussir. Les lois ne permettent pas aux jeunes gens de faire leurs propres affaires , et de disposer de leur propre bien : mais que leur serviraient ces précautions , si, jusqu'à l'âge prescrit, ils ne pouvoient acquérir aucune expérience? Ils n auraient rien gagné. d'attendre , et seroient tout aussi neufs à vingt-cinq ans qu'à quinze. Sans doute il faut empêcher qu'un

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jeune homme, aveuglé par son ignorance, ou trompé par ses passions, ne se fasse du mal à luimême ; mais à tout âge il est permis d être bienfaisant, à tout âge on peut protéger, sous la direction d'un homme sage, les malheureux qui n'ont besoin que d appui.

Les nourrices, les mères s attachent aux enfants par les soins quelles leur rendent; l'exercice des vertus sociales porte au fend des cœurs l'amour de l'humanité : c'est en faisant le bien qu'on devient bon; je ne connois point de pratique plus sûre. Occupez votre élève à toutes les bonnes actions qui sont à sa portée; que l'intérêt des indigents soit toujours le sien; qu'il ne les assiste pas seulement de sa bourse, mais de ses soins; qu'il les serve, quil les protège, qu'il leur consacre sa personne et son temps; qu'il se fasse leur homme d'affaires: il ne remplira de sa vie un si noble emploi. Combien d'opprimés, qu'on n'eût jamais écoutés, obtiendront justice, quand il la demandera pour eux avec cette intrépide fermeté que donne l'exercice de la vertu; quand il forcera les portes des grands et des riches ; quand il ira , s'il le faut, jusqu'au pied du trône faire entendre la voix des infortunés, à qui tous les abords sont fermés par leur misère, et que la crainte d'être punis des maux qu'on leur fait empêche même d'oser s'en plaindre !

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